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Le Soudan fait-il marche arrière sur la normalisation avec Israël ?

La position du Soudan sur l’accord entre les Émirats arabes unis et Israël reflète les divisions entre les militaires et la société civile ainsi qu’une tentative de courtiser Washington, indiquent des analystes à Middle East Eye
Le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan, président du conseil de souveraineté, aurait rencontré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou en Ouganda, le 3 février 2020 (AFP/photo d’archives)
Le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan, président du conseil de souveraineté, aurait rencontré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou en Ouganda, le 3 février 2020 (AFP/photo d’archives)
Par
KHARTOUM, Soudan

L’accord de normalisation entre Israël et les Émirats arabes unis annoncé la semaine dernière est source d’interrogations : quels pays du Moyen-Orient sont susceptibles de leur emboîter le pas ?

Le Soudan est actuellement sous le feu des projecteurs alors que le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a quitté ce mardi Israël pour le Soudan sur le « premier vol direct » officiel entre Tel-Aviv et Khartoum, et après le renvoi par le gouvernement d’un responsable du ministère des Affaires étrangères. Ce dernier avait exprimé son soutien à l’accord et avait suggéré que son pays s’était déjà engagé sur la voie de la normalisation. 

Le pays est actuellement gouverné par une alliance de technocrates civils et de responsables militaires créée à la suite des manifestations d’avril 2019 qui ont évincé le président Omar el-Béchir.

Selon l’accord de partage du pouvoir, des élections doivent avoir lieu 39 mois après l’accord, lequel a été signé en août 2019. 

Tandis que la rencontre entre des dirigeants israéliens et soudanais en février a élargi le fossé entre les civils et les composantes militaires du gouvernement de transition, le licenciement d’un responsable du ministère des Affaires étrangères et les contradictions entre les diverses branches du gouvernement a mis en lumière les tensions sur le sujet épineux qu’est la normalisation au Soudan. 

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En l’espace de 24 heures, le gouvernement de transition soudanais a émis des déclarations à la fois en faveur à la normalisation et contre celle-ci, reflétant l’absence de vision commune sur ce sujet au sein de l’establishment au pouvoir au Soudan.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Haidar Badawi Sadiq a salué l’accord entre les EAU et Israël dans des déclarations à la presse mardi. Le lendemain, il a été remercié. 

Le ministre qualifiait l’accord d’« étape courageuse et audacieuse » et faisait remarquer que Khartoum et Tel Aviv entretenaient déjà des relations diplomatiques secrètes. 

Le ministère des Affaires étrangères s’est dit « stupéfait » par les commentaires de Haidar Badawi Sadiq et a souligné que le gouvernement n’avait pas abordé la possibilité de relations diplomatiques.

Dans une conversation téléphonique avec Middle East Eye mercredi, le ministre a expliqué qu’il exprimait son « opinion personnelle » tout en maintenant ses remarques concernant les relations de son pays avec Israël. 

« Mes propos reflétaient la politique de notre gouvernement en matière de normalisation avec Israël, parce qu’il y a des contacts et des réunions politiques ouvertes au plus haut niveau du gouvernement », a affirmé le diplomate. 

Intervention d’Israël

Le chef des renseignements israélien Yossi Cohen a lui aussi contredit les déclarations soudanaises, indiquant que son gouvernement était en contact avec le Soudan et que la normalisation était « au programme » de leurs relations diplomatiques. 

En début d’année, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a rencontré Abdel Fattah al-Burhan, chef du conseil au pouvoir au Soudan, et aurait abordé le sujet de la normalisation. 

À ce moment-là, cette rencontre était considérée par les analystes soudanais comme une tentative par Khartoum d’entrer dans les bonnes grâces de Washington et de s’assurer la levée des lourdes sanctions américaines. 

Le renvoi de Haidar Badawi Sadiq et les déclarations contradictoires du porte-parole et du gouvernement ont suscité une controverse au sein des institutions du gouvernement de transition et de la coalition politique des Forces de la liberté et du changement (FLC) qui le soutient. 

Une source proche du bureau du Premier ministre Abdallah Hamdok a également nié toute intention du gouvernement de transition de reconnaître ou de normaliser ses relations avec Israël.

« Il faut observer subjectivement la question des liens avec Israël et comprendre que nous n’avons rien à voir avec les problèmes de la Palestine et de la Ligue arabe »

- Lubna al-Tahir, activiste 

Cette source, qui a demandé à garder l’anonymat car elle n’est pas autorisée à s’exprimer dans les médias, a déclaré à MEE que l’ensemble du gouvernement de transition était d’accord pour remettre à plus tard toute décision sur des projets liés aux relations avec Israël, jusqu’à ce qu’un gouvernement élu soit en place après les élections générales de 2022. 

Au Soudan, activistes et citoyens lambda sont également divisés sur le sujet de la normalisation avec Israël. Certains estiment que cela affecterait la souveraineté de leur pays tandis que d’autres pensent que le Soudan a le droit de servir ses intérêts à cet égard. 

Ahmed Hussein, étudiant de 23 ans, affirme à MEE que le gouvernement de transition « n’a pas le droit » de reconnaître Israël et que la normalisation reviendrait à renoncer à l’indépendance et la souveraineté soudanaise. 

À l’inverse, Lubna al-Tahir, activiste de 22 ans, explique à MEE que le Soudan est un pays africain et que les problèmes arabes ne devraient pas le concerner. 

« Il faut observer subjectivement la question des liens avec Israël et comprendre que nous n’avons rien à voir avec les problèmes de la Palestine et de la Ligue arabe. Nous sommes un pays africain et nous devons considérer nos intérêts sous cet angle », selon elle.

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De même, la coalition FLC, qui fait partie du gouvernement militaro-civil au pouvoir, est divisée sur le sujet. 

Les partis nationalistes arabes au Soudan tels que le Parti Oumma et le Parti communiste rejettent toute avancée vers la normalisation tandis que d’autres membres du FLC l’acceptent. 

Haidar al-Safi, dirigeant du FLC, affirme à MEE que la normalisation est un sujet national qui doit être examiné attentivement et après une large consultation de la base. 

« Je pense que nous devons vivre en paix avec l’ensemble de nos voisins, y compris Israël, mais ce sujet doit être mis sur la table lors de la conférence constitutionnelle à laquelle assistera la majorité des Soudanais avant de décider », fait-il valoir. 

Mais les partis islamiques, notamment l’ancien parti au pouvoir, ont rejeté la rhétorique en faveur de la normalisation, prévenant qu’ils organiseront des manifestations de masse contre. 

Pressions

Inbal Ben Yehuda, universitaire israélienne spécialiste des liens avec le Soudan, pense que Khartoum subit une pression de la part des États-Unis, d’Israël et des EAU pour normaliser ses relations avec Tel Aviv. 

« Le Soudan a certainement l’air de subir des pressions de ces trois acteurs afin de faire progresser la normalisation des relations. Le récent accord entre Israël et les EAU peut être considéré comme un moyen pour Israël de faire avancer les choses avec Khartoum », explique à MEE Inbal Ben Yehuda, qui travaille en tant que chercheuse associée au think-tank Forum for Regional Thinking (FORTH) à Jérusalem.  

Elle fait remarquer que la normalisation des relations avec Israël peut être considérée comme un moyen d’obtenir le retrait du Soudan de la liste des pays qui soutiennent le terrorisme. 

L’ancien régime de Béchir a eu recours à cette tactique pour lever l’embargo économique sur le Soudan, rappelle-t-elle.

« Ces dix dernières années, nous avons constaté que Béchir et certains des membres de son personnel ont tendu la main à Israël pour joindre le gouvernement américain afin de lever les sanctions contre le Soudan. Cette tendance se poursuit aujourd’hui avec pour objectif de retirer le Soudan des États qui parrainent le terrorisme », explique-t-elle. 

« Je pense que le Soudan est bien conscient que les EAU sont largement salués à Washington pour avoir fait la paix avec Israël et que cela leur sera profitable dans leurs relations économiques et politiques avec l’administration Trump »

- Cameron Hudson, ancien chef de cabinet au bureau de l’envoyé américain au Soudan

Un ancien diplomate américain estime quant à lui que Khartoum essaie de se rapprocher des États-Unis via des canaux émiratis et israéliens. 

« Je pense que le Soudan est bien conscient que les EAU sont largement salués à Washington pour avoir fait la paix avec Israël et que cela leur sera profitable dans leurs relations économiques et politiques avec l’administration Trump », rapporte à MEE Cameron Hudson, ancien chef de cabinet au bureau de l’envoyé américain au Soudan.

« Khartoum doit savoir, alors qu’il n’est pas loin de négocier une meilleure relation avec Washington et d’être retiré de la liste du terrorisme, qu’une meilleure relation avec Israël ne fera qu’améliorer ses chances. » 

Cameron Hudson, chercheur à l’Atlantic Council, attribue la marche arrière de Khartoum à un conflit entre les civils et les militaires au sein du gouvernement de transition. 

« Je vois ça comme une déconnexion entre l’aile armée et civile du gouvernement de transition. Si on regarde le premier contact par les Israéliens, même si ça a été décrit comme une initiative diplomatique, les discussions semblaient passer à travers des canaux sécuritaires entre les deux gouvernements.

« Cette marche arrière de la part du ministère des Affaires étrangères aujourd’hui semble être une tentative des dirigeants civils de reprendre le contrôle sur ce dossier. Ce n’est pas si différent de ce qui s’est passé au mois de février, lorsque le ministère des Affaires étrangères et le Premier ministre avaient déclaré qu’ils n’étaient pas au courant de la rencontre entre Burhan et Netanyahou avant qu’elle n’ait eu lieu. »

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Mais Inbal Ben Yehuda estime que Khartoum pourrait essayer de lancer un ballon d’essai pour jauger les réactions au niveau national et régional.

« Le récent démenti par Khartoum de toute intention actuelle de poursuivre la normalisation engendre d’ailleurs la confusion », estime-t-elle.

« La véritable nature des réelles intentions de Khartoum en ce qui concerne Israël n’est pas claire pour l’opinion publique. En ce sens, comme avec la plupart des autres sujets brûlants actuellement au Soudan, les gens sont confrontés à un manque de transparence et sont laissés dans l’incertitude totale vis-à-vis des dirigeants de transition en ce qui concerne l’avenir du Soudan. »

Traduit de l’anglais (original) et actualisé par VECTranslation.