Sabres en or et menottes en fer : une exposition d'espoir et de désespoir en Libye

Sabres en or et menottes en fer : une exposition d'espoir et de désespoir en Libye

#CriseLibyenne

Le musée des martyrs de Misrata est un lieu de réflexion sur le passé le plus récent de la Libye, et peut-être d’espoir pour un avenir meilleur

Cette chaise appartenant à Kadhafi a été retrouvée à son domicile dans sa ville natale de Syrte (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)
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23 décembre 2016
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Friday 23 December 2016 13:54 UTC
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23 décembre 2016

MISRATA, Libye – Sur l'avenue de Tripoli, à Misrata, on trouve encore des maisons sans murs et des murs sans toits. Alors que des draps s’efforcent difficilement de couvrir les cratères des façades, on ne peut plus faire grand-chose pour ces escaliers qui ne mènent nulle part. Il y a aussi cette cafétéria très particulière où les Misratis fument le narguilé à l'ombre d'un balcon suspendu dans un angle impossible. Ceci, disent-ils, était à l’époque le seul restaurant espagnol de Misrata.

Comme si les cicatrices le long de l'artère principale de Misrata n’étaient pas déjà un rappel assez puissant de la guerre de 2011, une énorme collection de médailles de guerre est aussi exposée à l’extérieur du musée des martyrs. Des grenades de mortier s’alignent aux côtés de lance-roquettes, des restes de yachts et même une bombe de peinture est disponible au cas où quelqu'un voudrait gribouiller sa signature sur un tank. Mais le trophée de guerre le plus précieux est l’emblématique sculpture du poing doré serrant un avion de chasse américain. Mouammar Kadhafi donnait souvent ses discours à côté depuis son bunker du centre-ville de Tripoli.



L’emblématique sculpture du poing doré que les Misratis ont prise à Bab al-Aziziya, le principal bunker de Kadhafi à Tripoli, et ramenée chez eux (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

La partie en plein air du musée peut être appréciée à tout moment, mais la patience et, à terme, un peu de chance sont nécessaires pour pénétrer à l'intérieur.

« Nous avions coutume d’ouvrir tous les jours, mais maintenant [nous ouvrons] juste deux ou trois fois par semaine, et il n'y a pas d’horaires fixes », explique à Middle East Eye Adel Swaisi, qui assure l’accueil. Par le passé, Swaisi, étudiant en chimie à l’université, gagnait environ 300 dinars libyens par mois (environ 50 euros au taux du marché noir), mais l'argent a cessé d'arriver il y a bien longtemps. Mais pour Swaisi, il s’agit de beaucoup plus qu'un travail.

« Le musée a ouvert le 24 avril 2011, pile au moment où la ville a été libérée. Tous les gens que vous voyez sur les murs sont des martyrs libyens. Vous en trouverez plus de 4 000 », précise Swaisi en se référant à la myriade de portraits couvrant les murs. Le portrait de son père, tué en 2011, peut être trouvé sur l'aile droite de l'enceinte, mais beaucoup d'autres ont dû se contenter d’avoir leurs portraits apparaître furtivement  sur un écran plasma quand les murs ont manqué de place.



Le musée des martyrs de Misrata compte plus de 4 000 photos des hommes morts au combat dans les guerres récentes de la Libye (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

« Dieu est le plus grand » répète une litanie, tandis que les visages de ceux qui ont perdu la vie lorsque les murs étaient déjà pleins sont projetés les uns après les autres. Selon Swaisi, un tiers des personnes auxquelles est ici rendu hommage proviennent de Misrata. Il est impossible de vérifier ces chiffres en raison de l'absence de recensement officiel, mais en regardant autour de soi, on pourrait déduire que ceux-ci ne sont pas si improbables.

En 2011, Misrata a enduré un siège brutal de deux mois imposé par les troupes fidèles à Mouammar Kadhafi. Plus tard, en 2014, les milices locales ont également joué un rôle de premier plan dans les combats de ce qui a été qualifié de « deuxième guerre civile de Libye », laquelle a conduit à l'émergence de deux gouvernements et parlements rivaux : la Chambre des représentants basée à Tobrouk, à l'est, et le Congrès général national basé à Tripoli, à l'ouest.

Une troisième administration, le Gouvernement d’union nationale (GNA) – celui-ci soutenu par l'ONU – a littéralement débarqué à Tripoli en mars 2016 avec son chef, Fayez al-Sarraj, promettant de « tourner la page » malgré l'opposition à son autorité exprimée par les deux parlements rivaux.

Les groupes armés de Misrata sont devenus les béliers du GNA dans la lutte contre le groupe État islamique (EI) dans son fief de Syrte. Plusieurs des plus de 700 personnes tuées dans cette dernière guerre sont déjà commémorées ici, ne serait-ce que sur l'écran plasma. Le système de crucifixion utilisé par les militants de l’EI à l'extérieur du bâtiment est un autre témoignage du dernier front de guerre de la Libye.



Ce système de crucifixion monté sur un pick-up a été utilisé par des militants de l’EI pour exécuter des habitants de Syrte (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

Quatre armes par habitant

Ramadan Dolah, un collègue de Swaisi au musée, propose une visite guidée à travers une aile où toutes sortes de biens appartenant à Kadhafi s'empilent dans des boîtes en verre : sabres en or et menottes en fer, ou encore ses bottes et son uniforme, spécialement conçus pour le 40e anniversaire de son règne. Juste à côté, on peut apercevoir des fusils anciens et même des armes faites main utilisés par les Misratis pendant le siège de deux mois.  



Cet uniforme a été confectionné pour Kadhafi pour commémorer le 40e anniversaire de sa prise du pouvoir (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

« Je connais des gens qui ont combattu avec des fusils datant de la période du gouvernement italien [de 1911 à 1947] », raconte Dolah en montrant un exemplaire exposé sous une boîte de verre. À côté se trouvent plusieurs cocktails Molotov et même un gilet « pare-balles » fabriqué avec les restes d'un store.



La veste « pare-balles » fabriquée avec des stores en bois et utilisée par des miliciens de Misrata (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

« Tout cela peut paraître trop rouillé, mais croyez-moi quand je dis que notre ville est la plus sûre de Libye », affirme avec fierté le travailleur bénévole.

Il est vrai que Misrata bénéficie d’un niveau significativement élevé de sécurité selon les normes libyennes actuelles. Walid Mohamed Abu Sela, capitaine d'une équipe de police qui patrouille dans les rues toutes les nuits, explique l'environnement relativement sûr par un « tissu social compact ».

« Tripoli comme Benghazi – les principales villes de la Libye – accueillent des personnes originaires des quatre coins du pays et de presque toutes les tribus, mais ici nous sommes tous de Misrata, nous nous connaissons tous », explique l'officier à MEE à l’issue d'une paisible patrouille de nuit au cours de laquelle le seul incident recensé avait été une conduite en état d’ivresse.



Les membres de la patrouille nocturne tiennent un point de contrôle dans le centre de Misrata (MEE/ Ricardo Garcia Vilanova)

Toutefois, la sécurité est un privilège rare dans la Libye post-Kadhafi. En septembre dernier, Martin Kobler, le plus haut fonctionnaire des Nations unies en Libye, a appelé à renforcer les efforts pour arrêter les livraisons d'armes interdites. « La Libye dispose de 26 millions d'armes et d’une population de six millions de personnes », a déclaré Kobler lors de son discours au Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève.

De vieux fusils sont exposés à côté d’armes encore plus anciennes datant de la période de la domination italienne. Un rappel de l'absence d'armes modernes au début du siège sur Misrata qui a duré deux mois en 2011 (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

« La Libye dispose de 26 millions d'armes et d’une population de six millions de personnes », a déclaré Martin Kobler, le plus haut fonctionnaire des Nations unies en Libye, lors de son discours au Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève

Plus de cinq ans après que Mouammar Kadhafi a été tué à Syrte par les forces rebelles – sa ville natale – les civils qui ont pris le contrôle de la ville continuent à subir les conséquences du conflit. Selon un récent rapport d'Amnesty International, 435 000 personnes sont déplacées à l'intérieur du pays et plus de 100 000 résident dans des camps de fortune.

Faillite

Un des éléments les plus frappants parmi les objets exposés est un ensemble de photocopies de billets de banque. « Pendant la guerre de 2011, nous en trouvions souvent dans les quartiers de l’armée de Kadhafi. Apparemment, il payait ses mercenaires avec des photocopies », raconte Dolah.



Anciens billets et photocopies utilisés par Kadhafi pour payer ses troupes (MEE / Ricardo Garcia Vilanova)

« Ce n’est pas si différent aujourd'hui, n’est-ce pas ? », demande Ahmed, un homme âgé d’une cinquantaine d’années qui se trouve être l'un des rares visiteurs de cet après-midi. L'effondrement de la monnaie libyenne, avec un taux de 8 dinars pour 1 euro sur le marché noir – il était de 1 pour 1 en 2011 – a poussé les Libyens vers la débâcle économique. Alors que la Libye a une forte culture du paiement en liquide, les banques sont en train de mettre une limite à ce que les Libyens peuvent retirer.

L'effondrement de la monnaie libyenne, avec un taux de 8 dinars pour 1 euro sur le marché noir – il était de 1 pour 1 en 2011 – a poussé les Libyens vers la débâcle économique

« Il ne s’agit pas seulement de la dévaluation du dinar et de la pénurie de liquidités », ajoute Ahmed, « vous devez également faire attention à votre portefeuille avant de vous rendre ailleurs en Libye car de nombreux billets de banque ne sont pas acceptés dans certaines régions du pays ».

Ahmed a raison. Si les anciens billets d’un dinar arborant le portrait de Kadhafi sont toujours acceptés ailleurs en Libye, ils ne le sont pas à Misrata. Par ailleurs, les billets de banque libyens imprimés en Grande-Bretagne ne sont acceptés que dans la région occidentale de la Tripolitaine, tandis que la partie orientale du pays reste fidèle aux billets fabriqués en Russie.

La monnaie libyenne est imprimée à l'étranger pour éviter la contrefaçon et être conforme aux normes internationales. La chaîne de montagnes de Nafusa, dans le nord-ouest du pays, pourrait bien être le seul endroit où aucune distinction n’est faite. L’argent « russe » y est introduit via Zintan – une enclave arabe alignée avec l'Est – pour atteindre plus tard les poches de leurs voisins amazighs, bien que ces derniers soient liés à l'Ouest sur le plan administratif.



Ces menottes ont été trouvées au siège des services secrets de Kadhafi à Misrata (MEE/Ricardo Garcia Vilanova)

Le musée des martyrs, cependant, est loin d'être épargné par le casse-tête économique de la Libye. Swaisi et Dolah expliquent que leurs fonds sont toujours venus de donateurs privés, souvent des proches des personnes mortes au combat ou des Libyens qui, selon Dolah, « ont fait le vœu de garder vivante la mémoire de la révolution », mais ils sont de moins en moins nombreux, selon le gardien du musée.

« Nous sommes prêts à travailler gratuitement, mais nous avons tout de même besoin d’un peu d'argent pour maintenir le lieu ouvert, n’est-ce pas ? », fait remarquer Swaisi avant de nous donner un DVD en souvenir. Celui-ci contient près de trois heures d’images des moments les plus importants de la guerre de 2011 : des premières manifestations à Benghazi à l’assassinat de Mouammar Kadhafi par les combattants de Misrata. On y voit aussi des images de personnes s’embrassant et sautant de joie, célébrant le début d'une nouvelle ère.

 

Traduit de l’anglais (original) par Monique Gire.