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« Nous avons dégagé Bouteflika, tout est désormais à notre portée ! » : les Algériens galvanisés par le hirak et la CAN 2019

La finale de la Coupe d’Afrique des nations, ce vendredi, consacrera peut-être une équipe d’Algérie en attente de gloire depuis trois décennies, et tout un pays porté par un mouvement inédit qui lui a redonné confiance
Rokaïa, 82 ans, prie pour l’équipe algérienne durant le match Algérie-Nigeria, le 17 juillet 2019 à Alger (Reuters)
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ALGER, Algérie

Les vendeurs de drapeaux, écharpes et autres casquettes aux couleurs nationales qui accompagnent les manifestations contre le pouvoir depuis maintenant près de cinq mois, improvisant des étalages les mardis et vendredis au centre d’Alger, se sont installés tout au long de cette dernière semaine, proposant de nouveaux articles aux passants. On pouvait ainsi trouver des tee-shirts de l’équipe nationale de football et autres tenues adaptées aux enfants.

La qualification de l’équipe nationale de football en demi-finale puis en finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui se déroule en Égypte, a boosté leurs petites affaires. 

Quelques Algérois ont commencé à défiler en voiture dès mercredi, en prévision de la finale qui se joue face au Sénégal ce vendredi à 20 h (heure algérienne) au Cairo Stadium. La confiance des supporteurs en la bande à Djamel Belmadi, le sélectionneur algérien, se disputant à l’optimisme retrouvé des Algériens de manière générale depuis la démission contrainte du président Abdelaziz Bouteflika, on crie déjà victoire. « Nous avons dégagé Bouteflika, que reste-il maintenant ? Tout est désormais à notre portée ! », pronostique en plaisantant Kassi, la quarantaine, barman.

Les nouvelles expressions apparues dans le sillage du hirak, ce mouvement populaire ayant emporté Bouteflika et son système, sont adaptées à l’actualité en fonction des discussions. On n’hésite pas, par exemple, à qualifier le but de Riad Mahrez, d’un tir en pleine lucarne crucifiant le Nigeria à la 95e minute, de dedarba menjelia en référence au menjel (la faucille) qui symbolise l’opération mains propres menée par la justice, décapitant la bande à Bouteflika. 

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C’est donc l’enthousiasme qui marque l'approche de cette finale historique. Historique, parce qu’elle arrive vingt-neuf ans après le sacre de 1990. Le seul, d’ailleurs. Ce qui est très peu pour une nation de football comme l’Algérie.

Vingt-neuf ans de disette pendant lesquelles les Algériens amoureux du football ont désespéré de voir leur équipe gagner des titres. Et d’une telle frustration ont résulté des comportements saugrenus. À l’image de ces drapeaux algériens que l’on aperçoit dans les tribunes des stades de football du monde entier.

Du championnat d’Espagne à la Copa America en passant par la Champions League européenne ou encore les coupes arabes et même la compétition chinoise, l’emblème national algérien est devenu au fil des années la mascotte de la planète foot. Signe de fierté bafouée par tant d’humiliations et d’échecs, les Algériens qui ne gagnaient presque plus conjuraient le sort par l’exhibition des couleurs nationales comme pour afficher une appartenance à une gloire passée.

En finir avec l’échec

Auréolés par la déposition du président Bouteflika provoquée par un mouvement populaire comparé parfois dans sa finalité à la révolution de novembre 1954, les Algériens semblent décidés à en finir avec l’échec. Et la qualification en finale de la Coupe d’Afrique des nations est venue conforter cette confiance collective à réaliser des succès.     

« La glorieuse révolution de novembre 1954 avait pour but de rendre aux Algériens leurs dignité. N’était-elle pas un soulèvement contre un ordre injuste, ségrégationniste et légalement raciste ? », philosophe Didine, fonctionnaire. 

« La glorieuse révolution de novembre 1954 n’était-elle pas un soulèvement contre un ordre injuste, ségrégationniste et légalement raciste ? »

- Didine, fonctionnaire

Or, cette dignité recouvrée après huit année de guerre et qui a permis aux Algériens de se lancer dans la construction d’un État à l’indépendance du pays a été salie par un régime politique reproduisant certaines des pratiques de l’ordre colonial, allant jusqu’à ébranler les fondements de l’État naissant, la banalisation du piston ayant engendré autant d’injustices. Et de pousser les Algériens à se révolter, encore une fois, contre l’humiliation.

C’était il y a vingt-deux semaines, le 22 février dernier, en protestation contre le projet du cinquième mandat du président désormais déchu, Abdelaziz Bouteflika. Le mandat de la honte, comme l’ont qualifié les manifestants. « Les deux révolutions visent ainsi », tente d’expliquer Didine, « à recouvrer une dignité bafouée ».  

Ce processus révolutionnaire enclenché il y a cinq mois a précipité le pays dans une crise politique qui n’est toujours pas résolue. Mais elle ne préoccupe pas tant que cela le citoyen lambda qui retrouve la joie, non seulement dans les victoires de l’équipe nationale de football mais aussi dans la baisse brutale des prix des produits alimentaires.

« Je m’approvisionne plus facilement au marché de gros, personne ne nous limite les quantités comme avant. Je prends ce que je veux et ce n’est pas cher. Je ne suis qu’un détaillant, si j’achète cher je revends cher, et ce n’est pas cher en ce moment », relève un marchand de légumes de Hussein Dey, qui se présente comme « apolitique ». 

Caricature de Dilem publiée dans le quotidien Liberté le 18 juillet 2019 (capture d’écran)

Certes, la sacro-sainte loi de l’offre et de la demande explique facilement cette baisse des prix, qui a touché cette année des légumes secs et certains fruits exotiques  importés. Et elle ne pourrait se justifier en dehors du contexte politique actuel : les craintes des spéculateurs à rendre des comptes au pouvoir qui se met en place expliquerait, à bien des égards, ce calme sur les marchés. 

Il n’est pas rare de croiser des pessimistes qui expriment leurs craintes au sujet de la situation politique. Ceux qui doutent encore des chances de victoire finale des camarades de Riad Mahrez ce soir en Coupe d’Afrique sont en revanche quasi introuvables.

Ils ont peut-être peur d’être assimilés aux chantres du déclin et aux prêcheurs de pessimisme qui sévissent sur les plateaux de télévision. Parmi eux, ces anciennes gloires des années 1980, à l’image de Ali Bencheikh, Rabah Madjer et autre Mahmoud Guendouz,  raillées par la vox populi et sur les réseaux sociaux pour leurs commentaires négatifs et arrogants à l’égard de tous ceux qui ont joué au football après eux, ne concédant aucune reconnaissance aux talents d’aujourd’hui qui brillent de mille feux dans les championnats européens et qui réalisent des résultats qu’eux-mêmes n’ont jamais su réaliser. 

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que ces jeunes joueurs s’affirment dans la réussite et bousculent cette légitimité glorieuse autoproclamée des anciens.

Sortie des stades de football, dernier bastion de l’expression libre en Algérie, la révolution du 22 février montre cette force de caractère des jeunes générations. Elles savent ce qu’elles veulent et font bien la part des choses. Face aux tentatives de récupération de l’exploit de l’équipe de football, l’échange entre joueurs et supporteurs est fortement symbolique.

Au slogan « Dites à Gaïd [Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée] que vous ne nous dupez pas avec du football ! », qui résonne dans la rue depuis deux vendredis, des joueurs répondent avec la chanson « Liberté » du rappeur Soolking pour fêter la victoire en demi-finale, une chanson réalisée en collaboration avec Ouled El Bahdja, groupe ultra de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA), auteur d’un répertoire assez riche de chansonnettes politiques répétées dans les stades et dont la plus célèbre, « La Casa del Mouradia  », est devenue l’hymne du mouvement du 22 février. 

Ce vendredi, revendications politiques dans la journée et défilé pour fêter le deuxième sacre dans la soirée se rejoignent autour d'un seul mot d'ordre : « Cette coupe d’Afrique, nous la gagnerons ! ».