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Présidentielle en Tunisie : deux candidats, deux univers parallèles

Ce dimanche, quelle Tunisie va gagner ? Celle de Nabil Karoui, des électeurs attachés aux acquis modernistes, ou celle de Kais Saied, d’une jeune génération en attente d’un renouveau ?
Kais Saied ou Nabil Karoui ? Les Tunisiens votent ce dimanche pour élire leur président, dernière étape d’une saga électorale mouvementée (AFP)

Les dernières heures de la campagne électorale, conclue par deux rassemblements aux deux extrémités de la grande avenue de Tunis, puis par un face-à-face télévisé, ont offert un condensé des univers dans lesquels évoluent chacun des deux candidats.

Quand, côté Kais Saied, on chantait « Toi qui a les bras noirs, Ô Tunisie la verte », de Slah Mesbah, allusion aux marginalisés et aux travailleurs, on jouait, en face, le générique de Nouba, le feuilleton du dernier mois de Ramadan diffusé sur Nessma, la chaîne créée par Nabil Karoui.

Quand ce dernier parlait de Walt Disney pour moquer la naïveté de son challenger, Kais Saied lui répondait en évoquant le Al-Asfour (Le Moineau), du réalisateur égyptien Youssef Chahine de 1972, film culte de la gauche arabe sur la trahison de Nasser pendant la guerre des Six Jours en 1967 : « L’oiseau libéré ne rentrera jamais dans la cage et il n’acceptera plus de manger des miettes ».

Cet antagonisme entre la Tunisie du littoral, de l’élite réformiste tournée vers l’Europe, et la Tunisie de l’intérieur, vouée à fournir des ressources bon marché à l’économie nationale sans en conserver les bénéfices, reste déterminant

L’aperçu est éloquent, mais ne résume pas, bien sûr, l’antagonisme que cette élection a révélé, différent de celui de la présidentielle de 2014.

L’affrontement entre Béji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki, faisait rejouer, dans le contexte d’alors, une ancienne fracture à la fois territoriale, sociale, politique et mémorielle, qui s’était exprimée notamment dans la fracture du mouvement national en 1955 entre Habib Bourguiba et Salah ben Youssef.

Cet antagonisme entre, d’une part, la Tunisie du littoral, de l’élite réformiste tournée vers l’Europe, de l’État et de l’économie insérée dans la mondialisation (dans une relation dominée), et d’autre part, la Tunisie de l’intérieur, vouée à fournir des ressources bon marché à l’économie nationale sans en conserver les bénéfices, plus centrée sur un référent arabe-islamique, reste déterminant.

La coupure nord/sud dans l’électorat d’Ennahdha ou de Moncef Marzouki en 2014 en était l’expression presque caricaturale. Mais elle ne suffit pas à lire cette élection.

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Tout d’abord, aucun des deux candidats n’est issu ni du Sahel (la région littorale autour de Sousse et de Monastir), ni de la bourgeoisie tunisoise.

Bourguiba puis Ben Ali étaient des Sahéliens, persuadés d’être l’élite méritocratique qui a construit l’État moderne laissé en déliquescence par l’aristocratie tunisoise dont Béji Caïd Essebsi était issu.

L’une et l’autre étaient complémentaires : les Tunisois ayant besoin d’un ancrage populaire, les Sahéliens d’être admis dans les cercles du pouvoir.

Si les appartenances régionales peuvent encore mobiliser des solidarités, elles perdent de leur efficacité dans le jeu démocratique, plus ouvert et plus complexe.

Kais Saied est originaire du Cap Bon (nord-est), même s’il a grandi à Tunis. Nabil Karoui, lui, est d’une famille modeste de Bizerte (nord).

Ensuite, parce que Nabil Karoui et Kais Saied, en dépit de leurs différences, partagent un point commun, celui d’avoir capté un vote sinon « antisystème », en tout cas celui des oubliés de la transition, et d’être partis à leur rencontre, pauvres des « zones d’ombre » du territoire, jeunes en demande de citoyenneté.

Tous deux portent une tentative de ramener dans l’espace de la décision politique les questions non traitées durant les post-révolutions. Ils se distinguent en revanche par la manière de les porter dans des modalités et des alliances qui laissent entrevoir une transformation progressive des termes du débat politique en Tunisie.

Nabil Karoui, ou l’agonie d’un modèle

À la différence de ses prédécesseurs (à l’exception de Moncef Marzouki, choisi par l’Assemblée constituante en 2011 dans un contexte particulier), Nabil Karoui n’a pas été fabriqué dans le sérail politique, dans les rouages de l’État, mais dans l’excroissance affairiste du régime des dernières années de Ben Ali.

Pour conquérir sa place, il a plutôt usé de sa capacité à façonner l’opinion grâce à sa chaîne Nessma TV, créée en 2007. Après la révolution, il a mis sa chaîne au service de Nidaa Tounes (dont il était membre) et de Béji Caïd Essebsi entre 2012 et 2014. Il a été ensuite le théoricien et le communicant de l’alliance avec Ennahdha.

C’est avec ce double capital, le discrédit de la classe politique impuissante à réduire la pauvreté et son extériorité aux élites en place, que Nabil Karoui a bâti sa popularité

Mal payé en retour par une classe politique qui l’a tenu à l’écart – il aspirait, semble-t-il, à remplacer le Premier ministre Habib Essid quand Béji Caïd Essebsi l’avait poussé à démissionner en juillet 2016 –, marqué peu après par la mort accidentelle de son fils, il a donné un tournant décisif à son destin personnel. Il a jugé qu’il avait sa chance face à une classe politique confinée dans ses querelles et son impuissance.

Il a alors entrepris de parcourir les régions du pays où la pauvreté est la plus spectaculaire, les montagnes du nord-ouest notamment, pour distribuer des aides sociales et médiatiser sa proximité avec les plus pauvres.

C’est avec ce double capital, le discrédit de la classe politique impuissante à réduire la pauvreté et son extériorité aux élites en place, qu’il a bâti sa popularité et qu’il est parti à la conquête du pouvoir, n’hésitant pas à endosser le discours sur les « deux Tunisies », typique de la contestation du « centre » par les « périphéries ». Une stratégie assez payante pour lui permettre de passer la barre du premier tour.

Mais pour le deuxième tour, ce sont pourtant les composantes de ce « centre », où il a depuis longtemps tissé ses réseaux, qui sont appelées à se rallier à lui, en l’absence de leur candidat naturel qu’aurait pu être Abdelkrim Zbidi, ministre de la Défense, propulsé à la mort de Béji Caïd Essebsi comme son successeur désigné, mais arrivé quatrième.

Pour rassembler au-delà des milieux défavorisés, notamment des femmes, qu’il a clientélisés, il joue la carte du modernisme, de la protection des libertés, face à un Kais Saied présenté comme un islamiste.

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Une carte facile pour créer un antagonisme, jouer sur la peur, fournir un alibi à un vote honteux pour ce « populiste », ce « mafieux », décrié par ceux qui veulent y voir un moindre mal, voire un défenseur des acquis de l’État moderne.

En plus des milieux d’affaires qui ont intérêt à entretenir les arrangements avec la loi, il bénéficie du soutien d’une partie de la bourgeoisie, toujours effrayée par le spectre de l’invasion des villes et du pouvoir par les séditieux des régions intérieures, une bonne partie de l’ancienne génération de militants de gauche qui a toujours préféré miser sur la protection d’un État fort pour moderniser la société par le haut, que sur un peuple « archaïque ».

« Ce groupe redessine exactement sous nos yeux, en ce moment-même, l’exacte réplique du schéma de compromission de l’élite qui avait soutenu 23 ans durant, la dictature de Ben Ali », estime le caricaturiste Z.

Pour lutter contre la pauvreté, Nabil Karoui entend promouvoir un « nouveau modèle de développement ». Mais si l’on juge le profil évoqué comme possible Premier ministre, Fadhel Abdelkefi, parfait représentant de l’élite économique qui promeut les réformes néo-libérales, on ne peut guère s’attendre à du nouveau : appel aux investisseurs étrangers, dérégulation et formations d’entreprise.

Alliance sociale sur la défensive, modernisme vidé de son contenu à force d’être devenu l’alibi d’un vote de classe, corde usée de la peur des islamistes, Nabil Karoui représente finalement la dernière chance d’une ancienne formule de pouvoir.

Kais Saied où le dépassement des contraires

Kais Saied n’est pas le contraire de Nabil Karoui. Il est déjà dans un ailleurs politique en construction.

Sa sociologie électorale première est composée de jeunes, notamment de jeunes diplômés en quête d’intégration politique, militants de toutes sensibilités politiques dont il a capté l’attention grâce sa proposition de réforme des institutions, vue comme un moyen de dépasser les impasses de la démocratie représentative proposée comme réponses aux attentes de la révolution.

L’ampleur du phénomène a surpris. Mais, explique Jihad Haj Salem, chercheur en sociologie : « Depuis plusieurs années, se forment des espaces de pratiques citoyennes en marge des institutions politiques établies. Des milliers de clubs, d’associations et de rencontres locales, des groupes d’activistes enracinés dans leur réalité locale, aux objectifs nombreux et à divers niveaux. Ce qui les réunit, c’est l’existence d’un réel désir d’inventer de nouvelles formes de participation à la décision publique et de renouveler les processus de représentation pour davantage inclure la décision citoyenne. C’est là que Kais Saied a mené sa campagne. Et si celle-ci a échappé à la vue des élites médiatiques et politiques, c’est parce ce que cet espace citoyen s’est formé dans sa marge et contre elles. »

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Ces mobilisations diffuses ont été cristallisées par une pérégrination de Kais Saied sur plusieurs années à travers la Tunisie. Une auto-organisation horizontale dans des collectifs connectés via les réseaux sociaux.

D’où le caractère « énigmatique », insaisissable et disparate de ses soutiens qu’il est parvenu à fédérer sur son nom, ou plutôt sur l’idée qu’il incarne.

En ce sens, il intervient dans ce moment politique de désenchantement face à l’échec de la transition à tenir les promesses de la révolution, à la stérilité des anciennes élites, comme « signifiant flottant » dans lequel chacun projette ses demandes, pour reprendre le terme d’Ernesto Laclau dans La raison populiste, permettant de « construire un peuple » avec lequel il tisse un lien particulier.

En ce sens, l’horizontalité de la mobilisation qui l’a porté ne préfigure pas sa conception de l’exercice du pouvoir. La balance représentée sur son affiche figure à la fois le rétablissement des équilibres dans une Tunisie à deux vitesses, et la justice indépendante, et donc le règle de la loi.

En fait, Kais Saied est une forme de synthèse des contraires. Il assume son conservatisme mais n’en fait pas son programme. Il offre à la révolution une nouvelle traduction, mais ce qu’il propose se situe dans une dimension purement institutionnelle, il n’invoque jamais les mobilisations sociales et les rapports de force sociaux.

Il incarne incontestablement le renouveau du souverainisme dans la politique tunisienne, mais n’évoque pas de rupture dans les négociations de l’Accord de libre échange (ALECA) avec l’Union européenne (même s’il entend mieux négocier), ni remettre en question la coopération sécuritaire avec les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme.

Kais Saied met l’accent sur le rétablissement de l’État social dans ses fonctions des premières années de l’indépendance​​​​​​. Un État très présent donc, mais pas tutélaire comme l’a été l’État bourguibien

On lui prête une propension à l’anarchisme alors qu’il propose un État fort, dont chaque agent est redevable à chaque instant devant les citoyens, mais intraitable sur l’application de la loi (sa position sur la peine de mort est révélatrice).

Il met l’accent sur le rétablissement de l’État social dans ses fonctions des premières années de l’indépendance : un système de santé et surtout un système éducatif. Un État très présent donc, mais pas tutélaire comme l’a été l’État bourguibien.

Il offre ainsi un horizon de dépassement aux islamoconservateurs d’Ennahdha qui peinent à remplacer leur dimension culturelle par une proposition politique qui touche en dehors de leur mouvance historique. À la gauche, confinée par son élitisme et sa peur du peuple dans le giron des défenseurs de l’ordre établi. Et même au vieux constitutionnalisme tunisien en proposant de reprendre la question de l’émancipation par un nouveau dispositif constitutionnel, alors que depuis 1861, la Constitution a toujours conforté les élites établies avant de devenir une pure procédure.

C’est là l’une des limites de la proposition de Kais Saied. Elle entend traiter la question sociale, la fracture territoriale, l’extraversion du modèle économique par la vertu d’un seul mécanisme de dévolution du pouvoir. Comme si la volonté du peuple élaborée dans des assemblées délibératives dans une cascade montante jusqu’au niveau national suffisait à traiter les structures d’inégalité et d’exclusion par l’effet d’une intelligence collective. Le pari intellectuel est osé.

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Outre le fait qu’on ne sait pas quelle « poule » parlementaire pourrait pondre cet « œuf » constitutionnel qui la condamne à disparaître, si elle n’en est pas elle-même issue, cette convergence de tant de contraires dans le ralliement à Kais Saied, qui fait pour l’instant sa force, pourrait rapidement devenir sa faiblesse.

Au fond, Kais Saied porte en lui la capacité d’identification et de convergence d’un nationalisme arabe renouvelé dont il pourrait devenir l’un des nouveaux hérauts au-delà de la Tunisie, si l’on juge par l’effet de son intention de traiter la normalisation avec Israël comme un crime de haute trahison.

S’il devait accéder au pouvoir, l’élargissement arabe de son audience pourrait-il lui permettre transcender les limites de sa position nationale ?