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EXCLUSIF : Rached Ghannouchi visé par l’Arabie saoudite via Pegasus

Le président du Parlement tunisien et chef du parti Ennahdha est sur la liste des personnes soupçonnées d’être la cible du logiciel espion du groupe israélien NSO
Le téléphone du président du Parlement tunisien Rached Ghannouchi a été pris pour cible par quelqu’un en Arabie saoudite en 2019 (Reuters)

Middle East Eye est en mesure de révéler que Rached Ghannouchi, président du Parlement tunisien et chef du parti Ennahdha, a été ciblé par l’Arabie saoudite pour une surveillance utilisant le logiciel espion Pegasus du groupe NSO.

Le téléphone de Ghannouchi est l’un des 50 000 numéros trouvés sur une liste que se sont procurés le consortium d’investigation Forbidden Stories et Amnesty International comportant les téléphones que les clients de la société de technologie israélienne ont ciblés depuis 2016.

Forbidden Stories a déclaré à Ghannouchi que son téléphone figurait sur la liste il y a deux semaines. Il s’agit de son numéro principal, l’un des deux téléphones qu’il utilise, et ce depuis dix ans. Le numéro n’est pas dans le domaine public.

« Je suis consterné qu’un pays frère cible le président du Parlement démocratiquement élu d’une nation souveraine »

- Rached Ghannouchi, président du Parlement tunisien

L’association à but non lucratif a déclaré à MEE que le téléphone de Ghannouchi avait été sélectionné pour être surveillé par une personne en Arabie saoudite en 2019. On ne sait pas encore si le téléphone a été infecté par Pegasus.

Le même client de NSO a également visé des hauts responsables en Turquie, aux Émirats arabes unis et au Liban, ainsi que plusieurs opposants à la monarchie saoudienne, ce qui laisse penser qu’il s’agissait d’un opérateur saoudien.

« Je suis consterné qu’un pays frère cible le président du Parlement démocratiquement élu d’une nation souveraine. C’est tout à fait inacceptable et j’appelle nos services de sécurité tunisiens à enquêter pleinement sur cette affaire », a déclaré Ghannouchi à MEE.

« C’est encore une attaque contre notre Parlement et nos institutions démocratiques. Même si les forces antidémocratiques tentent d’éteindre les aspirations de notre peuple à la liberté, à la prospérité et à l’indépendance, la Tunisie continuera d’être une source de fierté et d’inspiration pour tous les partisans de la démocratie dans notre région et dans le monde. »

Middle East Eye a contacté NSO et l’ambassade saoudienne à Londres pour obtenir des commentaires, mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Maroc, l’Inde et l’Azerbaïdjan font partie des pays accusés d’avoir ciblé des dirigeants, des responsables, des journalistes et des militants à l’aide du puissant logiciel espion.

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Ghannouchi, 80 ans, est l’un des hommes politiques tunisiens les plus éminents et a joué un rôle de premier plan dans la transition du pays vers la démocratie après la révolution qui a renversé l’autocrate de longue date Zine el-Abedine Ben Ali en 2011.

Son parti Ennahdha, qui se décrit comme démocrate islamique, est le plus important au Parlement.

Il compte cependant plusieurs critiques et opposants féroces en Tunisie et à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et est actuellement plongé dans une crise politique après la décision controversée du président Kais Saied de limoger le gouvernement et de geler le Parlement – ce que Ghannouchi a qualifié de coup d’État.

Les gouvernements saoudien, émirati et égyptien sont particulièrement hostiles aux partis islamistes comme Ennahdha.

Ghannouchi a été à plusieurs reprises la cible d’une presse négative de la part des médias saoudiens et émiratis et, en 2020, a remporté un procès en diffamation contre le site d’information Middle East Online (MEO) et l’un de ses rédacteurs pour avoir affirmé que son parti soutenait le terrorisme.

Un scandale grandissant

Tous les téléphones de la liste de Forbidden Stories n’ont pas été infectés avec succès. Amnesty n’a pas encore effectué d’analyse technique sur le téléphone de Ghannouchi pouvant révéler des preuves d’une infection par Pegasus.

Le logiciel espion peut être transmis à un téléphone mobile via un appel manqué ou un message WhatsApp. Il a la capacité d’accéder à tous les contacts, photos et messages stockés sur le téléphone, ainsi qu’au navigateur internet et à l’historique des appels. Pegasus peut activer les caméras et les microphones à volonté et procéder à des enregistrements par leur biais. Il peut envoyer à ses utilisateurs des données de localisation actuelles.

L’indignation face au scandale Pegasus augmente à mesure que de plus en plus de victimes sont révélées. Le président français Emmanuel Macron, le Premier ministre irakien Moustafa al-Kazimi et le président libanais Michel Aoun font partie des dirigeants qui auraient été visés.

Des militants saoudiens et des associés du journaliste assassiné Jamal Khashoggi figurent également sur la liste.

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La semaine dernière, une analyse technique a montré que le téléphone du chef du bureau de MEE en Turquie, Ragıp Soylu, avait été infecté par l’Arabie saoudite via Pegasus.

Amnesty a déclaré que le logiciel était actif sur le téléphone de Soylu entre février et juillet 2021, l’infectant via un iMessage.

Au Royaume-Uni, le principal cabinet d’avocats londonien Bindmans envisage d’engager des poursuites judiciaires au nom de neuf Britanniques qui auraient été ciblés par le logiciel espion de téléphonie mobile créé par la société israélienne NSO Group.

Le groupe comprend une baronne qui siège à la Chambre des Lords, la chambre haute du Parlement britannique, une chroniqueuse de Middle East Eye, des militants des droits humains, des universitaires et des membres éminents de la société civile du pays.

Ghannouchi et plusieurs autres intellectuels tunisiens ont fondé le Mouvement de la tendance islamique en 1981, devenu Ennahdha en 1989, après s’être inspirés des Frères musulmans égyptiens.

Le parti a été persécuté sous les gouvernements de Ben Ali et de son prédécesseur Habib Bourguiba.

Ghannouchi a été contraint de vivre en exil au Royaume-Uni pendant vingt ans et est rentré en Tunisie après les soulèvements du Printemps arabe de 2011, Ennahdha obtenant 37 % des voix lors des premières élections post-révolutionnaires du pays cette année-là.

Il est devenu président du Parlement en novembre 2019.

Traduit de l’anglais (original).