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Les médias turcs leurrés par le poisson d’avril du Guardian

La plaisanterie s’est retrouvée à la une de plusieurs médias turcs, avant que leurs sites ne fassent marche arrière
Désormais supprimé, cet article de la BBC Turkish traduit et reprend sérieusement le poisson d’avril inventé par le journal britannique The Guardian, le 1er avril 2021 (capture d’écran)
Par
ANKARA, Turquie

Pour beaucoup, l’article du Guardian du 1er avril annonçant un projet de construction d’un second canal de Suez traversant Israël était clairement trop gros pour y croire ou purement et simplement une fake news. Après tout, cet article a été rédigé par un faux journaliste et toutes les sources étaient inventées.

Mais les médias turcs rongés par les théories du complot n’ont pas tardé à tomber dans le panneau de ce poisson d’avril. Même le réputé service turc de la BBC a traduit cet article jeudi comme s’il s’agissait d’une information sérieuse et l’a diffusé à tous ses partenaires dans les médias turcs.

Le canal de Suez a fait la une des journaux ces derniers jours lorsqu’un gigantesque porte-conteneurs, l’Ever Given, s’est retrouvé coincé dans le canal, interrompant pendant une semaine la circulation sur une artère vitale pour le commerce.

L’article de la BBC Turkish – plus tard effacé du site – était relativement innocent : « Projet d’un second canal de Suez, l’ONU examine une seconde voie maritime », titrait-il.

La une de Yeni Şafak affirme qu’une guerre a éclaté plus tôt que prévu car Israël pourrait prendre le contrôle d’un second canal, le 2 avril 2021 (capture d’écran)
La une de Yeni Şafak affirme qu’une guerre a éclaté plus tôt que prévu car Israël pourrait prendre le contrôle d’un second canal, le 2 avril 2021 (capture d’écran)

Des médias turcs comme Hürriyet, Milliyet, Birgun et bien d’autres se sont rués sur cette histoire, notamment le passage sur une autre alternative consistant à ressusciter un ancien passage vers le Nil depuis la mer Rouge. De nombreuses publications turques l’ont surnommé le « canal de pharaon ».

Les articles turcs n’ont même pas remis en question les lignes suivantes : « Les pilotes de felouques pourraient transporter jusqu’à 28 % du volume des cargos de Suez voire moins. Les caravanes seraient en stand-by si le niveau du Nil baissait. Interrogé sur la faisabilité d’un tel projet, un porte-parole a déclaré : “Vous voyez ces pyramides ? Nous les avons construites, non ?” »

Cependant, un quotidien en particulier est allé plus loin. Le journal turc Yeni Şafak rapporte ce vendredi en une que « la guerre a éclaté plus tôt que prévu » à propos du canal de Suez car « Israël et le Royaume-Uni » agissent de concert pour contourner le contrôle de l’Égypte.

L’article désormais supprimé de Yeni Şafak indiquait : « Si le projet se concrétise, Israël, intrus sur les terres palestiniennes, contrôlera la position stratégique de la Chine, du Moyen-Orient et de l’Europe ainsi que 12 % des échanges maritimes mondiaux. »

Le quotidien précisait aussi qu’un article de l’année dernière annonçait qu’Israël et les Émirats arabes unis travaillaient sur une alternative au canal de Suez, qui relierait le port israélien d’Ashdod à Eilat.

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Les médias turcs souffrent régulièrement de fake news, en grande partie dues aux mauvaises traductions et au déclin du nombre de journalistes professionnels dans leurs rangs.

Les quotidiens pro-gouvernement comme de l’opposition sortent régulièrement des allégations extravagantes concernant des « puissances étrangères » ou des « agents des services secrets » qui tentent de détruire la Turquie et son essor en tant que superpuissance régionale, sans fournir la moindre source.

En 2018, un rapport Reuters Digital News concluait que la Turquie occupait la première place d’une liste de pays où les lecteurs se plaignaient d’articles totalement faux. Près de la moitié des répondants turcs (49 %) disaient être tombés sur des fake news dans la semaine précédant le sondage.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.