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Guerre en Ukraine : Poutine se sert des leçons apprises en Syrie

Au-delà des essais d’armes et de l’expérience au combat, l’intervention de la Russie en Syrie lui a permis de développer un goût incontesté pour le pouvoir et le contrôle que l’on observe aujourd’hui sur la route de Kyiv
Des membres de la police militaire russe près de la ville syrienne d’Amouda, dans la province d’Hassaké, en octobre 2019 (AFP)
Par
DAMAS, Syrie

Retour en septembre 2015. Avant l’invasion de l’Ukraine débutée il y a deux semaines, c’était la dernière fois que le président russe Vladimir Poutine avait lancé une opération militaire risquée et de grande envergure – et c’était en Syrie.

Il existe d’innombrables différences entre l’attaque actuelle de Moscou contre l’Ukraine et son intervention militaire en Syrie initiée il y a six ans, qui a fait basculer le cours de la guerre en faveur du président syrien Bachar al-Assad.

Pourtant, ces deux conflits sont plus que jamais inextricablement liés. En Syrie, la Russie a testé et affûté des armes de pointe et sécurisé des bases aériennes et navales en Méditerranée, autant d’éléments qui s’avèrent essentiels pour l’Ukraine, selon des analystes.

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Toutefois, affirment-ils, le point le plus important est que le coup de force de la Russie en Syrie a donné le ton d’une politique étrangère plus agressive et plus aventureuse, déployée tout d’abord au Moyen-Orient et déclinée aujourd’hui en Ukraine.

« À Damas, Moscou défend son influence sur la scène mondiale », indique à Middle East Eye Ruslan Trad, analyste spécialisé dans la défense et cofondateur de la revue De Re Militari, qui s’intéresse à l’histoire militaire et des conflits.  

« En Ukraine, [la Russie] défend son image de puissance régionale dominant le passé et – dans l’esprit de Poutine – l’avenir des gouvernements locaux. »

Un moment opportun

Face à la gravité de l’attaque de Poutine contre l’Ukraine, des contre-mesures sans précédent se multiplient.  

Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne ont convenu de couper la Russie de Swift, le principal système de paiement international, tandis que l’Allemagne a livré en Ukraine des missiles armes antichars et missiles sol-air de type Stinger, pour ne citer que quelques mesures. 

« L’expérience syrienne a montré à la Russie l’importance de concrétiser et d’atteindre des objectifs stratégiques »

– Aymenn Tamimi, chargé de recherche à l’université George Washington

Cette offensive soudaine a peut-être pris beaucoup d’observateurs au dépourvu en Europe. Mais pour ceux qui ont couvert le rôle de la Russie en Syrie, ce n’est que du déjà-vu. 

En 2015, alors que le gouvernement syrien était dans une situation désespérée, Poutine a trouvé un moment opportun pour attaquer avec force et perpétuer la position de la Russie au niveau régional et international.

En mars de cette année-là, les forces gouvernementales syriennes ont eu du mal à repousser une offensive de la coalition islamiste Jaish al-Fatah qui effectuait une progression inquiétante dans la campagne de Lattaquié.

En août 2015, l’effondrement rapide des forces syriennes dans le nord-ouest a préoccupé les Russes, qui craignaient que les rebelles n’envahissent les zones côtières, notamment la seule base navale russe en Méditerranée, dans la ville portuaire syrienne de Tartous.

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C’est au final la menace qui pesait sur cette installation utilisée depuis l’époque de l’Union soviétique qui a incité les Russes à intervenir.

Cette base, pour laquelle la Russie a signé un bail gratuit de 49 ans en 2017, s’avère essentielle dans le cadre de l’attaque russe contre l’Ukraine. Quelques jours avant que Poutine ne lance son invasion éclair, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a supervisé des exercices navals à Tartous.

La Russie a déplacé des équipements et des navires de guerre de la Syrie vers l’Ukraine pour renforcer sa flotte en mer Noire et ses alliés dans la région de Donbass, indique Ruslan Trad.

Des tests d’armes

En Syrie, la Russie a mené une campagne de bombardement écrasante assortie de puissantes tactiques de choc et stupeur. Elle y a également trouvé un terrain idéal pour tester et affûter ses capacités militaires et ses armes, dont certaines sont très certainement déployées en Ukraine à l’heure actuelle. 

Quand Poutine a annoncé le retrait de la majorité des troupes russes le 14 mars 2016, le ministère russe de la Défense a affirmé que plus de 9 000 sorties avaient été effectuées.    

« L’un des hélicoptères que nous avons vus aujourd’hui est le résultat de l’opération en Syrie »

– Sergueï Choïgou, ministre russe de la Défense

Durant cette période, plus de 320 types d’armes ont été testés, a indiqué le ministre de la défense Sergueï Choïgou devant les employés du fabricant russe d’hélicoptères Rostvertol en juillet 2021.

« L’un des hélicoptères que nous avons vus aujourd’hui est le résultat de l’opération en Syrie », a-t-il affirmé. « Nous avons désormais de telles armes grâce à l’opération en Syrie. »

Cette intervention a également été l’occasion de présenter les nouvelles armes russes, notamment les Su-34 qui déploient des bombes à guidage laser, ainsi que les missiles Kh-555 et Kh-101 largués par des bombardiers stratégiques et d’une précision équivalente à celle des Tomahawk américains.

En outre, les forces navales russes ont lancé contre des cibles syriennes depuis la mer Caspienne des missiles 3M14T et 3M14K Klub-K, des missiles de croisière navals inconnus jusqu’alors et d’une portée de 2 000 km.

Un autre jeu de pouvoir

Tout cela a produit une expérience nouvelle et moderne de succès russe en guerre active tout en développant le goût de Moscou pour le pouvoir, deux éléments qui pourraient s’avérer cruciaux en Ukraine.

« L’expérience syrienne a montré à la Russie l’importance de concrétiser et d’atteindre des objectifs stratégiques », souligne Aymenn Tamimi, chargé de recherche au sein du programme sur l’extrémisme de l’université George Washington. 

« Mais la guerre a également entraîné des conséquences qui n’étaient pas nécessairement prévues et pour lesquelles la Russie a tenté de formuler de nouveaux arrangements. Par exemple, le cessez-le-feu qui prévaut actuellement dans le nord-ouest est imposé dans l’absolu par l’envoi par la Turquie de milliers de soldats pour bloquer de nouvelles offensives. »

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Alors que certains, comme le président américain Barack Obama, pensaient que la Russie finirait par s’embourber en Syrie, cela ne s’est pas produit, relève Aymenn Tamimi.

« Je ne pense pas que la Syrie ait été une démonstration de génie stratégique, mais elle n’est pas non plus un bourbier pour la Russie », estime-t-il.

Si les deux conflits peuvent sembler très différents, l’objectif de la Russie est le même selon Ruslan Trad : le pouvoir. 

« Alors qu’en Syrie, le Kremlin a identifié une opportunité de poser le pied en Méditerranée, d’accéder à un port naturel en eau profonde et d’utiliser la Syrie comme tremplin vers l’Afrique et la Libye, l’Ukraine occupe une place importante dans la stratégie et la mentalité de la Russie », affirme-t-il.

« L’Ukraine est un élément important de la défense des Russes et ils considèrent le pays comme une zone tampon dans laquelle il ne peut y avoir aucune autre puissance que la Russie. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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