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En mer Égée, la Grèce renvoie illégalement des réfugiés

Au mépris du droit international et des droits de l’homme, Athènes multiplie les « pushbacks », renvois en pleine mer d’exilés entrés sur son territoire, tandis que sur l’île de Lesbos, le plus grand camp de réfugiés vient d’être ravagé par les flammes
La Grèce est devenue « le bouclier de l’Europe », selon Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne (AFP)
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ATHÈNES, Grèce

Des femmes, des hommes et des enfants entassés dans des embarcations de fortune. La présence surplombante et menaçante d’hommes armés et cagoulés. Des cris, des implorations et l’usage de la force pour repousser des embarcations de fortune en dehors des eaux territoriales grecques. Ces dernières semaines, ces scènes se répètent inlassablement aux confins de l’Europe, dans une mer Égée transformée en barbelés.

Noor* a traversé le bras de mer qui sépare la Turquie de l’île grecque de Lesbos dans la nuit du 2 au 3 juin. Accompagné par 31 autres personnes âgées de 2 à 50 ans, ce mineur afghan a embarqué sur un canot pneumatique sur la côte au sud de Çanakkale.

Après cinq heures de navigation, les contours de Lesbos se dessinent. Deux bateaux des garde-côtes grecs avec. « Un petit bateau s’est approché et a détruit et enlevé notre moteur. Nous avons été frappés et les garde-côtes ont attaché notre embarcation pour nous renvoyer dans les eaux turques », décrit Noor.

« Un petit bateau s’est approché et a détruit et enlevé notre moteur. Nous avons été frappés et les garde-côtes ont attaché notre embarcation pour nous renvoyer dans les eaux turques »

- Noor, exilé afghan

L’arrivée d’un bateau turc donne lieu à une confrontation à distance entre garde-côtes des deux pays. « Ils faisaient des vagues comme pour tenter de se renverser mutuellement », retrace le jeune homme.

Après avoir coupé la corde reliant l’embarcation au bateau grec et de longs moments de tension, garde-côtes turcs et grecs quittent la zone, laissant le groupe d’exilés dériver en pleine mer.

L’incident se répète une deuxième fois le lendemain. « Des hommes sont entrés sur notre embarcation et ont jeté nos gilets et nos bouées de sauvetage. L’un était habillé tout en noir et masqué, les deux autres portaient un uniforme bleu marine », poursuit Noor.

Après une nouvelle intervention d’un bateau des garde-côtes turcs, l’embarcation est abandonnée une deuxième fois au large de Lesbos. Après 38 heures en mer, elle est finalement repêchée par un bateau allemand et emmenée sur l’île grecque, où les autorités conduisent les exilés dans un camp « au milieu de nulle part, où se trouvent plus de 250 personnes », selon le jeune Afghan.

« Bouclier de l’Europe »

Les témoignages semblables à celui de Noor se répètent. Depuis les îles grecques pour ceux ayant finalement réussi à traverser, depuis la Turquie pour ceux ayant échoué.

Les « pushbacks » correspondent à « une série de mesures mises en place par un État pour repousser des migrants et des réfugiés de l’autre côté d’une frontière sans prendre en considération les circonstances individuelles et sans laisser la possibilité de faire une demande d’asile », selon la définition du European Center for Constitutional and Human Rights. Depuis mars, ces renvois forcés depuis la Grèce vers la Turquie se multiplient en mer Égée.

Fin février, Ankara annonçait ne plus retenir sur son territoire les exilés en quête d’Europe, comme le prévoit l’accord de 2016 entre l’Union européenne et la Turquie. Cette décision provoquait un afflux de migrants aux frontières grecques et tendait les relations entre les deux pays.

Militarisation des zones de passage, multiplication des patrouilles et nombreux incidents s’ensuivent dans la région de l’Évros, frontière terrestre entre les deux pays, et sur les îles grecques de la mer Égée.

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La Grèce ferme alors ses frontières et devient « le bouclier de l’Europe », selon l’expression d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, dans une rhétorique sujette à polémique.

Elle exprime ainsi le soutien européen au gouvernement conservateur du Premier ministre Kyriákos Mitsotákis, qui n’a cessé de durcir sa politique migratoire depuis son élection en juillet 2019, œuvrant à la réforme du droit d’asile, à la construction de camps fermés et à l’expulsion des exilés des logements sociaux qui leur avaient été attribués.

Le but : décourager l’arrivée de populations migrantes en Grèce, redevenue première porte d’entrée en Europe en 2019.

C’est dans ce contexte que les renvois illégaux d’exilés en pleine mer se sont multipliés ces derniers mois. Des vidéos de garde-côtes grecs violentant des embarcations ont fait le tour du monde début mars, et ces pratiques sont devenues récurrentes.

« La politique du gouvernement grec est de renvoyer tous ceux qui veulent entrer sur son territoire. Il s’agit d’une politique organisée », résume Eva Cossé, assistante de recherches auprès de la division Europe de Human Rights Watch (HRW).

À plusieurs reprises, l’ONG a publié des rapports documentant les pushbacks et appelé les autorités grecques et européennes à réagir face à ces pratiques illégales.

« La Grèce, comme tous les pays ayant signé la convention [européenne] des droits de l’homme, la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et la Convention de Genève, est obligée d’accueillir les personnes en demande d’asile et a l’interdiction de pratiquer des refoulements », explique-t-elle à MEE.

« Un niveau supérieur dans la brutalité »

Plusieurs ONG s’attellent à surveiller et documenter ces renvois illégaux de la part des autorités grecques. En obtenant des preuves matérielles, en récoltant des témoignages, en étant témoins directs de ces renvois, elles mettent en lumière ces pratiques systématiques dont le nombre semble impossible à définir précisément.

« Au moins huit », selon le Lesvos Legal Center, « plusieurs dizaines » d’après Alarm Phone, « de nouveaux chaque jour », pour Aegean Boat Report. Toutes ces ONG contactées par MEE décrivent une augmentation de ces pratiques et de la violence déployée par les autorités grecques.

« Les autorités grecques ont ensuite abandonné les occupants en pleine mer Égée entre les îles grecques et la Turquie, avant d’être secourus par les gardes-côtes turcs »

- Lesvos Legal Center

« On constate un niveau supérieur dans la brutalité », appuie Nathalie Gruber, fondatrice de l’ONG Josoor. Basée en Turquie, l’organisation recense les tentatives de traversées de réfugiés d’un pays à l’autre, par voie terrestre ou maritime. Violences et vols d’effets personnels par les autorités grecques reviennent systématiquement dans les témoignages recueillis.

« Les gardes-côtes essayent d’arrêter tous les bateaux arrivant en mer grecque. Et certains groupes ayant réussi à atteindre les îles sont aussi renvoyés en mer, alors qu’ils sont sur la terre ferme », s’indigne-t-elle auprès de MEE.

Ces dernières semaines, le Lesvos Legal Center a documenté des cas d’expulsions à bord de canots de sauvetage.

« Les autorités grecques ont mis de force les migrants dans ces embarcations après les avoir interceptés en mer ou les avoir arrêtés à leur arrivée sur terre. Les autorités grecques ont ensuite abandonné les occupants en pleine mer Égée entre les îles grecques et la Turquie, avant d’être secourus par les gardes-côtes turcs », dénonce l’ONG basée sur l’île de Lesbos.

« Fake news » et propagande

Les gardes-côtes turcs recensent presque quotidiennement des sauvetages d’embarcation d’exilés en mer Égée, confirmant les accusations. Mais dans un contexte de fortes tensions entre la Grèce et la Turquie, sur fond de délimitations territoriales et de recherches d’hydrocarbures, cette communication agace particulièrement les autorités grecques, qui accusent Ankara de propagande.

Face à la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures (LIBE) du Parlement européen, le 6 juillet, le ministre grec de la Protection civile a dénoncé la « volonté de la Turquie de faire entrer des milliers de personnes en Grèce pour servir les intérêts du président Erdogan ».

Invité à répondre aux accusations de « pushbacks », Michalis Chrisohoidis a assuré que la Grèce protégeait les frontières européennes. « Nous ne laisserons personne utiliser ces frontières pour des raisons politiques […] toujours en respectant les droits de l’homme, en respectant la vie des personnes ayant besoin de protection internationale », a soutenu le ministre.

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Du Premier ministre au porte-parole du gouvernement, Athènes a toujours nié les allégations de « pushbacks », qualifiant de « fake news » les informations révélées par les ONG et les médias internationaux.

Le ministre grec de la Marine, qui couvre les activités des gardes-côtes, a pourtant annoncé mercredi 2 septembre que « l’entrée de plus de 10 000 personnes avait été empêchée » depuis le début de l’année. Pour le seul mois d’août, « nous avons réussi à éviter l’entrée dans notre pays de 3 000 personnes », s’est félicité Ioánnis Plakiotákis.

Et si le ministre grec a assuré que ces activités s’opéraient dans « le respect complet de la dignité humaine et de la vie humaine évidemment », la Grèce se refuse à rendre publics les moyens exercés. Malgré les évidences, le gouvernement grec continue de nier des pratiques illégales et criminelles.

« Les deux pays utilisent les demandeurs d’asile comme armes de guerre », dénonce Astrid Castelein, représentante de l’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) à Lesbos.

Si la menace de conflit militaire entre la Grèce et la Turquie plane au-dessus de la mer Égée, l’instrumentalisation des vies humaines s’exerce déjà à la surface de l’eau.

Selon les derniers chiffres de l’UNHCR, 121 000 demandeurs d’asile ont été recensés en Grèce au 31 juillet 2020.

À Lesbos, la situation déjà explosive s’est détériorée mercredi après qu’un incendie a ravagé le plus grand camp de l’île, où plus de 12 000 personnes s’entassaient. Aucune victime n’est à déplorer mais la majeure partie de cette « jungle » a été détruite par les flammes, poussant des milliers de personnes sur les routes d’une île sous pression depuis le début de la crise migratoire il y a cinq ans. Lesbos a été placée en état d’urgence.

* Le prénom a été modifié.