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Les véritables raisons de la fermeture d’Al Jazeera Türk par le Qatar

Al Jazeera a investi des millions dans la nouvelle chaîne avant de la fermer en 2017. L’ancien rédacteur en chef d’AJ Türk explique pourquoi le Qatar a changé d’avis
Vue du siège d’Al Jazeera Media Network à Doha, capitale du Qatar, le 5 décembre 2019 (AFP)
Par
ANKARA, Turquie

Lorsque le site web d’Al Jazeera Türk a été lancé en janvier 2014, l’un de ses tout premiers articles en a fait sourciller plus d’un à Ankara.

Cet article à la une annonçait que quatre ministres du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, avaient été officiellement inculpés par la police dans le cadre d’une enquête sur des faits de corruption. Les médias turcs sont restés muets à ce sujet et Al Jazeera Türk est le seul média à avoir osé publier un tel contenu dans un contexte de lutte interne pour le pouvoir au sein de l’État turc.

« Al Jazeera n’a jamais expliqué en interne pourquoi ils ont changé d’avis sur la création de la chaîne après tout cet investissement »

- Gürkan Zengin, ancien rédacteur en chef d’AJ Türk

Les responsables turcs ont trouvé cela particulièrement étrange, étant donné que l’idée de créer une version turque d’Al Jazeera était née en 2011, au cours du Printemps arabe, pour soutenir le gouvernement d’Erdoğan sur la scène nationale alors qu’il n’avait pas beaucoup d’alliés dans les médias turcs.

Au lieu de cela, pensaient-ils, la branche médiatique du gouvernement qatari créait des problèmes.

Presque trois ans après sa fermeture en 2017, l’ancien rédacteur en chef d’AJ Türk, Gürkan Zengin, a confié à Middle East Eye que le projet de lancer une chaîne d’information en continu ainsi qu’une plateforme numérique pourrait avoir échoué pour des raisons de politique internationale.

« Al Jazeera n’a jamais expliqué en interne pourquoi ils ont changé d’avis sur la création de la chaîne après tout cet investissement », explique-t-il. « Mais il est plausible de penser qu’ils n’ont peut-être pas souhaité poursuivre un investissement médiatique susceptible de mettre en péril leurs relations avec Ankara. »

Un ancien rédacteur a déclaré à MEE que le Qatar avait dépensé environ 75 millions de dollars pour Al Jazeera Türk. Le compte Twitter d’AJ Türk comptait près d’un million de followers avant sa fermeture.

La Turquie et le Qatar ont noué une alliance régionale au cours du Printemps arabe. Les deux pays soutenaient les protestations populaires pro-démocratiques et les gouvernements élus qui ont suivi. Leurs relations se sont approfondies après un blocus imposé en 2017 au Qatar par les pays de la région, Arabie saoudite et Émirats arabes unis en tête.

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À l’époque, des responsables turcs avaient déclaré à MEE que le déploiement de troupes turques au Qatar avait empêché un coup d’État de palais qui aurait fait tomber le gouvernement du pays.

Plusieurs anciens responsables et employés interrogés par MEE sur le sujet ont affirmé que les problèmes avaient commencé lors des protestations du parc Gezi en 2013, au cours desquelles le gouvernement Erdoğan a été la cible de la colère populaire. Les protestations se sont étendues à tout le pays et le centre-ville d’Istanbul a été pris d’assaut par des groupes d’activistes sur lesquels la police turque n’avait aucun contrôle.

Un ancien rédacteur d’AJ Türk a indiqué qu’Al Jazeera English avait soutenu les manifestants et réservé à Erdoğan une couverture sévère durant les premiers jours.

« Cela a terriblement mis à mal la confiance d’Ankara envers Al Jazeera. Finalement, le gouvernement a commencé à travailler sur une chaîne d’information en langue anglaise, TRT World », a-t-il déclaré.

Le site d’AJ Türk a marché sur une corde raide pendant plusieurs années en espérant également un lancement de la chaîne de télévision. Néanmoins, cela n’enchantait guère les responsables turcs, qui laissaient entrevoir qu’ils n’apprécieraient pas ce qu’AJ Türk diffuserait.

Une marque qatarie

Le Qatar avait également ses propres raisons de fermer AJ Türk.

Une source informée des affaires internes au sein du gouvernement qatari a indiqué à MEE qu’avec l’arrivée au pouvoir de l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani en 2013, la stratégie médiatique a changé. Sous la pression américaine, a déclaré la source, Al Jazeera a changé de ton éditorial, réduit ses activités et finalement fermé AJ America en 2016.

Gürkan Zengin convient que 2013 a été un tournant en raison du coup dur subi par le Printemps arabe en Égypte. Le Qatar a toujours été connu pour son soutien aux Frères musulmans et son client au Caire, Mohamed Morsi, avait été destitué. Il était également clair que la région prenait une nouvelle direction.

« La famille royale est très attachée à la marque Al Jazeera. Son poids sur la scène internationale est dû à Al Jazeera et non à ses réserves de gaz »

- Gürkan Zengin, ancien rédacteur en chef d’AJ Türk

« La famille royale est très attachée à la marque Al Jazeera. Son poids sur la scène internationale est dû à Al Jazeera et non à ses réserves de gaz », a-t-il expliqué.

« Ils ont toujours tenu à la protéger. L’administration qatarie s’est peut-être comportée de manière à pouvoir préserver la marque Al Jazeera et à ne pas perturber la relation stratégique avec la Turquie. »

Burhan Köroğlu, ancien président d’Al Jazeera Türk, a affirmé à MEE que des changements internes au siège d’Al Jazeera et la pression externe exercée par les gouvernements de la région avaient joué un rôle dans la fermeture de la chaîne.

« Le principal objectif d’Al Jazeera Türk était de créer une chaîne de télévision régionale influente basée à Istanbul », a-t-il déclaré.

« Le Qatar, en tant qu’État, a décidé à l’époque qu’Al Jazeera s’était développé trop rapidement et a entrepris de réduire le réseau. La pression exercée par l’Arabie saoudite et les Émirats, notamment en plaçant AJ en tête de la liste d’exigences adressée au Qatar [pour mettre fin à la crise du Golfe], a peut-être joué un rôle. »

« Rien de personnel »

Même si AJ Türk n’a été officiellement lancée qu’en 2014, la chaîne recrutait des journalistes et testait du contenu depuis 2011.

Une quinzaine de journalistes associés à la chaîne ont soutenu les protestations du parc Gezi et ont fait connaître leur position par le biais de tweets.

« Et puis ils ont été virés », a déclaré l’ancien rédacteur. « En effet, même si certains disent qu’Al Jazeera Türk était indépendante, elle avait toujours fait preuve de prudence dans ses relations avec le gouvernement turc. »

Burhan Köroğlu a toutefois un avis différent sur la question.

« Al Jazeera est assez indépendante dans sa stratégie médiatique. Les responsables turcs critiquent toujours le Qatar à cause de la ligne éditoriale d’AJ, tandis que les responsables qataris répondent toujours que cela relève de la nature de ce secteur et qu’il n’y a rien de personnel », affirme-t-il.

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Trois ans plus tard, Al Jazeera continue d’irriter Ankara. En novembre dernier, la chaîne d’information publique turque TRT et sa chaîne sœur anglophone TRT World ont simultanément commencé à critiquer Al Jazeera pour sa position éditoriale sur l’offensive turque lancée dans le nord-est de la Syrie.

TRT a reproché à Al Jazeera d’avoir fourni une large tribune à des analyses jugées hostiles à la Turquie, et notamment d’avoir cité Mazloum Abdi, commandant de la milice des Forces démocratiques syriennes combattue par Ankara dans le cadre de son opération, « Source de paix ».

Contacté par Middle East Eye, Al Jazeera a refusé de formuler des commentaires. L’ambassade du Qatar à Ankara n’a pas non plus répondu aux sollicitations de MEE.

Köroğlu pense toujours que si AJ avait lancé la chaîne de télévision, cela aurait permis de présenter les Qataris au public turc sous un jour meilleur, ces derniers étant généralement perçus avec suspicion en Turquie.

« Beaucoup d’employés d’Al Jazeera étaient d’accord avec moi sur ce point », a-t-il déclaré. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.