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Canal de Suez : Sissi est un danger non seulement pour l’Égypte mais aussi pour le monde

Les mensonges du gouvernement égyptien face à la fermeture du canal de Suez mettent en lumière la menace que ce régime fait planer sur le commerce international et sa stabilité
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à l’ONU à New York, en 2019 (AFP)

Lorsqu’un élargissement du canal de Suez sur 35 kilomètres a été inauguré il y a six ans, des bannières dans les rues du Caire proclamaient qu’il s’agissait du « don [de l’Égypte] au monde ».

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a accueilli les dirigeants étrangers sur un yacht. Des hélicoptères et des avions de chasse ont également paradé. L’élargissement a été salué comme un triomphe national et un tournant après des années d’instabilité.

Le gouvernement égyptien est un menteur patenté. Il ment quotidiennement à son propre peuple, et en temps de crise, il ment également à la communauté internationale

Lorsque le canal de Suez a été fermé sans cérémonie par un porte-conteneur de 400 mètres de long qui a frappé la rive au cours d’une tempête de sable mardi, ce fut le silence. Pendant 26 heures, pas un mot à propos de la fermeture du canal, des bateaux faisant marche arrière en Méditerranée et en mer Rouge, ou de l’Ever Given lui-même.

À la place, la Suez Canal Authority (SCA, société gestionnaire du canal) a publié un communiqué de presse annonçant le transit d’un bateau de croisière italien avec 65 cas de COVID-19 à son bord.

Il y a eu un embargo médiatique. Ce n’est que mercredi que les mensonges ont véritablement commencé, le premier communiqué officiel mentionnant que les efforts « se poursuivaient pour rouvrir le canal ». La SCA a minimisé les conséquences sur la navigation, envoyant un « message assurant que la navigation se poursuivrait comme d’habitude ». Comme pour renforcer ce message, l’exploitant a autorisé un convoi de bateaux à pénétrer dans l’extrémité nord du canal à Port-Saïd, le 24 mars.

Apporter de l’eau au moulin de la propagande

La SCA a prévenu les journalistes de ne pas tenir compte de toute information ou rumeur à propos de ce blocage du canal, l’un des plus sérieux survenus depuis la guerre israélo-arabe de 1973, les enjoignant à n’utiliser que les communiqués émanant d’elle.

Les journalistes égyptiens n’ont pas eu besoin d’un quelconque encouragement pour filer droit. Ils ont apporté de l’eau au moulin de la propagande, se réjouissant du communiqué de la SCA et affirmant que le cargo avait été remis à flot. Ils ont même essayé de le prouver avec des images satellites, mais celles-ci montraient toujours le bateau fermement bloqué. 

La vérité a même été dissimulée aux armateurs internationaux. La SCA aurait affirmé à la compagnie maritime Gulf Agency Egypt que le cargo bloqué dans le canal pendant plus d’une journée avait été partiellement remis à flot, qu’il était parallèle à la rive et que le trafic reprendrait peu après.

La même histoire a été servie à la revue spécialisée dans le transport maritime Lloyd’s List, qui a rapporté avoir vu un mail de la compagnie égyptienne envoyé à la China Shipowners’ Association : « Nous attendons encore la confirmation de cette information pour la direction du remorquage. Le convoi et le trafic reviendront à la normale dans peu de temps, dès que le navire sera remorqué dans une autre position », indiquait le courriel, reposant sur une information fournie directement par la SCA mercredi en début de journée.

Des images satellites montrent des remorqueurs et des dragueurs tentant de libérer le navire bloqué dans le canal de Suez, le 26 mars 2021 (image satellite ©2021 Maxar Technologies/AFP)
Des images satellites montrent des remorqueurs et des dragueurs tentant de libérer le navire bloqué dans le canal de Suez, le 26 mars 2021 (image satellite ©2021 Maxar Technologies/AFP)

Jeudi, après deux jours de chaos, la SCA a officiellement annoncé que la navigation était suspendue.

Le gouvernement égyptien est un menteur patenté. Il ment quotidiennement à son propre peuple, et en temps de crise, il ment également à la communauté internationale. 

En 2015, lorsqu’un avion de ligne russe à destination de Saint-Pétersbourg a été abattu par un missile du groupe État islamique (EI) après 23 minutes de vol au départ de Charm el-cheikh, la Russie et le Royaume-Uni ont immédiatement annulé tous les vols vers cette station balnéaire de la mer Rouge.

L’autorité de l’aviation civile égyptienne a publié un rapport préliminaire affirmant qu’aucune preuve n’indiquait que l’avion avait été abattu par un acte terroriste, attribuant le crash à une défaillance technique. La cause de ce déni était claire : Charm el-Cheikh est vitale pour l’industrie touristique du pays. Il a fallu aux autorités plus de trois mois pour admettre que l’avion avait été abattu par un missile tiré par l’organisation Wilayat Sinai, qui a juré allégeance à l’EI.

Deux dures leçons

Il est difficile d’affirmer qu’un navire de la taille de l’Ever Given flotte quand ce n’est évidemment pas le cas. Cela dit, indépendamment de la manière dont sera résolue cette crise, elle aura enseigné au monde deux dures leçons : d’une part, l’importance du canal et de l’Égypte pour le trafic international, de l’autre, la manière désastreuse et l’incompétence avec lesquelles tous deux sont gérés.

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L’incompétence de la dictature de Sissi, en d’autres termes, n’est pas simplement une histoire de préoccupations internationales sur les questions liées aux droits de l’homme et à l’État de droit. L’incompétence de Sissi menace une voie maritime internationale majeure.

Dans un avenir immédiat, la crise de Suez n’aurait pu se produire à un pire moment. Elle renforce l’intérêt d’États du Golfe, producteurs de gaz et de pétrole, à explorer des moyens de contourner ce canal en faisant transiter leurs produits via Israël. L’accord de normalisation émirati avec Israël a conduit à un tsunami de contrats et projets, qui font tous planer une menace existentielle sur le monopole de l’Égypte sur ce trafic.

Que ce soit à travers un pipeline longtemps négligé et établi par le shah d’Iran, de nouveaux câbles internet ou une ligne de chemin de fer, voire même un canal à travers le désert du Néguev, rien n’aurait pu donner un meilleur élan à l’imagination de solutions pour contourner le canal de Suez et l’Égypte que la réaction égyptienne à un incident de cette ampleur.

Le règne désastreux de Sissi

À long terme, un schéma clair se dessine, faisant apparaître le déclin et le désastre du régime de Sissi. Quels que soient les autres problèmes dans lesquels il a englué son pays – en pariant sur le mauvais cheval en Libye, en lançant une chasse aux sorcières contre les Frères musulmans sur le plan national et international –, Sissi avait par-dessus tout deux sources d’inquiétudes majeures à gérer. Il a échoué sur les deux tableaux.

La première était le canal de Suez, la seconde était de maintenir le débit du Nil. Sissi a ri de son ancien patron, le président égyptien Mohamed Morsi, et l’a tourné en dérision pour s’être inquiété de la construction du barrage éthiopien en 2012. Sissi a notamment orchestré la fuite d’une réunion privée pour embarrasser Morsi. 

Pour l’armée égyptienne, ce sujet était trop sérieux pour qu’un simple président issu des Frères musulmans s’en charge. Elle a donc remis ce sujet à plus tard, et Sissi a aggravé son erreur en renonçant aux prétentions de l’Égypte dans un accord avec l’Éthiopie et le Soudan en 2015. Aujourd’hui, il envisagerait une action militaire, quelques semaines avant que le barrage – qui est achevé depuis longtemps – ne débute sa deuxième phase de remplissage

Au lieu de concentrer ses maigres ressources sur les deux problèmes qui importent vraiment pour son pays, Sissi a passé tout son temps obsédé par son image

Au lieu de concentrer ses maigres ressources sur les deux problèmes qui importent vraiment pour son pays, Sissi a passé tout son temps obsédé par son image. 

Fenêtre révélatrice des véritables priorités de Sissi depuis qu’il mène l’Égypte dans le mur : le registre officiel des lobbyistes travaillant pour le gouvernement égyptien, établi par le Département américain de la Justice en vertu de la Foreign Agents Registration Act (loi sur la déclaration des agents étrangers).

Un examen de ces registres officiels effectué par un groupe de journalistes égyptiens du Sasapost révèle que les opérations de lobbying à Washington se sont multipliées après le massacre de la place Rabia en 2013 et la suspension d’une aide militaire américaine de 260 millions de dollars, une fraction du package total de 1,3 milliard de dollars.

Le gouvernement de Sissi a versé 250 000 dollars par mois au groupe Glover Park pour faire pression sur des membres du Congrès qui s’opposaient à lui, tels que le sénateur Lindsey Graham et le défunt John McCain. Glover Park a passé deux ans à se concentrer sur Graham avant de le faire revenir sur sa position, a indiqué Sasapost. Entre 2013 et 2019, Sissi a versé rien qu’à cette société 13,25 millions de dollars – un prix immense sur le marché lobbyiste de Washington.

Redorer l’image du régime

Quelles étaient les inquiétudes de l’Égypte à Washington ? Redorer l’image de Sissi, en visant la droite américaine et les partisans d’Israël et en se concentrant sur les « droits religieux », alors que Joe Biden était sur le point d’entrer à la Maison-Blanche. En d’autres termes, Sissi n’a fait que dépenser son argent pour son image. Rien de tout cela ne concernait vraiment les vrais problèmes de son pays.

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Mais telles sont les priorités de Sissi. Il n’a pas eu un mot à propos de la crise actuelle dans le canal de Suez, sauf à se féliciter ce lundi de l’opération « réussie » de dégagement de l’Ever Given, après l’annonce par l’autorité du canal que le navire avait été remis à 80 % dans la « bonne direction ». 

Il est fréquent d’entendre que l’Égypte est un État défaillant – un État qui fait défaut à ses citoyens, un État sans ressources, une économie affaiblie plombée par l’armée égyptienne, et un taux de pauvreté croissant affectant déjà dix millions de personnes. 

Or, la communauté internationale semble ne pas s’être encore rendu compte que Sissi est un danger non seulement pour son peuple et son pays, mais également pour le commerce international et sa stabilité. Peut-être qu’un gros bateau coincé dans un endroit étroit lui ouvrira les yeux.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.