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Liban : l’Arabie saoudite joue-t-elle Aoun contre Hariri ?

La formation d’un gouvernement bute sur de profondes divergences entre le président et le Premier ministre. Dans cette bataille, les deux hommes jouent toutes leurs cartes, y compris celle de l’Arabie saoudite, où les dettes de Saad Hariri s’élèveraient à plusieurs milliards de dollars
Le président Michel Aoun et le Premier ministre désigné Saad Hariri assistent à un défilé militaire pour célébrer le 75e anniversaire de l’indépendance du Liban, dans le centre-ville de Beyrouth, le 22 novembre 2018 (AFP)

Le Liban est toujours sans gouvernement depuis huit mois. Pourtant, il y a urgence. Le pays est frappé par une crise multiforme, aggravée par la double explosion dévastatrice du port de Beyrouth, le 4 août 2020. Le pays du Cèdre est en lambeau, au bord de l’effondrement total, à deux doigts du chaos généralisé.

Plus rien ne va. L’État est en faillite, l’économie à genou, la sécurité battue en brèche, la population meurtrie. La pauvreté s’étend à de nouvelles catégories sociales à une vitesse hallucinante. En quelques mois seulement, le nombre de Libanais qui ont basculé dans la grande pauvreté a triplé, passant à 23 %.

La livre libanaise poursuit son inexorable dépréciation, perdant presque 100 % de sa valeur, pour atteindre 15 000 livres pour un dollar.

Le salaire minimum a perdu 84 % de sa valeur, passant de l’équivalent de 450 dollars à 72 dollars par mois, plaçant le Liban derrière le Bangladesh et juste devant l’Afghanistan dans le classement des pays aux plus faibles revenus par habitant. Des agences des Nations unies ont mis en garde, le 23 mars, contre une forte hausse de la faim aigue dans le pays.

La crise sanitaire due au coronavirus fait des ravages. 450 000 infections pour une population de 5 millions d’habitants, soit quatre fois plus que la moyenne de 100 contaminations pour chaque 100 000 habitants, jugée critique par l’OMS, selon le Dr Walid Khoury, conseiller du président de la République Michel Aoun pour les questions de santé.

Les dirigeants impassibles devant la crise

Cette situation désastreuse ne semble pas émouvoir suffisamment les dirigeants libanais pour les pousser enfin à s’entendre sur un nouveau gouvernement, premier pas avant l’engagement des réformes exigées par la communauté internationale pour débloquer une aide au pays.

La formation du gouvernement bute sur de profondes divergences entre le président Michel Aoun et le Premier ministre désigné Saad Hariri. Les deux hommes s’affrontent dans un combat de coqs qui a donné lieu à des épisodes inédits dans les annales politiques libanaises.

Cette situation désastreuse ne semble pas émouvoir suffisamment les dirigeants libanais pour les pousser enfin à s’entendre sur un nouveau gouvernement

Le dernier feuilleton de cet affrontement s’est joué le lundi 22 mars au palais présidentiel. Après une rencontre de vingt minutes avec Michel Aoun, qualifiée d’« orageuse » par les médias, Saad Hariri lit, sur le perron de la présidence, un communiqué préparé à l’avance, accusant le chef de l’État de violer la Constitution et de vouloir obtenir à tout prix le tiers de blocage dans le prochain gouvernement.

La présidence nie en bloc les accusations du Premier ministre désigné, lui attribuant des desseins obscurs en s’abstenant de former un gouvernement, alors qu’il a été nommé par le Parlement, le 22 octobre 2020, pour justement mener à terme cette mission.

Pourtant, la relation entre les deux hommes n’a pas toujours été aussi mauvaise. Saad Hariri est l’un des artisans de l’élection de Michel Aoun à la présidence, le 31 octobre 2016, contre l’avis de l’Arabie saoudite, sponsor traditionnel des leaders sunnites au Liban. Et il a été chef de gouvernement les trois premières années de son mandat, avant de démissionner sous la pression de la rue le 29 octobre 2019.

Michel Aoun a pour sa part joué un rôle essentiel dans la libération de Saad Hariri lorsque ce dernier a été retenu contre son gré à Riyad et contraint d’annoncer sa démission, sur ordre du prince héritier Mohammad ben Salmane (MBS), le 4 novembre 2017.

Une éphémère affection mutuelle

« Cette affaire tragique a renforcé la relation entre les deux hommes », se souvient pour Middle East Eye un ancien ministre proche de la famille Hariri, qui a requis l’anonymat. « À son retour à Beyrouth, Saad [Hariri] a dit au président : ‘’Je vous considère comme mon père. Et [Michel] Aoun lui a répondu : ‘‘Alors je vous traiterai comme mon fils’.’ »

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Toutefois, cette affection mutuelle s’est brisée sur le mur d’intérêts politiques divergents.

Les premières fissures sérieuses dans la relation apparaissent lors de la démission de Saad Hariri le 29 octobre 2019, décidée sans concertation avec Michel Aoun, pourtant censé être son partenaire politique. « Même après cet incident, le président a continué à parler de lui avec respect et affection », assure cependant à MEE un proche du chef de l’État.

Au fil des semaines cependant, un froid s’installe entre le président et son ancien Premier ministre, soupçonné de compliquer la désignation d’un successeur.

« Saad [Hariri] ne souhaitait pas revenir au pouvoir dans un contexte de crise économique et de colère populaire », précise l’ami de la famille. « Et en même temps, il ne voulait pas faciliter le choix d’un successeur qui occuperait le poste qu’il estime lui revenir de droit, étant le leader sunnite le plus représentatif. »

Le camp présidentiel estime pour sa part que l’attitude obstructionniste de Saad Hariri a contribué à affaiblir le mandat de Michel Aoun, à un moment où la colère populaire provoquée par la crise économique nécessitait la mise en place rapide d’un gouvernement pour essayer de répondre autant que possible aux demandes croissantes de la population.

« [Hariri] ne souhaitait pas revenir au pouvoir dans un contexte de crise économique et de colère populaire. Et en même temps, il ne voulait pas faciliter le choix d’un successeur qui occuperait le poste qu’il estime lui revenir de droit »

- Un ancien ministre proche de la famille Hariri

Les deux parties s’accusent alors mutuellement d’être responsables de la crise. Le divorce est consommé.

Tandis que le pays s’enfonce dans la tourmente, la relation entre les deux hommes se dégrade au fil des mois en raison des obstacles posés par le camp Hariri devant son successeur, Hassan Diab. Ce dernier finit par démissionner sous la pression de la rue et d’une partie de la classe politique, quelques jours après le drame du 4 août.

Lorsque l’ambassadeur Moustapha Adib, désigné pour former un gouvernement le 31 août, jette l’éponge le 26 septembre, Saad Hariri se déclare « candidat naturel » au poste de Premier ministre, au grand dam du camp présidentiel.

« Michel Aoun a reporté les consultations parlementaires pour la désignation d’un Premier ministre mais il n’a pas été capable d’empêcher le retour au pouvoir de Saad Hariri », se souvient la source proche du palais présidentiel. « Celui-ci disposait d’un soutien suffisant au Parlement, notamment de la part du tandem chiite [le Hezbollah et le mouvement Amal du président de la Chambre Nabih Berry] ».

C’est donc contre la volonté de Michel Aoun que Saad Hariri revient aux affaires. Pour marquer sa désapprobation, le Courant patriotique libre (CPL), le parti fondé par le chef de l’État et dirigé par son gendre Gebran Bassil, s’abstient de donner ses voix au leader sunnite.

C’est aussi sans le soutien de l’Arabie saoudite que Saad Hariri a brigué le poste de Premier ministre, selon l’avis de la plupart des hommes politiques et des analystes au Liban.

Saad Hariri en disgrâce à Riyad

En fait, ses relations avec le royaume et plus précisément avec MBS ne se sont jamais améliorées après la mésaventure de novembre 2017. La réconciliation de façade, le 28 février 2018, quatre mois après sa séquestration, n’a trompé personne. Et encore moins le fameux selfie pris à Paris le 18 avril 2018, montrant Saad Hariri, le roi du Maroc Mohammed VI et MBS tout sourire, lors d’un dîner décontracté à Paris.

Pourtant, le leader sunnite libanais ne recule devant rien pour essayer de revenir dans les bonnes grâces du prince saoudien. Le 24 octobre 2018, il se porte à son secours dans une tentative de redorer l’image de MBS, alors empêtré dans l’affaire Khashoggi, le journaliste saoudien sauvagement assassiné le 2 octobre de cette année dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

Mohammed ben Salmane et Saad Hariri lors d’une réunion au sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), dans la ville sainte saoudienne de La Mecque, 1er juin 2019 (AFP)
Mohammed ben Salmane et Saad Hariri lors d’une réunion au sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), dans la ville saoudienne de La Mecque, 1er juin 2019 (AFP)

Devant les journalistes couvrant une conférence internationale sur les investissements, à Ryad, l’héritier du trône lance sur un ton ironique : « Le Premier ministre Saad reste pour deux jours dans le royaume, donc j’espère que vous n’allez pas répandre la rumeur qu’il a été kidnappé. »

Assis à ses côtés, Saad Hariri se prête à la blague, ajoutant, tandis que l’assistance rit, « avec toute ma liberté ».

Ni ce « service » ni les déclarations et les communiqués soutenant le royaume dans sa guerre au Yémen et dans sa confrontation avec l’Iran ne permettront à Saad Hariri de revenir dans le cercle des favoris de la famille royale.

Au contraire, le processus de démantèlement de Saudi Oger, le fleuron de l’empire financier Hariri, se poursuit d’arrache-pied en Arabie. Des milliers d’employés perdent leur emploi sans être indemnisés.

Selon une source bien informée, les dettes de Saad Hariri en Arabie saoudite s’élèveraient entre 3 et 5 milliards de dollars

Criblé de dettes, attendant désespérément d’être renfloué financièrement, Saad Hariri ferme au Liban son quotidien, sa télévision et d’autres institutions médiatiques et sociales, en plus de vendre ses parts à la Bankmed à Beyrouth. Dans la majorité des cas, les employés, qui n’avaient plus perçu leurs salaires depuis plus d’une année, partent sans la moindre indemnité.

Une source bien informée révèle à MEE que les dettes de Saad Hariri en Arabie saoudite s’élèveraient entre 3 et 5 milliards de dollars. « Les autorités saoudiennes sont en train de vendre ses biens aux enchères pour éponger une partie de ses créances », croit savoir cette source.

Après dix-sept réunions infructueuses avec Saad Hariri pour former un gouvernement, Michel Aoun décide de s’infiltrer dans la brèche des mauvaises relations entre le Premier ministre désigné et l’Arabie saoudite pour tenter de changer la donne.

Le 12 mars, il dépêche à l’ambassade saoudienne à Beyrouth son conseiller politique et ancien ministre Salim Jreissati. Beaucoup a été dit et écrit sur la teneur de cette rencontre discrète avec l’ambassadeur saoudien au Liban Walid Boukhari, de retour dans la capitale libanaise après de longues semaines d’absence. Selon certains médias, le président aurait proposé de remplacer Saad Hariri par une personnalité choisie de concert avec Riyad.

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« Il y a sans doute un fond de vérité dans ce qui est rapporté par les médias, malgré les démentis », affirme l’ex-ministre proche de la famille Hariri. « Sinon, comment expliquer la sévérité inhabituelle des propos de Saad et sa colère après sa [18e] rencontre avec Aoun le 22 mars ? »

Le lendemain de cette réunion « orageuse », le chef de l’État reçoit l’ambassadeur Walid Boukhari, qui n’avait plus visité le palais présidentiel depuis mai 2019. Avant cette rencontre, le ministère libanais des Affaires étrangère avait pris soin de condamner sans ambages les dernières attaques des rebelles houthis contre des sites en Arabie saoudite.     

Après la rencontre, Walid Boukhari choisit de faire une déclaration sur le perron du palais, contrairement à l’ambassadrice de France Anne Grillo et d’autres diplomates également reçus par le chef de l’État dans le cadre d’une vaste opération de communication en direction des pays influents au Liban.   

« J’ai insisté sur l’importance d’accélérer la formation d’un gouvernement capable de répondre aux aspirations du peuple libanais pour la sécurité et la stabilité et une vie digne », déclare le diplomate. « Nous appelons tous les protagonistes libanais à faire primer l’intérêt national et à entreprendre les réformes susceptibles de rétablir la confiance de la communauté internationale dans le pays. »

Un scénario risqué

Cette rencontre et son timing ont suscité un vif intérêt chez la classe politique et les médias. Certains journalistes ont rapporté que Walid Boukhari aurait critiqué le « manque de loyauté » de Saad Hariri, voire qu’il aurait dit au chef de l’État que Riyad accordait « peu d’importance au nom du Premier ministre ».

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Devant la confusion provoquée dans les milieux sunnites par ces interprétations, Boukhari a précisé que sa rencontre avec Michel Aoun était intervenue après « trois demandes insistantes » de la part du palais présidentiel. Cependant, le diplomate aurait pu demander que son rendez-vous soit repoussé de quelques jours, afin que cette visite ne soit pas perçue comme un désaveu de Saad Hariri au lendemain de sa charge inédite contre le chef de l’État.

Le mal est fait. Jeudi 25 mars, Moustapha Allouche, ancien député et haut responsable du Courant du futur, la formation de Saad Hariri, déclare lors d’une émission télévision : « Nous ne voulons pas de l’Arabie saoudite. »

La partie n’est pas pour autant gagnée pour Michel Aoun. En effet, la Constitution libanaise ne prévoit aucun délai de formation d’un gouvernement par le Premier ministre désigné, qui peut rester « désigné » indéfiniment, pendant que le pays est géré par un cabinet d’expédition des affaires courantes, aux prérogatives réduites.

Mais le chef de l’État est déterminé à aller jusqu’au bout dans sa bataille contre Saad Hariri. Il projette d’envoyer au Parlement une lettre expliquant les derniers développements relatifs à la crise gouvernementale afin de demander au législatif d’assumer ses responsabilités.

Ce scénario est risqué, car toute tentative d’interpréter la Constitution de façon à réduire les prérogatives du Premier ministre pourrait être considérée par les sunnites comme un casus belli.

Le Liban n’a pas besoin de ça en ce moment.