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Cauchemar économique ou opportunité ? Le Maghreb face à l’après-coronavirus

Entre risque de tsunami social, explosion des déficits publics et croissance de l’endettement, les conséquences économiques de l’épidémie de coronavirus s’annoncent déjà beaucoup plus périlleuses pour les pays du Maghreb que la crise sanitaire elle-même 
Des ouvrières emballent des masques de protection jetables dans une usine à Casablanca au Maroc (AFP)

Comme beaucoup d’autres régions du monde, le Maghreb semble en ce mois de mai à l’heure du déconfinement. Depuis les premiers jours du Ramadan, les rues d’Alger ont retrouvé une certaine animation à la faveur de l’autorisation de réouverture accordée à de nombreuses activités commerciales. La circulation automobile redevient plus dense et les marchés sont de nouveau bondés. 

La presse algérienne s’inquiète déjà d’un recul de la vigilance et d’un relâchement des mesures de distanciation sociale au sein de la population.

Pour l’heure, les autorités sanitaires se montrent très confiantes et annoncent que la pandémie du nouveau coronavirus est « sous contrôle ». Une situation qui semble avoir encouragé le gouvernement à alléger les mesures de confinement extrêmement strictes adoptées de façon précoce, dès le milieu du mois de mars.

En Algérie, un bénévole désinfecte une copie du Coran dans une mosquée à Alger, le 19 mai 2020 (AFP)

Les pouvoirs publics cherchent désormais à rassurer et le ton est plutôt à l’optimisme. « L’Algérie possède les ressources et les moyens suffisants pour s’en sortir. La baisse des prix pétroliers ne nous fait pas peur. Une gestion rigoureuse permettra de surmonter les difficultés », affirmait début mai Abdelmadjid Tebboune devant un panel de journalistes sélectionné par la présidence algérienne.

Même ambiance au Maroc, où on annonçait le redémarrage progressif, dès fin avril, des usines de Renault, qui emploient près de 11 000 personnes. Les entreprises du pays se préparaient à une reprise plus large ce 20 mai, date à laquelle l’état d’urgence devait prendre fin.

Depuis plusieurs semaines, la gestion de la crise par les autorités marocaines est même citée en exemple. De nombreux médias étrangers, français notamment, soulignent que « Rabat s’est montré réactif et a fait preuve d’une approche volontariste et innovante ». 

Parmi les décisions les plus souvent mentionnées pour illustrer cette réactivité, le pays a annoncé le port obligatoire du masque dès le 7 avril et le gouvernement marocain a mobilisé son secteur textile pour la production de masques « grand public ».

La capacité de production est de cinq millions de masques par jour, distribués par des entreprises laitières dans tous les commerces locaux pour approvisionner la population. Une partie de la production est également exportée vers l’Europe.

Quant à la Tunisie, le pays est officiellement entré dans une phase de confinement « ciblé » et « intelligent » le 4 mai. À l’exception notable des cafés et restaurants, les activités économiques sont autorisées à reprendre par étape jusqu’à une libération complète et un retour à la normale programmé pour le 5 juin. 

Un déconfinement prématuré ?

Le Maghreb a été, jusqu’ici, relativement épargné par la crise sanitaire. Le Maroc et l’Algérie ont tous deux franchi la barre des 5 000 cas officiellement recensés au cours de la première semaine de mai. À la même date, la Tunisie décomptait également près de 1 000 cas confirmés.

Le nombre de décès cumulés est un peu supérieur à 400 en Algérie mais ne dépasse pas 200 au Maroc. En Tunisie, on en dénombre seulement une quarantaine depuis l’apparition des premiers cas en mars.

Si, dans les trois pays, les mesures précoces de confinement strict sous contrôle étroit des autorités et les dépistages plus nombreux ont permis de réduire le nombre de personnes admises en réanimation, la multiplication des foyers de contamination fait encore craindre une accélération de la propagation du coronavirus.

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Au cours de la première semaine de mai, le nombre de nouveaux cas signalés semble en hausse sensible et atteint un niveau proche de 200 par jour au Maroc comme en Algérie.

« Devant les vendeurs à la sauvette, dans les boulangeries, les boucheries et chez d’autres commerçants, des files interminables de citoyens attendent leur tour pour faire les courses. À l’intérieur de ces commerces, des citoyens se regroupent sans respect d’une quelconque mesure de prévention. Ils semblent oublier de se protéger et de protéger les autres », relève le quotidien Liberté.

Au Maroc, fin avril, des centaines de nouveaux cas ont été recensés en quelques jours dans des usines et des grandes surfaces à Casablanca, Tanger et Fès. Une usine textile de Ain Sebaa a enregistré à elle seule plus d’une centaine de cas de contamination. Le milieu carcéral a lui aussi été touché avec près de 200 cas au sein de la seule prison de Ouarzazate.

« Ces contaminations massives montrent que les consignes sanitaires ne sont pas tenues. Dans l’usine d’Ain Sebaa, qui emploie essentiellement des femmes, l’espacement entre les ouvrières, par exemple, n’a pas été respecté », déplore une ONG marocaine.

En Tunisie, le ministre de la Santé reste prudent : « Nous avons remporté la première manche mais il faut tâcher de ne pas perdre la seconde », a-t-il déclaré début mai. Il n’exclut pas un retour au confinement total si les recommandations sanitaires ne sont pas suivies.

La plus grave crise économique depuis l’accession à l’indépendance

Même si le risque sanitaire n’est donc pas encore complètement écarté, une nouvelle inquiétude s’installe progressivement, alimentée par la conviction que le plus dur reste sans doute à venir.

Pour les pays du Maghreb, la principale menace devrait désormais venir du front de l’économie. Touché de plein fouet par les conséquences de la crise sanitaire et la chute des prix des matières premières, le Maghreb fait face à une crise économique d’une ampleur inédite, sans aucun doute la plus importante depuis l’accession à l’indépendance.

Dans tous les pays de la région, le confinement des populations et la fermeture de pans entiers de l’économie ont produit des effets dévastateurs. Les pays pétroliers, Algérie et Libye, paient une double peine en raison de l’effondrement des cours du baril qui risque de les priver de près de 50 % de leurs recettes d’exportations.

Les pays pétroliers, Algérie et Libye, paient une double peine en raison de l’effondrement des cours du baril qui risque de les priver de près de 50 % de leurs recettes d’exportations (AFP)

Publiées le 15 avril, les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) étaient déjà inquiétantes. « Chute des prix du pétrole et pandémie provoqueront une récession dans la majorité des pays du nord de l’Afrique en 2020 », peut-on lire dans sa dernière publication. 

Ce diagnostic précise que ceux qui souffriront le plus sont les deux pays exportateurs nets de pétrole : la Libye en plein chaos politique et militaire devrait voir son PIB s’effondrer de 58,7 %, tandis que celui de l’Algérie reculerait de 5,2 % en 2020.

Selon le FMI, les pays importateurs de pétrole seront moins touchés : -3,7 % pour le Maroc, -4,3 % pour la Tunisie et seulement -2 % pour la Mauritanie. Ils sont néanmoins pénalisés par une baisse des envois de la part de leurs émigrés et des investissements étrangers.

La dette publique de la région devrait augmenter pour atteindre en moyenne 70 % du PIB, la Tunisie et le Maroc étant les pays les plus endettés.

La contagion économique aussi viendra de l’extérieur

Ces prévisions alarmantes, formulées dès la mi-avril, semblent déjà dépassées. Traditionnellement dépendantes du contexte international, notamment européen, pour leurs exportations d’énergie et de produits agricoles et miniers, ou encore celles de l’industrie textile, les économies de la région le sont désormais également de façon croissante pour leurs exportations de nombreux produits industriels, à l’image du secteur automobile et aéronautique marocain, ou tunisien dans une moindre mesure.

L’impact de la crise dans ce domaine, crucial pour les équilibres financiers extérieurs des pays du Maghreb, pourrait être encore plus important que prévu.

La contagion viendra surtout de la zone euro, principal débouché des produits énergétiques, industriels et agricoles du Maghreb, dans laquelle les scénarios pour les mois à venir sont de plus en plus sombres.

Alors que le FMI prévoyait encore pour l’année 2020 une réduction du PIB de la zone de 7,5 % à la mi-avril, la présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde a évoqué le 30 avril un possible effondrement du PIB de près de 12 % pour l’année en cours.

À propos de l’économie marocaine, l’agence américaine Fitch ratings prévient : « Les perturbations des chaînes de valeur mondiales pourraient affecter l’industrie automobile, qui représente la plus grande part des exportations du Maroc, avec des ventes équivalentes à 6 % du PIB en 2017-2019 ».

Dans un marché de Rabat, au Maroc, le 6 mai 2020 (AFP)

Et d’ajouter que « le ralentissement de la croissance mondiale pourrait peser sur les autres exportations du Maroc, principalement les phosphates (4,4 % du PIB). La chute des prix du pétrole devrait, quant à elle, soulager le déficit des autres secteurs en limitant les importations d’énergie. »

Au Maghreb, le tourisme, qui va devoir affronter une saison estivale sans touristes occidentaux, sera également un des secteurs les plus affectés. On ne sait pas encore s’il pourra compter sur la bouée de sauvetage du tourisme régional.

Avec la prolongation, désormais généralement admise, de la crise jusqu’au moins en septembre, c’est une autre activité importante pour les économies régionales qui devrait être fortement impactée. Un enjeu considérable, notamment pour des pays comme la Tunisie et le Maroc où le tourisme représente entre 10 et 15 % du PIB.

Des réponses à la crise encore largement insuffisantes

Dans l’ensemble du Maghreb, les pouvoirs publics s’inquiètent fortement des conséquences de la crise en cherchant à atténuer ses répercussions sur les ménages et les entreprises. Filets de protection sociale, subventions et allègements fiscaux ont été mis en place dès le mois de mars au Maroc et en Tunisie, qui ont réagi de façon précoce.

Au Maroc, le fonds spécial COVID-19, créé dès la mi-mars, est destiné à assurer la relance économique par un report des charges, des garanties et des prolongements de prêt ainsi qu’un soutien financier aux salariés des entreprises.

Ce fonds devait initialement être abondé à hauteur d’un milliard d’euros. Ce montant a été rapidement dépassé après une multiplication de dons d’acteurs privés et institutionnels et pourrait dépasser 3,2 milliards d’euros soit près de 3 % du PIB.

Le gouvernement a pris par ailleurs une initiative en soutien à l’économie informelle en mettant en place une plateforme de déclaration en ligne ou par simple SMS destinée aux travailleurs non déclarés.

Le ministre marocain des Finances Mohammed Benchaâboun mentionne le chiffre de 4 millions de ménages qui seront soutenus et recevront une aide d’environ 100 dollars par mois pour une facture qui devrait avoisiner 1,6 milliard de dollars.

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En Tunisie, le premier ministre Elyes Fakhfakh a annoncé le 21 mars un plan de soutien de 800 millions d’euros afin de protéger entreprises et chômeurs. 160 millions seront consacrés aux personnes mises au chômage technique et aux 285 000 familles les plus démunies.

Dès les premières semaines d’avril, des reportages télévisés montraient des foules compactes dans leur quête d’aides étatiques. Dans un pays où 40 % de l’économie reste informelle, de nombreux Tunisiens doutent de pouvoir bénéficier de cette aide. Les artisans, essentiels à l’économie du pays, mais déjà exemptés de charges, ne pourront par exemple pas compter sur cette aide de 70 dollars par ménage dont on ne sait pas si elle sera reconduite pour le mois de mai. Les chômeurs célibataires non plus. 

En Algérie, aucun budget global n’a été calibré pour faire face à la crise. Les premières mesures adoptées ont concerné principalement la fonction publique et les entreprises d’État dans lesquelles plus de 50 % des effectifs ont été invités à rester chez eux en continuant à percevoir leurs salaires.

Des dispositions ont été prises plus tardivement pour soutenir les entreprises privées et préserver l’emploi. En plus du report de paiement des impôts et de la suppression des pénalités à propos de la réalisation des marchés publics, les entreprises ont bénéficié d’un ajournement, jusqu’à septembre, du remboursement des crédits bancaires.

Dans un contexte économique plus « protecteur » que celui des pays voisins, en raison de la très large subvention des produits de première nécessité et des prix des carburants et de l’électricité, le gouvernement a également décidé d’octroyer, à la veille du Ramadan, une aide de 10 000 dinars (environ 80 dollars) aux ménages les plus nécessiteux recensés par les services sociaux des communes, sans préciser de façon claire le nombre exact de familles qui pourraient être concernées.

Le 11 avril, le think tank algérien Care jugeait ces mesures « très insuffisantes » et invitait le gouvernement à mettre en place rapidement un « revenu COVID-19 » au profit des travailleurs du secteur privé pénalisés par les conséquences de la crise sanitaire.

Les experts de Care estiment qu’une aide financière directe devrait être versée à près de cinq millions de travailleurs privés de revenus au cours de la période actuelle et chiffrent le coût d’une telle mesure à près de 150 milliards de dinars (1,2 milliard de dollars).

Le gouvernement algérien a engagé au cours de la dernière semaine d’avril des consultations avec les organisations patronales et syndicales en vue de calibrer et préciser son plan de réponse à la crise, mais aucune mesure supplémentaire n’avait été annoncée au 18 mai.

La « situation va rapidement devenir intenable », commente l’économiste algérien Mouloud Hedir pour Middle East Eye. « Dans l’immédiat, la question qui se pose est celle de la résilience de notre système économique et de sa capacité à faire face à cette crise sans précédent avec le minimum de dégâts possibles. »

Pour l’expert algérien, « la sauvegarde du tissu économique existant, et d’un minimum de pouvoir d’achat des couches les plus vulnérables de la population, commande le passage obligé par des mesures plus audacieuses que celles jusque-là retenues ».

Selon lui, « la politique économique doit vraiment changer de braquet face au tsunami qui pointe à l’horizon ». 

Au Maghreb, la « seconde vague » sera sociale

Déjà inscrite au menu de l’après COVID-19, la gestion du dossier très sensible du chômage s’annonce particulièrement redoutable dans les pays du Maghreb. Pour un nombre croissant d’observateurs, la crise qui se dessine à l’horizon sera d’abord une crise sociale.  

Dans son rapport annuel publié en janvier dernier, l’Organisation internationale du travail (OIT) signalait déjà que l’Afrique du Nord était la région du monde la plus touchée par le chômage avec un taux moyen de 12 % en 2019 contre un peu plus de 5 % pour la moyenne mondiale.

Le taux de sous-emploi chez les femmes est estimé à près de 40 % et le chômage des jeunes, particulièrement celui des diplômés, dépasse 30 % dans plusieurs pays de la région.

La crise actuelle ne va rien arranger et risque même de donner un caractère critique au marché du travail dans l’ensemble du Maghreb.

Dans une Tunisie déjà agitée par les tensions sociales persistantes suscitées par le chômage élevé et le faible niveau de vie, l’ancien ministre des Finances Hakim Ben Hammouda estime que « le taux de chômage passera de 14,9 % à environ 18,8 % » et que « le secteur vital du tourisme pourrait perdre à lui seul plusieurs centaines de milliers d’emplois cette année ».

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Dans ses prévisions pour l’Algérie, le FMI s’attendait en avril à un nouveau bond en avant du chômage, qui devrait toucher 15 % de la population cette année contre 11 % en 2019.

Au Maroc, le taux de chômage, qui se situait à 9,2 % en 2019, grimpera avec la crise du coronavirus à 12,5 % en 2020, a prévenu le FMI.

Pour faire face à cette situation critique, les gouvernements de la région n’ont pour l’instant déployé que des dispositifs d’urgence dont l’impact ne pourra sans doute pas être étendu au-delà du mois de juin en raison de son caractère extrêmement coûteux.

Passée l’échéance de juin, les options disponibles apparaissent de plus en plus limitées.

En Algérie et en Tunisie, notamment, les recrutements dans la fonction publique ont été utilisés massivement au cours des dernières années pour tenter de contenir le chômage des jeunes.

En raison de l’état alarmant des finances publiques, cette option ne pourra plus être reconduite au cours des prochaines années, le nombre de fonctionnaires représentant déjà près du quart de la population occupée et la masse salariale de l’État plus de 15 % du PIB dans les deux pays.

Alors que de nombreuses entreprises publiques, déjà mal en point, auront bien des difficultés à maintenir leurs emplois et évoquent des plans de licenciement, les espoirs des gouvernements de la région reposent sur la capacité du secteur privé à rebondir après la crise sanitaire.

En Algérie, l’expert financier et banquier Rachid Sekak se montre dubitatif. Il souligne pour MEE : « Alors qu’on ne sait pas encore combien de temps va durer la crise, plus de la moitié des entreprises privées du pays n’ont pas accès au financement bancaire et ne pourront donc pas bénéficier du soutien des banques sur lequel le gouvernement semble beaucoup compter. »

Pour Mouloud Hedir, c’est le poids du secteur informel qui risque de se renforcer après la levée du confinement.

« Le secteur privé formel a au moins été aidé par quelques exonérations ou reports de charges. Dans le secteur informel au contraire, c’est toute une population qui a perdu une grande partie de ses revenus au cours des derniers mois. »

« Ce sont des millions de travailleurs auxquels on doit commencer à s’intéresser plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, ne serait-ce que parce que le secteur informel constituera sans doute la principale soupape face au chômage de masse et qu’il va falloir mieux cibler les subventions de l’État à l’avenir si on veut éviter de gros problèmes sociaux. »  

Les finances publiques et la dette en territoire inconnu

Face à la crise, pour protéger les vies, les pays du Maghreb ont d’abord réagi par une augmentation des dépenses de santé. Tous les gouvernements ont également annoncé des mesures de soutien budgétaire à l’activité économique.

Les déficits budgétaires pourraient dépasser les 10 % du PIB dans la plupart des pays. Pour le FMI, l’Algérie pourrait enregistrer le pire déficit budgétaire de la région (-20 % du PIB).

De quoi faire exploser la dette des États. Officiellement, la dette publique des pays du Maghreb avait déjà atteint des niveaux très élevés bien avant la crise actuelle.

La Tunisie pointe en tête avec une dette estimée à 75 % du PIB fin 2019. Le Maroc n’est pas très loin avec une dette de l’État mesurée à 66 % du PIB.

Même l’Algérie, qui faisait encore figure d’exception régionale voici quelques années, est en train de rattraper ses voisins. La dette de l’État stimulée par les déficits budgétaires à deux chiffres cumulés depuis 2014 a atteint désormais au moins 50 % du PIB fin 2019.

Le 15 avril, la Banque mondiale s’inquiétait : « La viabilité de la dette de la région MENA sera un sujet important à examiner après la crise. Les pays de la région appliquent des normes très variables en matière de communication des données de la dette et les économistes de la Banque mondiale et d’autres analystes externes n’ont pas accès à des informations vitales sur de nombreux types de dettes publiques. »

Avec le gonflement des déficits prévus en 2020, les finances publiques des pays de la région pourraient rapidement se retrouver en territoire inconnu.

En Tunisie, alors que la gestion de la crise nécessite une intervention exceptionnelle des pouvoirs publics, la marge de manœuvre du gouvernement est fortement réduite par l’insuffisance des ressources disponibles.

La Tunisie bénéficiera également d’une aide de 600 millions d’euros de l’Union européenne, sous la forme d’un prêt concessionnel pour « renforcer la résilience de l’économie tunisienne » (AFP)

Le pays se tourne, comme souvent au cours des dernières années, vers l’endettement extérieur. Le FMI a annoncé le 10 avril un financement de 743 millions de dollars pour « aider le pays dans la lutte contre le COVID-19 ».

La Tunisie bénéficiera également d’une aide de 600 millions d’euros de l’Union européenne, sous la forme d’un prêt concessionnel qui servira à « renforcer la résilience de l’économie tunisienne ».

Des projections alarmantes évoquent désormais une dette de l’État qui pourrait rapidement atteindre voire dépasser 100 % du PIB

La dette extérieure à elle seule s’élevait déjà avant la crise actuelle à 25 milliards d’euros. Mais surtout, le service de cette dette a plus que doublé depuis le « printemps » tunisien de 2011 pour atteindre 2,2 milliards d’euros par an.

« Le service de la dette devient insupportable en temps de paix. Il risque de nous étouffer dans la guerre que nous engageons contre le coronavirus », estimaient voici quelques jours les associations tunisiennes récompensées par le prix Nobel de la paix en 2015.

De son côté, le Maroc, dont la gestion des finances publiques était pourtant jusqu’ici l’une des plus saines de la région, ne pourra pas s’en sortir non plus sans recourir à l’endettement extérieur.

Après avoir obtenu un prêt de la Banque Mondiale de 275 millions de dollars destiné à la gestion des risques de catastrophe, le royaume chérifien a sollicité le FMI. Le Maroc a procédé, le 7 avril, à un tirage sur la Ligne de précaution et de liquidité (LPL) de l’organisme international pour un montant équivalent à près de trois milliards de dollars, remboursables sur une période de cinq ans.

De nombreuses personnalités appellent désormais le gouvernement marocain à oublier l’orthodoxie budgétaire abandonnée par les pays les plus libéraux et à laisser filer l’endettement pour soutenir la reprise de l’économie.

Au début du mois de mai, par la bouche du président Tebboune, l’Algérie affichait encore son exception en refusant fermement de recourir à l’endettement extérieur et à l’assistance des institutions financières internationales.

La position du pays est encore favorisée par des réserves de change estimées à un peu plus de 60 milliards de dollars à la fin 2019. Une loi de finance rectificative, adoptée début mai par le gouvernement, prévoit néanmoins la poursuite de leur érosion.

Elles devraient selon les estimations officielles être réduites à 44 milliards de dollars fin 2020 en dépit de la mise en œuvre d’une politique d’austérité qui vise à réduire les importations de 30 % et à imposer une cure d’amaigrissement sévère au budget de l’État, qui affiche néanmoins toujours un déficit à deux chiffres.

Ces prévisions du gouvernement algérien n’ont manifestement pas convaincu le FMI et la Banque mondiale, qui annoncent en chœur une réduction beaucoup plus importante des réserves de change et un accroissement sensible de la dette interne qui pourrait dépasser 60 % du PIB à la fin de l’année en cours.

La crise, un possible accélérateur du changement

Chômage de masse, gonflement des déficits publics, explosion de la dette des États : les perspectives économiques pour la région s’annoncent plutôt sombres. D’autant plus que la réduction des marges de manœuvre financières des pays du Maghreb et l’accroissement de leur dépendance à l’égard des bailleurs de fonds internationaux risquent d’imposer un renforcement et une généralisation des politiques d’austérité dans les mois à venir.

Comme avant, mais en pire. Est-ce le destin économique promis aux citoyens maghrébins dans le sillage de la crise du coronavirus ?

Pas forcément ou, en tous cas, pas seulement. De nombreux analystes de la région tentent déjà d’explorer les « opportunités » offertes par la crise et croient y discerner un possible « accélérateur du changement » qui pourrait à terme renforcer la solidité des économies locales et leur résilience face aux chocs externes.

Les pistes évoquées sont nombreuses. Rachid Sekak plaide de longue date en faveur de l’accélération des réformes économiques en Algérie. Il relève qu’« en Algérie, comme dans d’autres pays de la région, aucun changement économique important n’a été engagé sans une contrainte extérieure lourde ».

« Dès le moment où la contrainte budgétaire va se conjuguer à l’épuisement des réserves de change et/ou à l’augmentation de l’endettement extérieur, les ajustements économiques qui n’ont pas été réalisés depuis près d’une décennie vont devenir inévitables, avec en prime un coût social. Ce sera le coût des bêtises du passé », estime-t-il.

Sur fond d’inquiétude face à une possible tension sur le commerce international des produits agricoles de base, Mouloud Hedir explique à MEE que la crise actuelle pourrait conduire par ailleurs, dans un pays comme l’Algérie, à « repenser la stratégie en matière d’indépendance alimentaire ».

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À condition, ajoute-t-il, de « revoir complètement le système des prix et des subventions ».

« Avec le système de prix actuels qui couvre à peine un tiers des coûts de production pour les produits de base, la relance de la production agricole est impossible. »

Même souci de renforcement de l’indépendance alimentaire en Tunisie, où la chercheuse Layla Riahi préconise des mesures « piliers d’une économie souveraine » qui passera selon elle par « la pleine reconnaissance de l’économie informelle et son intégration dans le système de sécurité sociale du pays, mais aussi par le sauvetage du secteur agricole ».

Celui-ci sera possible grâce « à un moratoire sur les dettes des agriculteurs et à la révision des prix des céréales et des produits frais en garantissant une marge suffisante au producteur ».  

Le thème récemment en vogue d’une possible relocalisation d’un certain nombre d’industries trop fortement dépendantes du géant chinois inspire également l’expert tunisien Sami Saya, qui estime qu’« il est primordial de repositionner la Tunisie sur le radar des investisseurs internationaux ».

Il souligne à titre d’exemple que « 60 à 80 % des principes actifs des médicaments vendus dans les officines européennes sont produits en Chine, ce qui implique une perte de souveraineté pour ces pays par ailleurs régulièrement confrontés à des pénuries de médicaments ».

« On voit là une réelle opportunité pour l’industrie pharmaceutique tunisienne qui devrait être en mesure de renforcer ses partenariats avec les industriels européens, notamment via des contrats de sous-traitance », souligne-t-il.

Mais c’est surtout la « transformation digitale » des économies de la région qui apparaît comme la piste la plus prometteuse. De nombreux commentateurs sont impressionnés par la rapidité des progrès réalisés dans ce domaine par les administrations nationales et les services financiers au cours des derniers mois.

« Le saut quantique opéré par l’administration tunisienne en matière de digitalisation des opérations et des processus depuis le début de la pandémie révèle que les lenteurs observées au cours des dernières années sur le volet de la transformation numérique des services publics découlent plus d’une forte résistance au changement de la part des opérateurs publics que de réelles contraintes techniques, de compétences ou de budget », note Sami Saya.

Au Maroc, les analystes d’Attijari Global Research se sont penchés sur les secteurs qui bénéficient d’une nouvelle dynamique de croissance du fait de la crise.

Parmi ceux qui pourront tirer leur épingle du jeu, ils citent en premier lieu les télécommunications, qui profitent de la forte demande liée au confinement. La consommation de data mobile a ainsi progressé de 50 %, l’activité fixe-internet enregistrant elle aussi une forte progression.

Les experts marocains estiment que cette dynamique de croissance devrait se poursuivre dans l’après-crise et prévoient la poursuite de cette transformation digitale et son extension à d’autres champs d’application, comme le paiement mobile, l’e-éducation ou encore la télémédecine.  

Cauchemar économique et social ou opportunité de modernisation ? La suite dépendra de la durée de la crise et de l’importance de son coût financier, qu’on ne connaît pas encore. Elle dépendra aussi de la réactivité des acteurs économiques et de la qualité de la gestion des États de la région.