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« J’avais l’impression d’étouffer » : de possibles cas de coronavirus dans les camps de déplacés du nord-est de la Syrie

Dans cette région sous contrôle kurde, aucune donnée chiffrée n’est communiquée sur la propagation du virus et un seul décès a été signalé. Mais selon les informations de MEE, les camps de déplacés comptent plusieurs cas suspects, notamment parmi les familles de Daech
Les soignants des camps contrôlés par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie auraient prescrit de l’azithromycine, un antibiotique qui fait partie du protocole officiel de plusieurs hôpitaux français en cas de contamination au coronavirus (AFP)

Le 6 mars 2020, après cinq jours de fièvre intense, à bout de force, Leila laisse ses enfants sous la surveillance d’une voisine. Elle réussit à sortir de sa tente dans le camp d’al-Hol pour aller consulter les médecins de la clinique mobile dans la zone réservée aux familles de membres de l’État islamique (EI).

« J’avais de la fièvre et tous les symptômes d’un rhume. Mais les douleurs pulmonaires étaient intenables. Pendant deux nuits, j’avais l’impression d’étouffer », raconte à Middle East Eye la mère de famille française.

Leila, la trentaine, vit dans le camp d’al-Hol où s’entassent près de 70 000 personnes, en majorité des Syriens déplacés par la guerre, mais aussi des milliers de familles soupçonnées d’être liées à l’EI, détenues dans un secteur à part.

« Je lui ai décrit mes symptômes, elle a bien vu que j’avais du mal à respirer, que je m’étouffais. Elle n’a rien dit […] »

- Leila, Française détenue dans le camp d’al-Hol

La Française a été arrêtée avec ses deux enfants par les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance arabo-kurde soutenue par la coalition internationale dans la lutte contre le groupe extrémiste armé. C’était il y a un an, à la sortie de Baghouz, la dernière enclave de l’État islamique avant sa chute en Syrie.

Arrivée dans le pays en 2015 avec son mari, un combattant de l’EI, Leila a souvent été malade, mais cette fois, elle a pensé mourir. Début mars, elle est donc allée consulter.

« La clinique mobile vient tous les jours à l’entrée de notre secteur. On fait la queue et on attend de pouvoir parler avec la seule femme médecin de l’équipe », raconte-t-elle.

« Je lui ai décrit mes symptômes, elle a bien vu que j’avais du mal à respirer, que je m’étouffais. Elle n’a rien dit, elle m’a juste donné une ordonnance et m’a envoyée voir une autre femme qui gère les médicaments stockés dans le coffre de la camionnette. Et je suis repartie avec un sirop. »

La Française pense alors avoir reçu un traitement pour soigner l’infection de ses bronches. Elle ne regarde pas la molécule contenue dans ce sirop, mais elle conserve une photo de l’emballage : il s’agit de l’azithromycine.

En France, cet antibiotique est prescrit en principe pour des otites et des angines. Mais ces dernières semaines, il fait partie du protocole officiel dans plusieurs hôpitaux en cas de contamination au coronavirus.

Joint par MEE, un soignant d’un établissement parisien est formel : « L’azithromycine n’est pas utilisée pour une grippe. »

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Une autre source au sein du personnel d’une unité où sont soignés les malades du COVID-19 confirme : « Oui, des unités COVID utilisent cet antibiotique dans leur traitement. »

Trois semaines plus tard, Leila est enfin guérie, mais ses deux voisines de tente sont désormais malades. Même fièvre, même toux, même difficultés à respirer.

« Nous avons toutes eu les mêmes gênes respiratoires très impressionnantes », affirme Leila.

Aucun test n’a été proposé à ces femmes par les autorités kurdes, qui gèrent le camp. Surtout, aucune n’a été isolée des autres pendant la maladie ; elles sont toutes restées, alitées, dans leur tente exiguë.

Pour l’instant, il n’existe aucune « zone d’isolation » dans le camp d’al-Hol ; le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a commencé à construire un bâtiment à la mi-avril, avec à peine 80 lits, mais la structure n’est pas terminée.

Selon une source locale de Middle East Eye, une femme présentant elle aussi de nombreux symptômes du COVID-19 a été testée ; les résultats sont encore attendus.

L’inquiétude des autorités kurdes et des ONG

Dans la ville voisine de Hassaké, sous le contrôle des Unités de protection du peuple (YPG) kurdes, un nouvel hôpital a été inauguré par le Croissant-Rouge, mais il ne peut accueillir que 120 patients, dont 48 en réanimation.

De leur côté, les autorités sanitaires kurdes semblent dépassées. Elles ne communiquent aucune donnée chiffrée sur la propagation du virus sur l’ensemble du territoire qu’elles contrôlent et réfutent catégoriquement tout cas de contagion dans les divers secteurs des nombreux camps de déplacés.

« Si l’épidémie de COVID-19 se propage dans les camps de réfugiés, ce sera une catastrophe »

- Jawad Mustafa, ministre kurde de la Santé

Selon elles, il n’y a aucun cas suspect et aucun traitement spécifique n’a été donné. Pourtant, une source au sein des autorités kurdes nous confirme que des stocks d’azithromycine ont bien été commandés.

Interrogé par MEE sur la réelle propagation du virus dans la zone, le CICR souligne : « Nos équipes sur place ne sont pas chargées des tests, ce sont les autorités locales et l’OMS [Organisation mondiale de la santé] qui s’en chargent, donc en réalité, pour nous, il est très difficile de se préparer et de savoir jusqu’où et comment ce virus va évoluer. »

Depuis quelques jours, la zone kurde dispose de deux centres pour effectuer ces tests, un près d’Afrin et l’autre à Qamichli. Neuf cas suspects sont actuellement en cours de vérification.

Joint par téléphone, le ministre kurde de la Santé, Jawad Mustafa, fait part de ses inquiétudes. « Si l’épidémie de COVID-19 se propage dans les camps de réfugiés, ce sera une catastrophe », déclare-t-il à MEE. « Nous n’avons pas les moyens de les soigner, de les isoler et d’éradiquer ce virus. »

Un membre de la défense civile syrienne désinfecte un bâtiment dans un camp de déplacés de la campagne d’Afrin, dans le nord du gouvernorat d’Alep, le 20 avril 2020 (AFP)
Un membre de la défense civile syrienne désinfecte un bâtiment dans un camp de déplacés de la campagne d’Afrin, dans le nord du gouvernorat d’Alep, le 20 avril 2020 (AFP)

Difficile donc d’estimer le risque de propagation de l’épidémie dans ces camps. La population est très jeune, plus de 70 % sont des enfants, mais la plupart souffre déjà de problèmes de santé liés aux violences de la guerre et aux conditions de vie difficiles. Dans le plus grand camp, celui d’al-Hol, 70 000 personnes s’entassent sous des tentes depuis plus d’un an. 

« Les autorités locales n’ont pas assez de médicaments, pas assez de tests et surtout pas assez de médecins pour prendre en charge les futurs patients »

- Crystal van Leeuwen, Médecins sans frontières

À quelque 200 kilomètres de Hassaké, plus près de la frontière turque, plusieurs centaines de proches de membres de l’État islamique sont aussi détenus dans un camp, celui de Roj.  Certaines femmes sont également ressorties de son dispensaire de santé avec des prescriptions d’azithromycine.

C’est le cas d’Anna, âgée de 28 ans. « Au début, le médecin du dispensaire m’a donné de l’amoxiciline, un antibiotique, et puis il m’a prescrit un sirop [contenant de l’azithromycine], mais j’hésite à le prendre parce que je ne le connais pas », confie-t-elle à MEE.

Devant Anna, jamais le médecin n’a prononcé le mot de coronavirus, pourtant elle aussi accumule les symptômes, en plus d’une importante gêne respiratoire.

« J’ai beaucoup de fièvre, des douleurs musculaires, je suis épuisée et j’ai perdu le goût », explique la jeune Marocaine par message sur WhatsApp.

Selon une ONG locale, une autre épouse d’un membre de l’EI a perdu le goût et l’odorat, un symptôme connu du COVID-19.

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Depuis plus d’une semaine, afin d’éviter les attroupements, les Kurdes chargés de la surveillance du camp déposent les colis alimentaires hebdomadaires devant les tentes.

Si toutes les personnes chargées des contrôles portent désormais des masques, les femmes et les enfants détenus dans ces prisons à ciel ouvert n’ont, eux, aucune protection.

Une situation qui inquiète Crystal van Leeuwen, responsable de l’urgence médicale pour la Syrie chez Médecins sans frontières (MSF) Hollande.

« Les autorités locales n’ont pas assez de médicaments, pas assez de tests et surtout pas assez de médecins pour prendre en charge les futurs patients », indique-t-elle à MEE. « Sans soutien, cela risque d’être difficile d’éviter une très grande propagation dans les camps. »