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Gérer l’occupation et cacher les crimes de guerre : comment Israël a transformé le paysage en Palestine

Végétation, architecture, routes, murs… Le projet sioniste a remodelé le paysage en Israël et dans les territoires occupés, créant de complexes entrelacements où la présence palestinienne est cachée, quand elle n’est pas mise sous surveillance ou parquée
Le sanctuaire d’Abu Ubayda, seul vestige d’Amwas encore debout, après que le village palestinien a été rasé par Israël en 1967. Il est visible à l’entrée du parc Ayalon, près de Jérusalem ; des arbres plantés par le Fonds national juif recouvrent les ruines (MEE/Clothilde Mraffko)
Le sanctuaire d’Abu Ubayda, seul vestige d’Amwas encore debout, après que le village palestinien a été rasé par Israël en 1967. Il est visible à l’entrée du parc Ayalon, près de Jérusalem ; des arbres plantés par le Fonds national juif recouvrent les ruines (MEE/Clothilde Mraffko)
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ISRAËL, PALESTINE

Pour le voyageur européen qui débarque depuis l’aéroport de Tel Aviv, l’entrée à Jérusalem offre un panorama étrangement familier. Peu avant que la ville sainte ne découvre ses premières collines, l’autoroute ondule au milieu de monts verdoyants. Ici, les arbres rappellent davantage les forêts d’Europe que les paysages du Liban voisin. Des pins et cyprès tapissent les reliefs, loin de l’image biblique des champs d’oliviers.

Avant même la création d’Israël en 1948, « les immigrants sionistes qui sont arrivés ici depuis l’Europe, notamment l’Europe de l’Est, voulaient que le paysage soit plus vert, avec des arbres, qu’il ressemble à ce qu’ils connaissaient », rappelle à Middle East Eye Noga Kadman, chercheuse indépendante, auteure du livre Erased from Space and Consciousness: Israel and the Depopulated Palestinian Villages of 1948.

« Les immigrants sionistes qui sont arrivés ici depuis l’Europe, notamment l’Europe de l’Est, voulaient que le paysage soit plus vert, avec des arbres, qu’il ressemble à ce qu’ils connaissaient »

- Noga Kadman, chercheuse

Beaucoup émigrent alors avec un mythe en tête : la Palestine est une terre sans peuple pour un peuple sans terre, les juifs. Sauf qu’en réalité, à l’aube de 1948, quelque 900 000 Palestiniens vivent dans les frontières de ce qui deviendra Israël.

Subsiste malgré tout dans l’imaginaire des nouveaux arrivants juifs l’« idée que le pays avait été négligé pendant des centaines d’années », poursuit Noga Kadman. Les immigrants se mettent donc à planter à tout va sur le territoire, recourant principalement à deux essences d’arbres : l’eucalyptus et le pin d’Alep ou pin de Jérusalem.

Importé d’Australie, l’eucalyptus est d’abord planté partout : il sert à assécher les marais et surtout, il pousse très vite. Mais il n’est pas vraiment adapté à la Palestine, bien trop gourmand en eau.

Il est peu à peu remplacé par le pin d’Alep qui, contrairement à ce que son nom laisse penser, n’est pas non plus une espèce locale. On le retrouve plutôt à l’ouest de la Méditerranée, dans le sud de la France par exemple. Il croît lui aussi rapidement, résiste à la sécheresse, mais est également davantage vulnérable face aux incendies. 

Le paysage se transforme donc peu à peu, sous l’impulsion du Fonds national juif (FNJ). L’agence, créée dès le début du XXe siècle afin d’acquérir des terres en Palestine pour les immigrants juifs, est chargée après 1948 de s’occuper des terres dont ont été chassés les Palestiniens, désignées propriétés d’État en l’absence de leurs propriétaires.

Les figuiers de Barbarie, contrairement au pin d’Alep en arrière-plan, sont un vestige des Palestiniens qui vivaient sur les terres où a été construit le parc Ayalon. Ils servaient à délimiter les propriétés de chacun (MEE/Clothilde Mraffko)
Les figuiers de Barbarie, contrairement au pin d’Alep en arrière-plan, sont un vestige des Palestiniens qui vivaient sur les terres où a été construit le parc Ayalon (MEE/Clothilde Mraffko)

Aujourd’hui, le fonds gère notamment les forêts en Israël et se targue d’avoir planté « des centaines de millions d’arbres », se défend l’un de ses porte-parole, Alon Brandt, dans une lettre de réponse à Middle East Eye. Il précise que l’organisation n’a pas planté que des pins d’Alep, mais aussi des oliviers, l’espèce locale par excellence.

Mais certains critiques font remarquer que les plantations du FNJ n’ont pas créé de véritable écosystème. Au contraire, parce que les espèces ne sont pas assez variées, ces espaces n’ont pas l’apparence de réelles forêts ; les pins ont rendu les sols acides et les animaux n’habitent pas vraiment ces endroits où la petite végétation n’a pas pris racine.

« Prendre possession de la terre »

Mais le FNJ ne cherche pas uniquement à reverdir la Palestine. « Planter des arbres, c’était un moyen de prendre possession de la terre », analyse Noga Kadman. Encore aujourd’hui, dans « des localités palestiniennes en Israël, si on ne veut pas que les villes s’agrandissent avec la construction de nouvelles maisons, on plante des forêts autour », ajoute-t-elle.

Dans le Néguev, dans le sud d’Israël, c’est même tout un village que les autorités israéliennes ont démoli pour reboiser le désert. Le 12 février dernier, le hameau d’al-Araqib a été détruit pour la 175e fois. Sur les parcelles que déclarent posséder les villageois, des bédouins arabes israéliens, descendants des Palestiniens restés sur leurs terres en 1948, le FNJ a commencé à planter des arbres en 2006 ; à terme, il compte y établir deux forêts.

Les arbres servent aussi à dissimuler les stigmates de la violente naissance d’Israël. « La priorité de la politique de reforestation menée par le FNJ est de cacher ses crimes de guerre, pour qu’Israël soit considéré comme la seule démocratie du Moyen-Orient », dénonçait ainsi en 2005 le militant des droits civiques israélien Uri Davis.

Entre 1947 et 1949, quelque 750 000 à 800 000 Palestiniens sont expulsés de leurs terres par les milices sionistes, chassés de force ou fuyant les combats pour trouver refuge dans les pays frontaliers. En mai 1948, l’État d’Israël est créé ; pour les Palestiniens, cette date noire est commémorée comme la Nakba, la « catastrophe » en arabe.

Plus de 400 villages ont alors été détruits, rappelle Noga Kadman. « La moitié de ces villages sont ensevelis sous des villes israéliennes ou y ont été intégrés. »

Mais une partie, 68 selon elle, sont aujourd’hui localisés sur des terres appartenant au FNJ, dont « 46 sont ensevelis sous une forêt ». Après 1948, les arbres sont rapidement plantés sur les ruines des maisons palestiniennes ; Israël espère ainsi dissuader les réfugiés de tenter de revenir et rebâtir leurs foyers.

Une politique qui se poursuit en 1967. Lors de la guerre des Six Jours, les batailles de Latroun permettent aux Israéliens de s’emparer de Jérusalem tout entière. Elles jettent aussi sur les routes de l’exil les quelque 10 000 Palestiniens qui vivaient dans cette enclave alors sous contrôle transjordanien, tout proche de la ville sainte.

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Amwas en 1958, 1968 et 1988. Le village palestinien a été détruit lors de la guerre de 1967, puis recouvert d'arbres par le FNJ (montage MEE à partir de photos fournies par Zochrot)

Aujourd’hui, Palestiniens et Israéliens connaissent surtout l’endroit parce que c’est l’un des plus beaux espaces de loisirs dans les environs de Jérusalem : 700 hectares avec cascades, pistes cyclables et tables de pique-nique ombragées.

Sauf que le parc Ayalon est en réalité bâti sur les ruines de deux villages palestiniens, Amwas et Yalu, entièrement rasés en 1967, ainsi que sur les terres d’une troisième localité, Beit Nouba. Aujourd’hui, il n’en subsiste qu’un sanctuaire et des figuiers de Barbarie qui, en Palestine, servaient à délimiter les parcelles des familles. Les silhouettes épineuses aux fruits rouges et jaunes, qui ont paradoxalement donné leur surnom aux Israéliens (sabra), parsèment les allées du parc, comme pour rappeler que des villages palestiniens se trouvaient là autrefois.

De cette histoire tragique, les généreux donateurs canadiens qui ont permis l’édification du parc Ayalon, inauguré par le FNJ en 1976, ne savaient rien.

En 1991, un reportage de la télévision canadienne révèle au public outre-Atlantique que le parc est non seulement construit en partie au-delà de la ligne verte, qui sert de frontière internationalement reconnue en 1949 entre un futur État palestinien et Israël – donc sur des territoires occupés –, mais qu’il a surtout servi à ensevelir les ruines de plus d’un millier de maisons détruites. Le FNJ est contraint à s’excuser ; il n’a pas répondu aux questions de MEE sur ce point.

Il faudra d’ailleurs attendre 2006 et une décision de la justice israélienne pour que les visiteurs puissent enfin prendre connaissance de l’histoire tragique du lieu, résumée en hébreu sur des pancartes en bois. L’organisation israélienne Zochrot, « souvenirs » en hébreu, a intenté une action contre le FNJ pour l’obliger à ne pas effacer des mémoires Amwas et Yalu.

Une ségrégation visible

Si des centaines de villages palestiniens sont rasés à la création d’Israël, les grandes villes, elles, sont préservées, mais épurées de toute présence arabe. Ainsi, rapporte l’historien israélien Illan Pappé dans son ouvrage Le Nettoyage ethnique de la Palestine, 227 maisons sont démolies à Haïfa en 1948, en même temps que le marché couvert, « l’un des plus beaux marchés de son genre », et près de 500 autres habitations palestiniennes sont réduites en poussière à Tibériade, dans le nord-est du pays, à Jaffa ou encore Jérusalem-Ouest.

Israël se construit alors autour d’un principe : pas de mélange entre les Israéliens juifs et ceux qu’on appelle les Arabes israéliens, les descendants de Palestiniens restés sur leurs terres en 1948 et qui vivent sous administration militaire jusqu’en 1966.

À de rares exceptions près, souvent dans les zones plus pauvres, « on observe une ségrégation entre Israéliens et Palestiniens, partout sur le territoire », explique à Middle East Eye Efrat Cohen-Bar, architecte au sein de l’ONG israéliennes de défense des droits de l’homme Bimkom. L’idée principale, « c’est qu’on ne veut pas être ensemble, et c’est valable des deux côtés », estime-t-il. Chacun son quartier, chacun sa ville.

Un credo encore plus marqué en Cisjordanie, territoire palestinien sous occupation israélienne depuis 1967. Ici, deux mondes se croisent mais ne se rencontrent jamais : les colons israéliens et les Palestiniens sous occupation. Une ségrégation inscrite, de manière beaucoup plus brutale, dans le paysage.

Ainsi, dès la sortie de Jérusalem, sur la route de Bethléem, le symbole le plus évident de ces paysages sous occupation apparaît dès le premier tunnel franchi : tantôt blocs de béton, parfois palissade à peine plus haute que les murs anti-bruit des autoroutes ou encore imposante clôture, le mur de séparation construit par Israël dans les années 2000, jugé illégal par la Cour internationale de justice, ferme l’horizon. À peine distingue-t-on les maisons palestiniennes en contrebas.

« Pratiquement toutes les colonies israéliennes ont débuté au sommet. Une manière aussi de dire : nous possédons cette terre, c’est la nôtre »

- Efrat Cohen-Bar, architecte

Cette frontière, inscrite dans le paysage, incarne à elle seule toutes les autres structures militaires auxquelles se heurtent les Palestiniens dès qu’ils s’aventurent hors de leurs villes et villages : barrages routiers, check-points, miradors, barrières…

À l’inverse, par un astucieux dédale de tunnels, de routes réservées aux voitures israéliennes et de ponts, les colons israéliens passent eux de colonie en colonie, sans jamais être en contact avec une localité palestinienne. Un état de fait que l’annexion des colonies, promise par Israël ces derniers mois avec l’appui des États-Unis, devrait conforter. La ségrégation n’en sera que plus frappante. 

L’emplacement même des colonies raconte cette histoire de domination. « Les villages palestiniens, historiquement, étaient construits en fonction des sources d’eau, donc généralement pas en haut de la colline », analyse Efrat Cohen-Bar.

« Mais pratiquement toutes les colonies israéliennes ont débuté au sommet. Une manière aussi de dire : nous possédons cette terre, c’est la nôtre. » Le sommet des collines, moins fertile, est aussi souvent l’endroit le plus disponible pour de nouvelles constructions. 

L’occupation israélienne s’étend de manière stratégique ; le paysage change au gré des évolutions des intérêts israéliens.

« Au début, c’était une tentative de contrôler le terrain, un peu comme si les colonies étaient des chars et des bases militaires. Puis, elles ont été positionnées de manière à bloquer la création d’un espace palestinien continu, détruisant ainsi la possibilité d’un État », détaille à Middle East Eye Eyal Weizman, fondateur de Forensic Architecture, une organisation qui enquête sur les violations des droits de l’homme en utilisant, entre autres, l’architecture.

La carte de l’État palestinien imaginé par Donald Trump dans le cadre de son « plan de paix » est d’ailleurs l’aboutissement de cette stratégie : on y distingue un ensemble d’îlots palestiniens reliés les uns aux autres par des tunnels et des ponts, sans cohérence géographique.

Les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée se distinguent par leurs toits rouges (AFP)
Les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée se distinguent par leurs toits rouges (AFP)

En Cisjordanie, le visiteur peut ainsi identifier deux mondes d’un simple coup d’œil : d’un côté, les maisons aux toits plats palestiniennes, éparpillées à flanc de colline, au-dessus des champs, de l’autre, les colonies, souvent un ensemble de bâtisses toutes identiques, identifiables par leurs toitures rouges, pentues, à l’occidentale, et perchées au sommet des reliefs.

« Nous n’avons pas besoin de ce genre de toitures en Israël, ces toits sont utiles pour la neige », relève Efrat Cohen-Bar. « Mais nous ne voulions pas ressembler à eux [les Palestiniens], nous voulions nous différencier. »

Eyal Weizman soutient, lui, que les toits rouges étaient obligatoires : ils permettent à l’armée israélienne de repérer rapidement depuis le ciel les colonies – donc les endroits à ne pas bombarder.  

« D’un côté, les Israéliens ne veulent pas des Palestiniens sur place, ils ont détruit leur culture et veulent les voir dehors. Mais de l’autre, ils lisent les éléments traditionnels du paysage, comme les champs d’oliviers et les maisons en pierre, comme des représentations bibliques »

- Eyal Weizman, fondateur de Forensic Architecture

Les maisons des colons israéliens sont déployées en cercle et « donnent sur le paysage afin de surveiller, pour des raisons militaires et sécuritaires et pour profiter du panorama », résume-t-il. « D’un côté, les Israéliens ne veulent pas des Palestiniens sur place, ils ont détruit leur culture et veulent les voir dehors. Mais de l’autre, ils lisent les éléments traditionnels du paysage, comme les champs d’oliviers et les maisons en pierre, comme des représentations bibliques. »

Car Israël, tout en ayant profondément modifié le paysage palestinien pour ses besoins stratégiques, continue à vendre aux touristes et à ses habitants l’image d’une terre vierge, identique à celle où les juifs vivaient au temps de la Bible.

« Quand ils font de la pub [pour inciter les gens à s’installer dans les colonies], ils disent : ‘’Venez vivre dans la nature, venez vivre au pays de la Bible’’ », remarque Eyal Weizman. Un paysage façonné pourtant par ceux qu’ils ne veulent pas voir : les Palestiniens. « C’est un paradoxe », conclut l’architecte.