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Un an après son élection, la promesse suspendue de Kais Saied

Le projet du président tunisien est « populiste » au sens où il vise à intégrer des catégories marginalisées. Mais après un an au pouvoir, il lui manque toujours la force et la stratégie pour le réaliser. Or, l’échec de Kais Saied ouvrirait la voie à une restauration autoritaire
Ses références récurrentes au « peuple », sa défiance notoire à l’égard des partis ont valu au président tunisien d’être qualifié de « populiste » par ses détracteurs (AFP)
Ses références récurrentes au « peuple », sa défiance notoire à l’égard des partis ont valu au président tunisien d’être qualifié de « populiste » par ses détracteurs (AFP)

Le 13 octobre 2019, Kais Saied, surgi des périphéries de la politique, était élu triomphalement président de la République, avec 2,77 millions de voix (72,71 % des suffrages). La composition de son électorat indiquait sans ambiguïté qu’il était perçu comme le porteur d’un renouveau : près de la moitié de son électorat n’avait pas voté pour des partis en 2014 et 90,5 % des électeurs de moins de 25 ans avaient voté pour lui.

Il avait bâti ce succès sur une longue et discrète « campagne d’explication » à travers tout le pays, durant laquelle il avait popularisé un projet de refonte des institutions représentatives fondée sur l’élection d’un représentant dans chacune des 264 délégations du territoire, avec un mandat révocable.

« Il faut penser une authentique démocratie pour remédier aux fractures sociales et régionales qui sont les raisons de la crise », avait-il déclaré à Middle East Eye dès octobre 2013.

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Au-delà de son projet de radicalisation de la démocratie, il était perçu comme le symbole d’une moralisation de la vie politique, confisquée par un cartel de partis opposés en apparence mais en négociation permanente pour se partager les bénéfices du pouvoir. La promesse était considérable et réactivait l’espoir suscité par la révolution de 2011.

Son élection n’avait rien d’un accident, elle exprimait au contraire la nécessité d’une régénération d’un modèle économique et politique dont les capacités d’intégration sont encore au bord de la rupture.

« Ce changement est nécessaire et possible », affirmait le 17 septembre dernier sur les ondes de Diwan FM Ridha el Mekki, un des intellectuels proches de Kais Saied. « Il est possible parce que tout le reste n’est plus possible. »

Pourtant, un an après son élection, le chemin du nécessaire au possible reste une énigme.

L’anathème populiste

Ses références récurrentes au « peuple », sa défiance notoire à l’égard des partis lui ont valu d’être qualifié de « populiste » par ses détracteurs. Le qualificatif peut assez bien décrire le potentiel que représente Kais Saied, mais à condition de le dégager de la connotation péjorative dont le terme s’est chargé dans les démocraties libérales établies, et de revenir à ses origines historiques.

Depuis que l’hégémonie du néolibéralisme, à partir des années 1980, a évincé toute alternative, depuis en particulier qu’elle a absorbé une partie de la gauche autrefois liée à la défense des classes populaires désormais considérées comme rétrogrades, irrationnelles et xénophobes, le populisme est considéré comme une pathologie et la référence au peuple comme un marqueur de démagogie.

Cet abandon social et symbolique a livré en effet une part importante des perdants de la mondialisation, de la désindustrialisation et du désengagement de l’État des territoires à l’extrême droite.

L’apparition du terme « populiste » dans le débat public tunisien suggère une convergence étonnante entre le stade atteint dans les vieilles démocraties et le point de départ de la transition en Tunisie

Cette expression politique « antisystème », avec ses penchants xénophobes, autoritaires et démagogiques, a été qualifiée de « populiste ». D’une manière générale, toute émergence politique visant à combler le gouffre entre la promesse d’égalité de la démocratie et la tendance oligarchique de sa pratique a été ainsi disqualifiée. Un anathème bien commode pour interdire le débat.

L’apparition du terme « populiste » dans le débat public tunisien, avec cette connotation péjorative importée d’Europe, suggère au passage une convergence étonnante entre le stade atteint dans les vieilles démocraties et le point de départ de la transition en Tunisie : fracture socioterritoriale, épuisement de la démocratie représentative, dépolitisation des choix économiques et défiance à l’égard du peuple réputé souverain mais tenu à l’écart de la décision.

L’horizon latino-américain

Un des dirigeants du mouvement espagnol Podemos, Íñigo Errejón, évoquait en ce sens une « latino-américanisation de l’Europe ». La Tunisie a en effet davantage à apprendre de l’Amérique latine que de l’Europe dans sa trajectoire démocratique : capitalisme tardif et dépendant, développement asymétrique au profit d’une partie du territoire qui extrait de l’autre les ressources (en matières premières et en force de travail) de son insertion dans l’économie mondiale…

Or, l’Amérique latine a connu deux vagues de populisme. La première dans les années 1940 et 1950, portée par la demande d’intégration des ouvriers citadins venus des zones rurales et exclus par la démocratie parlementaire aux mains des oligarchies foncières, une vague dont l’Argentine du général Juan Perón (président de 1946 à 1955, puis brièvement en 1973-74) est le représentant le plus emblématique.

La seconde, dans les années 2000, en Bolivie, au Venezuela, en Équateur, était portée par les mouvements nés parmi les habitants des quartiers populaires, les chômeurs de longue durée et les populations indigènes.

« La logique sociale de ce nouveau populisme est : nationaliser, dégager une rente pour les plus démunis et les faire délibérer sur son utilisation locale », analyse Federico Tarragoni dans son ouvrage L’Esprit démocratique du populisme (La Découverte, 2019).

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Les dérives politiques (Perón a fini par afficher ses sympathies pour le général Franco) et économiques (la ruine du Venezuela par exemple) de ces populismes sont connues, mais il reste un mouvement initial, pour citer encore Federico Tarragoni : « C’est désormais du point de vue du peuple pauvre et de ses valeurs, de ses besoins et de ses attentes, que l’on va repenser tout le processus de modernisation, voire la modernité même. Les populismes traduisent un conflit social naissant en conflit symbolique et politique, allant de la part du peuple en démocratie à la place des classes populaires dans le récit national. »

Les résonances de la révolution de 2010-2011 avec ces dimensions du populisme sont flagrantes et l’élection de Kais Saied est venue réactualiser cette demande d’inclusion sociale et politique. S’il est « populiste », c’est dans ce sens du terme.

Voilà tout ce dont Kais Saied est le nom. Un défi énorme pour un président sans expérience et quasiment sans appui dans la classe politique et les élites de l’État qui n’a comme outil, pour mener à bien cette transformation radicale du modèle tunisien, rendre sa souveraineté au peuple et traiter les fractures économiques et sociales, qu’un projet constitutionnel « d’inversion de la pyramide du pouvoir » – le politiste Michel Camau évoque un « populisme constitutionnel » – et comme force, le rhizome insaisissable de mobilisations citoyennes d’une nouvelle génération politique.

Entre temps court et temps long

Accéder à la présidence de la République a placé Kais Saied entre deux temporalités : celle du temps long des transformations tectoniques qu’il a captées – notamment l’entrée en politique d’une nouvelle masse d’électeurs, la stérilité de la querelle entre « modernistes » et islamistes, la demande de renégociation du pacte social… – et celle du temps court de la vie des institutions et de ses tactiques.

Toute la difficulté pour lui est de faire communiquer les deux. Dans cet exercice difficile, il a montré ses limites.

« Il faut bien admettre qu’il n’y a rien de très positif dans le bilan de cette première année », confie à MEE Khalil Abbes, membre actif de la campagne de Kais Saied. « Mais il l’a consacrée à se positionner dans l’appareil d’État où il est isolé, et à accumuler des forces pour la bataille décisive, celle de la réforme du système politique. »

La période post-électorale a été occupée à dépasser la fragmentation du Parlement pour former un gouvernement et le chef de l’État s’est impliqué dans ce temps court.

« Il faut bien admettre qu’il n’y a rien de très positif dans le bilan de cette première année. Mais Kais Saied l’a consacrée à se positionner dans l’appareil d’État où il est isolé »

- Khalil Abbes, membre actif de la campagne de Kais Saied

L’échec d’Ennahdha à faire investir son chef du gouvernement, Habib Jemli, en janvier, avait ouvert une brèche à Kais Saied pour ramener l’exécutif sous son contrôle en désignant Elyes Fakhfakh. Et en juillet dernier, il a obtenu sa démission et ainsi pris de vitesse le Parlement qui s’apprêtait à censurer le gouvernement, et imposé Hichem Mechichi. « Une erreur tactique », selon Khalil Abbes.

Le président n’avait pas les moyens de protéger Elyes Fakhfakh contre la collusion entre les partis et les milieux d’affaires, et Hichem Mechichi a compris qu’il y avait davantage de force à tirer du Parlement que de la présidence.

Résultat, Kais Saied est sorti affaibli de cette séquence : « Il a dégradé l’opposition entre la volonté populaire et les partis en un conflit entre institutions. Maintenant, il est associé au jeu politicien et il a usé des forces dont il va avoir besoin plus tard », regrette Khalil Abbes.

Un discours défaillant

Ce début de quinquennat a également souffert d’un incontestable problème de communication. Le problème va bien au-delà de la sophistication de l’arabe dans laquelle le président s’exprime.

Kais Saied n’a pas créé autour de lui l’écosystème lui permettant de nourrir sa réflexion et surtout de décoder ses messages et son action auprès des relais d’opinion extérieurs.

Pour le moment, la plupart de ses discours se sont déployés sur deux registres : celui de la trahison et celui de la colère. Au fil de ces discours, Kais Saied a multiplié les allusions à ceux qui ont « vendu leur patrie » à des intérêts étrangers, ceux qui négocient dans des comités secrets, tout en promettant un jour de tout dévoiler.

Si le rôle des « invisibles » de la politique – l’argent, les interférences extérieures, les collusions entre politiques et clans d’affaires… – est indiscutable et d’autant plus fort que les institutions sont faibles, les invoquer au grand jour sans les nommer, même pour protéger la stabilité sociale, est inutile et même contre-productif.

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Cela donne l’image d’un président paranoïaque et d’institutions impuissantes face aux adversaires dont il dresse le portrait par touches successives mais sans agir pour conjurer leur emprise. Et ce même s’il a annoncé le 15 septembre la création d’une commission chargée d’enquêter sur les biens de l’État spoliés.

Dans le registre de la colère, il n’hésite pas à admonester et à recadrer devant les caméras des interlocuteurs réduits au silence. Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahdha et président du Parlement, en a fait plusieurs fois les frais, et plus récemment le chef du gouvernement Hichem Mechichi, qui s’apprêtait à désigner d’anciens proches de Ben Ali comme conseillers. Cette séquence a consommé la rupture entre les deux têtes de l’exécutif.

Ces déclarations l’installent dans une posture d’autorité surplombante ou d’observateur. Plus grave, cette communication manque d’une dimension pourtant essentielle au regard de sa mission historique d’unifier le sens de différentes aspirations populaires autour d’une nouvelle conception de l’État, de recréer un « peuple » à partir des différentes composantes de la société qui l’ont élu et d’ouvrir ainsi un horizon lisible à son action. Il semble au contraire brouiller les pistes.

Flou stratégique

Il avait un temps séduit les adversaires d’Ennahdha lorsqu’il avait, en juin, rappelé à l’ordre un Rached Ghannouchi un peu trop actif dans la diplomatie, en particulier en rapprochant la Tunisie de la Turquie dans la crise libyenne.

Mais ses déclarations sur l’égalité dans l’héritage, qu’il a réprouvée le 13 août en se référant aux prescriptions coraniques, ou plus récemment ses déclarations sur la peine de mort, si elles ne sont pas une surprise puisque son conservatisme est connu, et qu’elles sont sans doute en phase avec une majorité de l’opinion, lui ont aliéné les milieux progressistes, y compris parmi ses soutiens.

L’un des points susceptibles de faire basculer le populisme dans une version démocratique et sociale ou dans une version autoritaire est précisément la manière de convoquer le peuple et ainsi de construire sa base sociale. Sur ce plan, Kais Saied entretient donc toujours le flou.

Plusieurs observateurs du fonctionnement du palais présidentiel évoquent un cabinet sans cohérence d’équipe et sans vision qui, faute de comprendre le projet de Kais Saied, le conseille au gré des événements, contribuant aussi à l’absence de lisibilité stratégique.

Trop tôt pour l’enterrer

Isolé dans les institutions de l’État, incapable d’énoncer positivement le sens de son action, sans force face aux adversaires nationaux et internationaux qu’il évoque régulièrement, Kais Saied semble avoir déjà compromis son mandat.

Il a dressé progressivement contre lui une coalition de fait : les partis, les élites intellectuelles dont il pointe implicitement la responsabilité dans la fracture de l’État avec la société, tous ceux qui ont profité des détournements d’argent public. La mobilisation qui l’avait soutenu s’est dispersée et démobilisée. Il n’a guère d’autre soutien international que l’Algérie, dont il partage le refus des ingérences extérieures dans la région.

Mais on aurait tort d’enterrer trop vite un président encore connecté à des évolutions plus profondes que l’écume de la vie politique.

Kais Saied semble avoir déjà compromis son mandat. Mais il continue d’incarner la demande massive d’une nouvelle relation entre l’État et le « peuple »

Tout d’abord, maintenant que le gouvernement semble disposer d’une base parlementaire, un peu de stabilité pourrait dégager de l’espace pour l’action.

Il dispose d’une initiative législative dont il entend bien user rapidement. On évoque un projet de loi sur les blessés et les martyrs de la révolution, un autre sur les blessés et martyrs au sein des forces de sécurité, des initiatives sur la santé et sur l’éducation, un projet sur la restitution des biens spoliés.

Il peut aussi user de son droit constitutionnel et demander une seconde délibération pour les lois votées par le Parlement et, de fait, bloquer les actions gouvernementales qui lui déplaisent.

Mais surtout, il reste en phase avec une majorité de l’opinion ainsi que le discrédit croissant et profond de la classe politique, tout en continuant d’incarner la demande massive d’une nouvelle relation entre l’État et le « peuple ».

Réconcilier État et peuple

Là où la contre-révolution oppose l’État et la révolution, capte les affects populaires pour justifier le retour à l’État autoritaire et policier et réprimer les mouvements sociaux, là où les réformateurs veulent inscrire la révolution dans le cours de la construction de l’État national bourguibien en la limitant à l’instauration d’institutions démocratiques sans transformer le modèle, le mouvement historique qui a porté Kais Saied vise l’incorporation de la révolution dans l’État.

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C’est-à-dire la réconciliation entre les deux pôles de la souveraineté, la souveraineté de l’État national dans la maîtrise de sa construction, et la souveraineté populaire en tant que fondement de la démocratie.

Ces trois tendances, contre-révolutionnaire, réformiste et « révolutionnaire » ou « populiste », se réfèrent aux mêmes termes – État, peuple, souveraineté, nation – mais leur confèrent des substances et des relations différentes. Toutefois, l’expérience montre que les frontières ne sont pas poreuses entre ces trois versions.

Le pire qui puisse arriver à Kais Saied est de finir isolé, vitupérant du fond de son palais contre les adversaires du pays et discrédité par l’abus de ses capacités de blocage.

En revanche, le « fascisme » redouté par une partie de ses détracteurs de gauche adviendra quand une entreprise politique captera la demande d’ordre et le rejet de la démocratie libérale au profit d’une alliance entre élites économiques, appareil sécuritaire et capacité de quadrillage administratif de la population. Des alliances dont il est manifestement dépourvu, à la différence de ses adversaires, auxquels son échec ouvrirait la voie.
Pour le moment, la promesse de régénération démocratique de Kais Saied reste suspendue à sa capacité à surmonter les limites qu’il a montrées durant cette première année.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Thierry Brésillon
Thierry Brésillon est journaliste indépendant, basé à Tunis depuis avril 2011. Il a auparavant dirigé un mensuel au sein d’une organisation de solidarité internationale et travaillé notamment sur les conflits dans l’Afrique des Grands Lacs et le conflit israélo-palestinien. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @ThBresillon