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Dans la vallée du Jourdain, les nouvelles réserves naturelles israéliennes servent de « façade » à l’annexion

Dans cette région stratégique de la Cisjordanie occupée, les Palestiniens sont bannis de leurs terres tandis qu’Israël laisse « libre cours » aux colons
Des moutons paissent dans le nord de la vallée du Jourdain, près d’un panneau « danger » avertissant les résidents palestiniens qu’ils vivent dans une zone de tir utilisée pour l’entraînement des militaires israéliens (MEE/Akram al-Waara)
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NORD DE LA VALLÉE DU JOURDAIN, Cisjordanie occupée

Cela faisait trois semaines que Moayad Daraghmeh n’avait pas inspecté ses parcelles de terrain dans la vallée qui s’étend en périphérie de Tubas, dans le nord de la Cisjordanie occupée. 

Il avait hâte d’arriver sur ses terres lorsque Middle East Eye l’a rencontré par une froide journée d’hiver dans le pick-up de Motaz Bisharat, un activiste local.

La dernière fois que Daraghmeh s’est rendu sur ses terres – 47 dounams (4,7 hectares) qu’il partage avec quatre membres de sa famille –, il a planté du blé et du boulgour.

Au cours de ces trois semaines, il s’est passé beaucoup de choses. Les forces armées israéliennes ont transformé de vastes pans de la vallée en zones militaires fermées, et peu de temps après, le ministre israélien de la Défense, Naftali Bennett, a fait d’autres terres encore, y compris celles de Daraghmeh, de nouveaux parcs nationaux israéliens. 

Daraghmeh était impatient d’aller voir et de s’assurer que rien n’était arrivé à ses champs tout juste plantés. 

Mais lorsqu’il est arrivé, il était trop tard. 

« Stop, stop ! Juste ici », indique Daraghmeh à Bisharat, tandis que le camion rebondit sur le sentier accidenté, dépassant une balise blanc et vert qui venait d’être peinte sur un rocher pour signaler que la zone était une réserve naturelle israélienne.

Daraghmeh jure tout en sortant son téléphone et commence à prendre des photos de son champ récemment semé, désormais envahi de marques de tracteur. 

À bout de souffle, l’homme part dans le champ et invite les autres à le suivre. « Regardez, regardez ! Les feuilles jaunissent, on voit qu’il a pulvérisé une sorte de produit chimique pour tuer les récoltes. »

« Je savais qu’il avait fait quelque chose, j’avais un pressentiment », confie-t-il à MEE.

Une balise fraîchement peinte sur le sentier menant à la terre de Moayad Daraghmeh, indiquant que la zone est un parc national israélien (MEE/Akram al-Waara)
Une balise fraîchement peinte sur le sentier menant à la terre de Moayad Daraghmeh, indiquant que la zone est un parc national israélien (MEE/Akram al-Waara)

Le coupable auquel Moayad Daraghmeh fait référence est un colon qui, raconte-t-il, a construit un nouvel avant-poste illégal l’an dernier sur la colline voisine et terrorise depuis les Palestiniens du coin. 

« Vous voyez ? Le gouvernement israélien vient de décréter que ces terres sont des zones fermées et des “réserves naturelles”, et sont donc interdites aux Palestiniens », vitupère-t-il, exaspéré. 

« En revanche, [Israël] laisse libre cours aux colons et les laisse détruire les terres qu’il prétend préserver avec ses “réserves” », poursuit-il, en essayant tant bien que mal d’allumer sa cigarette de ses mains tremblantes.

« Nous avons tout perdu. »

Les signes avant-coureurs de l’annexion

Lorsque le ministre israélien de la Défense, Naftali Bennett, a annoncé à la mi-janvier que pour la première fois depuis la signature des accords d’Oslo en 1993, Israël allait établir sept nouvelles réserves naturelles en Cisjordanie occupée, sa décision a scandalisé les Palestiniens, mais ne les a pas vraiment surpris. 

« Nous ne sommes plus autorisés à cultiver [notre terre] si elle est déclarée réserve naturelle… En substance, cela signifie : les Palestiniens dehors, les Israéliens dedans »

- Motaz Bisharat, militant

Bennett, le dirigeant ultranationaliste du parti « Nouvelle droite », se présente aux élections de mars et compte sur les voix de sa base de droite pro-colons. 

Cette décision est survenue une semaine seulement après qu’il a annoncé qu’Israël « menait une guerre » contre la zone C en Cisjordanie, et se lançait dans une campagne pour développer l’expansion des colonies et accroître le contrôle israélien sur la zone. 

« La Judée et la Samarie sont dotés de sites naturels avec des vues incroyables. Nous allons étendre les sites existants et en développer de nouveaux », a déclaré Bennett le 15 janvier.

Il a ensuite invité tous les citoyens israéliens à « se lever et parcourir le pays, à visiter la Judée et la Samarie, à randonner, à découvrir de nouvelles choses et à poursuivre l’entreprise sioniste ».

Dans sa déclaration, Bennett a identifié les sept nouveaux emplacements de réserves naturelles : la grotte Ariel, Wadi Og, Wadi Malha, le sud du Jourdain, Bitronot, Wadi Far’a (Nahal Tirza) et Rotem-Maskiot. 

Bien qu’on ne sache pas encore clairement si les nouvelles réserves naturelles interdiront aux Palestiniens de se rendre sur les sites, les propriétaires fonciers locaux disent avoir déjà reçu l’ordre par les militaires de rester en dehors des terrains. 

Un panneau avertissant les citoyens israéliens que la zone dans laquelle ils pénètrent est sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. Motaz Bisharat dit que le champ a été confisqué pour devenir une réserve naturelle (MEE/Akram al-Waara)
Un panneau avertissant les citoyens israéliens que la zone dans laquelle ils pénètrent est sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. Motaz Bisharat dit que le champ a été confisqué pour devenir un

« Au regard de la loi israélienne, même si nous, Palestiniens, détenons les titres de propriété de la terre, nous ne sommes plus autorisés à la cultiver si elle est déclarée réserve naturelle », indique Bisharat, qui dirige l’unité de la vallée du Jourdain de la Commission contre le mur et les colonies en Cisjordanie. 

« Il est évident qu’Israël ne se soucie pas réellement de la préservation de la terre. Si c’était le cas, utiliseraient-ils la terre pour pratiquer des explosions, pour construire des murs et pour laisser les colons empoisonner les cultures avec des produits chimiques ? »

- Motaz Bisharat

Il rapporte que, dans les semaines précédant l’annonce de Bennett, les habitants ont remarqué un changement significatif dans la zone. 

« Les militaires ont commencé à confisquer les tracteurs des gens, à nous expulser chaque fois que nous venions récolter les champs, et ils ont intensifié leurs raids contre les villages et les communautés de la région », explique Bisharat à MEE

Il y a un mois, d’après Bisharat, l’armée, qui utilise déjà une grande partie de la vallée comme zones d’entraînement actives, a affiché des dépliants aux entrées des dix-huit villages et des communautés d’éleveurs autour de Tubas, informant les résidents que leurs terres étaient confisquées par l’armée et transformées en zones militaires fermées.

Selon l’estimation de Bisharat, pas moins de 180 000 dounams (18 000 hectares) ont été confisqués.

« Maintenant, il est clair que cela ouvrait la voie à la décision de Bennett », poursuit-il. 

« Une fois qu’une parcelle de terrain devient une zone militaire fermée ou une réserve naturelle, il n’y a rien qu’on puisse faire... En substance, cela signifie : les Palestiniens dehors, les Israéliens dedans. »

Un processus éprouvé

Au moins quatre des sites – Rotem-Maskiot, du nom de deux colonies voisines, Wadi Far’a, Wadi Malha et la région sud du Jourdain – sont situés dans la vallée du Jourdain en Cisjordanie occupée.

La situation géographique stratégique de la vallée du Jourdain – de vastes étendues de terres fertiles et un approvisionnement en eau inégalé – en fait une cible du gouvernement israélien de droite et du mouvement des colons depuis des années. 

L’année dernière, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a déclenché l’indignation internationale lorsqu’il a annoncé son intention d’annexer la vallée du Jourdain à Israël.

Mardi dernier, son principal rival Benny Gantz s’est engagé à faire de même s’il est élu Premier ministre lors des élections du 2 mars.

« Ils n’ont pas laissé une seule parcelle de terre pour les Palestiniens »

- Qadri Daraghmeh, agriculteur

En vertu des accords d’Oslo de 1993, la Cisjordanie est divisée en trois zones : la Zone A, sous contrôle sécuritaire et civil de l’Autorité palestinienne (AP) ; la Zone B, où l’Autorité palestinienne administre les questions d’ordre civil mais où la sécurité reste sous le contrôle d’Israël ; et la Zone C, qui est entièrement sous contrôle israélien civil et militaire et comprend la très stratégique vallée du Jourdain.

Environ 25 villes et villages palestiniens et quelque 300 000 Palestiniens vivent dans la Zone C qui, comme le reste de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, est occupée par Israël depuis la guerre de 1967.

Environ 325 500 colons israéliens répartis en 125 colonies et avant-postes, construits en violation du droit international, vivent également dans la zone C.

Pour les habitants de la vallée, la création des nouveaux parcs nationaux n’est qu’un moyen pour atteindre l’annexion de la vallée du Jourdain. 

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« Il est évident qu’Israël ne se soucie pas réellement de la préservation de la terre », lâche Motaz Bisharat, pointant du doigt de grands cratères dans le sol et les squelettes de jeeps militaires brûlées – vestiges de l’entraînement militaire israélien dans la zone. 

« Si c’était le cas, utiliseraient-ils la terre pour pratiquer des explosions, pour construire des murs et pour laisser les colons empoisonner les cultures avec des produits chimiques ? », demande-t-il. « Non, bien sûr que non. Mais il ne s’agit pas de leur supposé amour de la nature. Il s’agit de s’accaparer plus de terres palestiniennes. »

Les opinions de Bisharat font largement écho à celles des organisations israéliennes et palestiniennes de défense des droits de l’homme, qui soutiennent depuis des années que la création de parcs nationaux dans le territoire occupé n’est qu’une des nombreuses tactiques utilisées par Israël pour confisquer davantage de terres. 

« Les terres des territoires occupés ont été systématiquement saisies sous divers prétextes, afin d’empêcher les Palestiniens de Cisjordanie de les utiliser et de saper toute contiguïté territoriale palestinienne », estimait Peace Now dans un rapport en 2007

« L’un des moyens utilisés par Israël pour annexer des terres était de déclarer de vastes étendues en tant que réserves naturelles et de les inclure dans des parcelles de terrain que les urbanistes avaient destinées aux colonies », indiquait le rapport. 

Selon Peace Now, le processus se déroule comme suit : premièrement, Israël désigne une zone comme réserve naturelle ; l’État interdit par la suite toute construction ou récolte palestinienne dans la région ; et finalement, un avant-poste de colons apparaît dans la même zone. 

C’est un processus que les habitants de la vallée du Jourdain connaissent bien, car ils en ont fait l’expérience d’innombrables fois. 

En plus des quatre nouvelles réserves naturelles désignées dans la vallée du Jourdain, trois réserves au moins existent déjà dans la région de Tubas. Chacune d’elle, indique Bisharat à MEE, dispose désormais d’un avant-poste de colons ou d’une base militaire. 

L’activiste fait référence au cas d’Umm Zuka, une réserve naturelle israélienne dans le nord-est de la vallée du Jourdain. 

« Un an et demi après la création de la réserve naturelle, un avant-poste de colons a été construit et l’État a fourni l’eau et l’électricité », explique-t-il. 

Qadri Daraghmeh indique qu’en raison de la dernière confiscation de terres pour des réserves naturelles israéliennes, ses animaux n’ont plus d’endroit pour paître (MEE/Akram al-Waara)
Qadri Daraghmeh indique qu’en raison de la dernière confiscation de terres pour des réserves naturelles israéliennes, ses animaux n’ont plus d’endroit pour paître (MEE/Akram al-Waara)

L’une des réserves naturelles nouvellement prévues est en cours de création autour de la colonie de Maskiot, qui était initialement une base militaire dans la région, et, selon Bisharat, est située dans une zone de tir militaire. 

« Qu’ils commencent comme des réserves naturelles ou comme des zones ou des bases militaires fermées, les terrains finissent toujours par être utilisés pour la même chose : les colonies », affirme-t-il.

« Il ne nous reste plus rien »

Juste en face, dans la vallée en contrebas de la colonie de Maskiot, se trouve Khirbet Ein al-Hilweh. C’est l’une des douze communautés d’éleveurs de la région de Wadi Malha – qui sera bientôt l’une des nouvelles réserves naturelles.

La vie dans cette petite communauté – qui compte environ 55 personnes, pour la plupart des mineurs – a ressenti l’impact de l’occupation israélienne.

« Ils n’ont pas laissé la moindre pierre intacte », explique à MEE Qadri Daraghmeh, 53 ans, dans la tente de sa famille dans le village. 

« Depuis des années, ils nous imposent de plus en plus de restrictions, à cause des bases militaires et des colonies, et maintenant des réserves naturelles. » 

Il y a quelques années, raconte Qadri Daraghmeh, les forces israéliennes ont détruit l’enclos que son frère utilisait pour abriter ses vaches à la périphérie du village. 

« Ils parlent de l’annexion comme d’un concept, mais ici sur le terrain, c’est déjà en voie d’achèvement »

- Qadri Daraghmeh, agriculteur

« Ils ont confisqué ses vaches, disant que c’était une réserve naturelle et qu’il était illégal pour nous d’y être », précise-t-il. Deux ans plus tard, poursuit-il, la famille a trouvé des colons dans la région, élevant leur propre bétail dans leur nouvel avant-poste.

Daraghmeh accuse Israël d’appliquer une politique du deux poids, deux mesures en ce qui concerne les règles et les restrictions relatives à la vie dans une réserve naturelle.

Par exemple, explique-t-il, la communauté palestinienne n’est pas autorisée à avoir ses propres conduites d’eau ou réseaux électriques en raison des restrictions imposées par Israël, et doit donc compter sur des panneaux solaires donnés par des organisations internationales. 

« Mais les colonies de l’autre côté de la route sont entièrement équipées en eau courante et en électricité. Ils peuvent vivre et construire sur des zones militaires et des réserves naturelles fermées parce qu’ils sont israéliens et non palestiniens. »

Les conséquences ont été tragiques pour Daraghmeh, dont le fils a été tué en 2008. Il était en train de faire paître le bétail à l’époque, quand il a marché sur une mine non explosée laissée par l’armée israélienne pendant l’un de ses entraînements.

« Cela s’est produit dans la “réserve naturelle” derrière nous », indique-t-il. 

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Ces dernières semaines, d’après Qadri Daraghmeh, les familles ont été obligées de faire paître leur bétail la nuit en raison de nouvelles restrictions imposées par l’armée israélienne. Beaucoup de jeunes hommes qui emmènent les moutons au pâturage ont été arrêtés et détenus pendant des heures par les soldats. 

Avec les nouveaux parcs naturels de Wadi Malha et Maskiot-Rotem, Daraghmeh indique que la communauté est officiellement à court d’endroits pour faire paître ses animaux et vivre. 

« Ils n’ont pas laissé une seule parcelle de terre pour les Palestiniens », déplore-t-il. « C’était la dernière zone où nous pouvions faire paître nos moutons. Il ne nous reste plus rien. »

Interrogé sur les promesses de Bennett de « mener une guerre » pour la prise de contrôle israélienne de la zone C, Daraghmeh se moque. 

« Ils mènent cette guerre depuis longtemps ! Ce n’est pas quelque chose de nouveau qu’ils viennent de commencer. Ils parlent de l’annexion comme d’un concept, mais ici sur le terrain, c’est déjà en voie d’achèvement. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.