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Voyage dans les quartiers « libérés » de Benghazi

L’opération Dignité entame désormais son dixième mois, et même si de grands progrès contre les milices ont été faits à Benghazi, la lutte continue
Des gardes tiennent un poste de contrôle de l’armée au dernier point d’entrée près du quartier d’al-Sabri à Benghazi (MEE/Hassan Morajea)

« Cet uniforme, c’est ma fierté et ma dignité », déclare le major al-Hijazi tandis qu’il conduit dans les quartiers « libérés » de Benghazi.

Il y a encore un an, il aurait été suicidaire pour Mohamed al-Hijazi ou pour tout autre membre des forces armées libyennes d’être vu à Benghazi dans leur précieux uniforme. Après la révolution de 2011 qui a renversé l’ancien dirigeant, Mouammar Kadhafi, la ville a été essentiellement sous le contrôle de groupes islamistes radicaux. Les agents de la police et de l’armée ont été constamment pris pour cible par des miliciens islamistes, victimes aussi bien d’attentats à la voiture piégée que de fusillades. Des centaines de soldats ont été tués.

Le major al-Hijazi est le porte-parole de l’« Opération Dignité » menée par le général de division Khalifa Haftar. L’opération, qui a débuté en mai dernier, cherche à débarrasser la Libye des islamistes radicaux, considérés par une grande partie de l’armée libyenne comme des « terroristes ».

« Nous les combattons pour le monde entier », affirme le major Hijazi, « ce n’est pas uniquement une cause libyenne. Lorsqu’ils ont exécuté des Egyptiens sur la côte libyenne, le message adressé à l’Europe par les groupes terroristes basés à Syrte était très clair : "Nous sommes à vos portes et vous êtes les suivants." »

Mohamed Hijazi était autrefois prisonnier dans sa propre maison. « [En 2013] si vous marchiez dans la rue avec un uniforme, vous auriez été tué », raconte-t-il depuis son appartement dissimulé dans l’une des nombreuses petites rues accidentées de Benghazi.

Rencontrer quelqu’un en public n’était pas un risque qu’il pouvait prendre à l’époque. Mais maintenant, il défile comme un héros dans la principale artère commerçante de la deuxième ville libyenne. Bien qu’il soit entouré par ses gardes du corps, tous le saluent. Les enfants l’embrassent et courent jusqu’à lui pour lui serrer la main. Des hommes lui offrent le café et font la queue pour une photo aux côtés de celui qui représente ce qu’ils considèrent comme leur armée nationale.

« Ils aiment leur armée », affirme le major Hijazi, « ils nous considèrent comme leurs sauveurs et, en me saluant, c’est l’armée libyenne qu’ils saluent. »

Benghazi était la ville où les miliciens islamistes s’étaient le plus implantés. En trois ans, outre des dizaines d’activistes et de membres du système judiciaire, plus de 300 membres des forces armées libyennes ont été assassinés par des miliciens extrémistes.

« Personne d’autre n’a vu une telle terreur », explique le major Hijazi, qui croit que la seule raison pour laquelle certains dans le pays se sont opposés à l’armée et à ses opérations est qu’ils n’ont pas encore vu ce dont ces extrémistes sont capables. « Dans les autres villes, les gens n’ont pas vu les terroristes de la même manière qu’à Benghazi. »

L’opération Dignité a commencé il y a maintenant dix mois, et bien que les hommes du général Haftar aient fait d’énormes progrès à Benghazi, la lutte continue. « Le plus gros problème, ce sont les snipers » confie M. Hijazi. Il explique que les miliciens sont là depuis si longtemps qu’ils sont bien positionnés et difficiles à attaquer dans ces rues étroites.

A l’hôpital al-Jalaa, un autre soldat arrive en urgence après s’être fait tiré dessus par un sniper. L’homme crie tandis que les médecins tentent de soigner ses blessures. Dans le lit d’à côté, un combattant venant d’un autre front tente de le réconforter, lui disant de crier et lui rappelant de remercier Dieu d’être encore en vie.

Un soldat blessé dans le quartier d’al-Sabri est soigné à l’hôpital al-Jalaa (MEE/Hassan Morajea)

Le combattant, âgé d’une trentaine d’années, s’appelle Mufatah Shwehdi et a reçu une balle dans la jambe la veille. « Le combat ne s’arrête jamais », dit-il. « Il commence lorsque vous ouvrez les yeux, et se termine lorsque vous les fermez pour dormir... Enfin, si vous arrivez à les fermer. »

Les combats font rage près du port où Shwehdi a été blessé et à l’entrée ouest de la ville. Chaque soir, de fortes explosions peuvent être entendues tout autour de Benghazi et sont suivies par de lourds tirs de mitrailleuses. Pour certains qui vivent au plus près de la ligne de front, ce n’est qu’un simple feu d’artifice, ou du moins c’est ce que raconte Fatheia à son fils de quatre ans.

« C’est plus facile s’il ne sait pas » précise-t-elle. « Il prend peur si facilement. »

Sa famille vit dans la dernière rue, considérée comme une zone grise entre les quartiers contrôlées par l’armée et la ligne de front, une zone de non-droit pour la plupart des civils. « Nous seuls, les familles qui vivent dans la rue, y sommes autorisés », commente Fatheia. Un couvre-feu est également en vigueur à partir du coucher de soleil, et tous ceux qui arrivent après ne peuvent plus rentrer.

L’armée a établi des points de contrôle dans un périmètre d’environ dix pâtés de maisons et la maison de Fatheia fait partie du dernier avant la zone de combats. Les rues y sont inondées en raison de l’éclatement des canalisations d’eaux usées, et presque chaque bâtiment est endommagé par les balles.

Pour son petit de quatre ans, elle ne se fait aucun souci tant qu’il pense que c’est un jeu. « Mais je m’inquiète pour ma fille. Elle n’a que sept ans, mais elle comprend ce qui se passe », explique Fatheia.

Quand Fatheia est avec ses amis, ils lui demandent si elle est pour l’armée ou pour Ansar Sharia, une milice islamiste de Benghazi. Une question que presque tout le monde pose, que ce soient les soldats du point de contrôle, les gens qui passent dans la rue ou tout simplement à la maison, entre amis. Mais Fatheia préfère qu’elle et ses enfants prennent leurs distances vis-à-vis de la politique. Elle essaie de les protéger du conflit qui les entoure.

La plupart des gens disent qu’ils se sentent en paix à Benghazi maintenant que la ville est sous le contrôle de l’armée, et pensent que les choses avancent dans la bonne direction.

Masoud est ingénieur dans la compagnie pétrolière nationale de Libye et est père de trois enfants, scolarisés à domicile depuis le début de la guerre à Benghazi. Il voit positivement l’avancée de l’armée.

« Avant que l’armée ne prenne le contrôle, je m’inquiétais chaque fois que je sortais avec mes enfants », confie-t-il, entouré de sa femme et de ses enfants. Sa fille aînée chante une chanson parlant d’héroïsme et de victoire. Masoud parle de ses craintes, chaque fois qu’il sortait avant l’arrivée de l’armée. Il raconte que, parfois, lorsqu’il attendait au feu, il se préparait à ce que la voiture à côté de la sienne explose : « Vous ne savez jamais quand ça peut arriver », explique-t-il. « Dans ma seule rue, trois voitures ont été piégées l’année dernière. »

Cependant, la peur d’incursions par les miliciens n’a pas disparu. Alors que Mohamed al-Hijazi est stationné devant une mosquée, des obus d’artillerie sont tirés. « Ce sont des tirs de l’armée en direction des milices », affirme un membre de son équipe de sécurité. Les tirs proviennent des environs et les gardes du corps craignent que la riposte atteigne l’endroit où se trouve le major Hijazi. Avant qu’ils ne partent précipitamment, un homme attrape la main du militaire et demande à lui parler.

« Je voudrais signaler une personne qui appartient selon moi à Ansar Charia », dit le vieil homme. Il donne alors au major Hijazi une description détaillée et l’adresse de l’homme en question. Mohamed al-Hijazi reconnaît qu’ils reçoivent des centaines de signalements. « Nous essayons de tous les examiner » dit-il, tout en expliquant qu’ils doivent être prudents. « Certaines personnes sont juste rancunières », précise M. Hijazi, et qu’y a-t-il de plus facile pour se débarrasser d’un ennemi à Benghazi que de le dénoncer comme terroriste ?

La menace d’une attaque est cependant bien réelle. Lors d’une manifestation du vendredi, alors que la foule entonne des chants et arbore des pancartes de soutien à l’armée, une détonation et un panache de poussière attire l’attention de tous. Les voitures de l’armée et de la police filent vers le lieu de l’explosion.

Un véhicule militaire se précipite vers la zone où une roquette a atterri (MEE/Hassan Morajea)

Une roquette tirée contre la manifestation à quelques kilomètres de là a raté la foule de plusieurs centaines de mètres pour tomber dans une rue adjacente à la place principale. Une demi-heure plus tard, deux autres sont tirées. Personne n’est blessé, mais c’est une piqûre de rappel qui montre à quel point il est facile d’atteindre les zones « sûres » de Benghazi.

Bien que Benghazi ait été le foyer de la révolution du printemps arabe libyen, la ville est passée à côté d’une grande partie de la violence en 2011. Elle a, cependant, fait les frais de la guerre civile depuis que le pays a été déclaré comme « libéré » suite à la mort de Mouammar Kadhafi en octobre de la même année. Selon Masoud, Benghazi a toujours été la première à agir à travers l’histoire. « Les choses se passent ici, puis le reste du pays suit », affirme-t-il, « comme avec la révolution de 2011. »

Marchant dans les rues de Benghazi, le major al-Hijazi parle de cellules dormantes à Tripoli et à l’ouest de la Libye. « Elles seront opérationnelles lorsque nous aurons pris Benghazi. »

Il annonce qu’il ne s’agit que d’une question de semaines. Fatheia se demande combien de temps il faudra encore attendre avant que les feux d’artifice de son jeune fils ne se terminent.


Traduction de l'anglais (original).