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En Libye, les milices de passeurs sont de retour pour la saison des migrants

La prise de villes occidentales par le Gouvernement d’union nationale s’accompagne d’un retour des milices que les habitants accusent de vouloir envoyer en mer des bateaux de migrants
Des combattants fidèles au Gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU font le signe de la victoire dans la ville côtière de Sabratha, le 13 avril 2020 (AFP)

La police, l’armée et les responsables de la sécurité des villes libyennes occidentales de Sabratha et Sorman se cachent depuis que les forces fidèles au Gouvernement d’union nationale (GNA) de Tripoli soutenu par l’ONU ont repris le contrôle de la région à l’Armée nationale libyenne (ANL) du gouvernement basé à l’Est.

Parmi les forces du GNA ayant mené l’opération de Sabratha figuraient plusieurs milices de passeurs et autres milices inscrites sur la liste noire de l’ONU, lesquelles, selon les habitants, réimposent leur loi et prévoient de reprendre leur activité illégale consistant à envoyer des bateaux bondés de migrants vers l’Europe. 

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« Ces combattants pour le gouvernement de Tripoli n’appartiennent pas à l’armée, il s’agit de milices. Ils ne travaillent pas non plus dans un cadre légal, ils font ce qu’ils veulent », rapporte Mohammed, policier à Sabratha, à Middle East Eye par téléphone, depuis l’endroit tenu secret où il se cache désormais, craignant pour sa vie.

Selon le policier, qui a travaillé avec l’autorité libyenne de lutte contre l’immigration illégale et connaît les réseaux locaux de passeurs, il y aurait dans les rangs des forces du GNA entrées à Sabratha, plusieurs milices locales connues pour contrôler les opérations de passage de clandestins le long de cette côte. 

« Ces milices vont commencer à envoyer les migrants en mer car c’est de cette façon qu’elles gagnent de l’argent, et elles pourront travailler librement car il n’y a pas de police, pas de loi et pas de gouvernement », relève Mohammed, expliquant que la plupart du personnel de sécurité officiel a, comme lui, fui la région.

« Désormais, la mer est plus calme, c’est le début de la saison pour le passage des migrants et ce n’est pas une coïncidence si ces milices ont pris le contrôle à cette période. » 

Affirmant que plusieurs milliers de migrants d’Afrique subsaharienne sont prêts et attendent de traverser la Méditerranée, Mohammed souligne : « De nombreux migrants travaillent, économisent et attendent que les passeurs reprennent leur activité. Ce moment est arrivé, ils vont désormais tenter d’atteindre l’Europe. »

Ces affirmations semblent étayées par des images qui circulent à grande échelle sur les réseaux sociaux montrant un personnage clé au centre des accusations de trafic de migrants, Ahmed Dabbashi – connu sous le nom d’al-Ammu (l’oncle) –, en train de sermonner les habitants après la prise de contrôle par le GNA.  

« Désormais, la mer est plus calme, c’est le début de la saison du passage des migrants et ce n’est pas une coïncidence si ces milices ont pris le contrôle à cette période »

- Mohammed, policier de Sabratha 

Ahmed Dabbashi, commandant de la brigade Anas al-Dabbashi, fait l’objet de sanctions de la part de l’Union européenne (UE), notamment une interdiction de voyager et un gel de ses actifs depuis juin 2018 car il est « un leader important d’activités illégales liées au trafic de migrants ».

La liste de sanctions de l’ONU note que « des preuves solides montrent que la milice Anas al-Dabbashi est directement impliquée dans le trafic illicite et le passage de migrants et… contrôle les zones de départ des migrants, les camps, les refuges et les bateaux ».

Une autre vidéo, diffusée également sur les réseaux sociaux, semble montrer un autre individu sous le coup de sanctions de l’ONU, l’ancien dirigeant des garde-côtes de Zaouïa, Abd al-Rahman al-Milad, qui se serait ligué avec d’autres passeurs participant aux opérations pour reprendre Sabratha.

Depuis le soulèvement de 2011 qui a renversé Mouammar Kadhafi, les activités des passeurs prospèrent en Libye, fournissant une source de revenu lucratif pour les milices et les groupes criminels.

Selon des sources locales, les bateaux utilisés par les passeurs de migrants se vendent actuellement 20 000 dinars libyens (13 000 euros) et la somme générée par la vente des places sur ces bateaux généralement bondés s’élève environ à 100 000 dinars libyens (65 265 euros). Les passeurs font donc un profit de 52 000 euros pour chaque bateau qui prend la mer. 

« Les passeurs se fichent que les migrants atteignent l’Italie ou se noient, leur seul souci est de récupérer l’argent et d’envoyer les bateaux en mer », assure Mohammed. « Et pour quelle raison ont-ils besoin d’argent ? Pour acheter plus d’armes et avoir davantage de pouvoir. » 

Les milices pourchassent la police et l’armée

Après la prise de Sabratha, les habitants qui avaient ouvertement exprimé leur soutien au gouvernement basé dans l’Est de la Libye et à ses forces de l’ANL ont été visées, et plusieurs civils auraient été assassinés.

Un ancien proviseur qui travaillait pour le ministère de l’Éducation aurait été tué au cours d’une exécution publique. 

« Sans police et sans armée, la loi ne règne plus à Sorman et Sabratha », déplore Mohammed.

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Une vedette des autorités libyennes à côté d’un petit bateau en détresse au large de la côte libyenne pendant une opération de secours avec le navire ONG « Alan Kurdi » (Sea-Eye/ho/AFP)

« Ces milices recherchent quiconque travaillait pour la police ou l’armée, et de nombreuses maisons appartenant aux partisans de l’ANL ont été incendiées, leurs magasins pillés et leurs véhicules volés. »

Dans la vidéo, Ahmed Dabbashi annonce à un groupe d’habitants réunis que la sécurité va être rétablie et que les pillages et les incendies de propriétés vont cesser.

Mais ces annonces sonnent creux selon une source locale, surtout qu’aucune mention n’a été faite du rétablissement de la police ou des appareils de sécurité officiels.

Malgré son insistance sur le pardon et la réconciliation nécessaires pour l’harmonie future, dans le même discours, Ahmed Dabbashi réprimande les habitants pour avoir accueilli l’ANL et exhorte les personnes présentes à obéir au GNA. 

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« La violence avec laquelle le GNA a pris le contrôle de la région est totalement inacceptable », assène un homme d’affaires de Tripoli ayant des associés à Sorman, et s’exprimant sous couvert d’anonymat.

« Dabbashi appartient à une puissante tribu locale, donc le GNA a probablement pensé qu’il avait de l’influence et était tout désigné pour diriger l’attaque. Mais tout le monde connaît son implication avec les passeurs et dans d’autres activités criminelles. Le fait qu’il soit recherché à l’international et qu’il soit libre de mener des opérations militaires est très embarrassant. »

Les exactions présumées à Sabratha, qui se trouve à peine 60 kilomètres de la capitale, sont les dernières d’une série de violations des droits de l’homme dont sont accusés les forces affiliées aux deux gouvernements rivaux de Libye dans cette offensive sur Tripoli qui dure depuis un an.

Chaque partie accuse systématiquement l’autre de viser les civils, de déployer des mercenaires et de compter lourdement sur des soutiens internationaux. Toutes les parties contreviennent sans cesse à l’embargo sur les armes de l’ONU en place depuis 2011 et ignoré depuis longtemps.

La mission d’appui de l’ONU en Libye a publié un communiqué faisant part de sa vive inquiétude à propos des signalements d’attaques contre des civils, la profanation de tombes, les pillages et les vols ainsi que l’incendie de propriétés publiques et privées à Sabratha et Sorman, indiquant que s’ils étaient confirmés, ces actes constitueraient de graves violations du droit humanitaire international.

Crainte d’une résurgence de l’EI

Avant que les forces affiliées à l’ANL ne prennent le contrôle de Sabratha il y a environ deux ans, la région était en grande partie laissée à elle-même par les gouvernements rivaux successifs. Le règne des milices, la criminalité et l’extrémisme croissant, notamment les activités du groupe État islamique (EI), prospéraient.

En 2014, un ingénieur britannique et sa petite amie néo-zélandaise ont été abattus sur une plage près de Sabratha où ils étaient en train de pique-niquer.

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En 2016, deux employés de l’ambassade de Serbie qui avaient été enlevés figuraient parmi les 49 personnes tuées au cours d’une frappe aérienne américaine sur un camp d’entraînement de l’EI, endroit supposé où le militant tunisien Noureddine Chouchane, qui a tué des dizaines de touristes dans une attaque contre une plage de Sousse en Tunisie en 2015, s’est radicalisé.

Le GNA a été critiqué pour intégrer dans ses rangs des personnalités militaires sanctionnées à l’international et des brigades avec des affiliations douteuses, plusieurs récemment apparues à Sabratha ont également été liées à l’EI ou la filiale libyenne d’al-Qaïda Ansar al-Charia. 

Le paragraphe consacré à Ahmed Dabbashi dans la liste des sanctions de l’ONU indique : « Le clan al-Dabbashi entretient des liens de longue date avec l’État islamique au Levant (EIL) et ses affiliés et menace la paix et la stabilité en Libye et dans les pays voisins. »

À la suite de la prise de Sabratha et Sorman par le GNA, la Tunisie a annoncé renforcer sa surveillance et sa sécurité le long de sa frontière avec la Libye, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Sabratha.

Les vidéos de Sabratha montrent également l’ancien porte-parole du Conseil de la choura des révolutionnaires de Benghazi affilié à Ansar al-Charia, Faraj Moussa al-Hesnawy, avec des béquilles en raison de blessures subies à Tripoli en fin d’année dernière, devant un commissariat incendié.

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Un combattant du GNA en tire des roquettes près de la ville de Castelverde en direction de la ville de Tarhounah, au sud-ouest de Tripoli, tenue par les forces de Khalifa Haftar, 19 avril 2020 (AFP)

Connu localement sous le nom de Schako, Hesnawy a été photographié sous un drapeau noir de l’EI lorsqu’il combattait les forces de l’ANL à Benghazi.

Des craintes locales d’une résurgence de l’EI par ces personnalités militaires aux affiliations douteuses ont été accrues par la libération d’environ 400 prisonniers de la prison de Sorman.

Parmi eux, selon Mohammed, figuraient quinze combattants de l’EI et des membres d’un gang criminel impliqués dans une trentaine d’affaires de meurtres, d’enlèvements et d’attaques contre des bâtiments gouvernementaux, aussi accusés du kidnapping et du meurtre des trois enfants d’un riche homme d’affaires local en 2015.

« Les Libyens désirent le retour de l’armée et de la police officielle dès à présent, ils en ont assez des milices. Nous en avons tous assez des milices »

- Mohammed, policier de Sabratha

« Il s’agit de gens très dangereux qui constituent une menace grave pour tous les Libyens assure-t-il. 

Le ministère de l’Intérieur du GNA a donné aux détenus qui se sont échappés trois jours pour se rendre d’eux-mêmes aux autorités, une notion plutôt dérisoire dans un pays où le conflit civil en cours a délaissé l’ordre public.  

« Le cas des prisonniers échappés fissurera la cohésion sociale et les habitants, bien sûr, tiendront le GNA pour responsable et seront prompts à soutenir quiconque peut capturer à nouveau ces criminels », estime l’homme d’affaires de Tripoli. « Si le GNA y parvient, cela pourrait asseoir le soutien dont il bénéficie, mais beaucoup sont persuadés que seule l’ANL est capable d’apporter ce niveau de sécurité. »

L’ANL a intensifié les combats sur les lignes de front au sud de Tripoli et met la pression au cœur de la ville depuis qu’elle a perdu des villes occidentales. Fin avril, elle a publié une vidéo montrant la capture du frère cadet de Dabbashi, âgé de 24 ans.

Mohammed n’envisagera de rentrer dans sa ville natale que si l’ANL reprend la région, et uniquement dans ces circonstances. 

« Je ne rentrerai pas chez moi ni ne reprendrai mon travail tant que l’ANL ne reprendra pas le contrôle », affirme-t-il. « Et l’ANL reviendra car elle bénéficie d’un soutien local massif. »

Il insiste sur le fait que ce soutien n’est pas exprimé envers le commandant militaire du gouvernement de l’Est, le maréchal Khalifa Haftar, que les gens soutiennent plutôt la stabilité que ses forces représentent. Il note également que sous le contrôle de l’ANL, sa région avait connu un retour de l’ordre public largement absent depuis le soulèvement de 2011.

« Je ne parle pas uniquement de Sabratha et de Sorman. Les Libyens en général désirent le retour de l’armée et de la police officielle dès à présent, ils en ont assez des milices. Nous en avons tous assez des milices. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.