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« Une vieille vengeance à assouvir » : des rebelles syriens cherchent à passer en Ukraine pour combattre la Russie

Il y a peu de chances que la Turquie, qui soutient les rebelles syriens mais entretient avec Moscou une relation pragmatique, ouvre sa frontière pour laisser passer les combattants qui souhaitent rejoindre les Ukrainiens pour combattre la Russie
Le célèbre rebelle Suheil Hammoud, surnommé Abu TOW, affirme à MEE qu’il prévoit de se rendre en Europe de l’Est pour « affronter les forces russes aux côtés de [s]es frères ukrainiens »
Le célèbre rebelle Suheil Hammoud, surnommé Abu TOW, affirme à MEE qu’il prévoit de se rendre en Europe de l’Est pour « affronter les forces russes aux côtés de [s]es frères ukrainiens » (photo fournie)

Alors que des combattants étrangers de divers pays ont pris la route pour rejoindre  l’Ukraine, en réponse à l’appel de Kiev qui a demandé de l’aide pour combattre l’invasion russe, les rebelles syriens témoignent à Middle East Eye de leurs tentatives pour passer en Europe de l’Est. Car pour eux, cette bataille est éminemment personnelle.

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Plusieurs combattants syriens dans le nord de la Syrie et en Turquie racontent pourquoi ils souhaitent prendre les armes contre la Russie.

Depuis 2015, Moscou fait la guerre en Syrie pour le compte du président Bachar al-Assad, et tandis que les avions de guerre russes réalisent à l’occasion des frappes aériennes, le front entre le territoire contrôlé par l’opposition et celui contrôlé par Damas s’est calmé ces dernières années.

L’occasion de se venger de la Russie apparaît particulièrement attirante pour certains rebelles. Surtout que, selon certains combattants, les accords de cessez-le-feu négociés par l’étranger les ont empêchés de lancer les attaques sur les forces russes en Syrie.

Le plus célèbre des opposants à Damas a d’ailleurs annoncé son intention de combattre en Ukraine. Il s’appelle Suheil Hammoud mais est plus connu sous son surnom honorifique, Abu TOW, un clin d’œil à son utilisation prolifique des missiles antichar du même nom.

« Prêt à combattre jusqu’au dernier des soldats russes »

Hammoud aurait détruit 145 cibles à l’aide de missiles TOW, y compris des chars russes modernes. Mais son plus grand fait d’armes, ce sont deux avions de chasse russes MiG-23 qu’il aurait atteints à l’aéroport militaire d’Alep.

« J’ai plusieurs contacts pour sortir de Syrie et rejoindre l’Ukraine, afin d’affronter les forces russes aux côtés de mes frères ukrainiens », confie Hammoud à MEE depuis Idleb, enclave de l’opposition au nord-ouest de la Syrie.

Traduction : « Comment me rendre en Ukraine et combattre aux côtés de l’armée ukrainienne ? Y a-t-il un moyen ? Je suis prêt. »

« De toute façon, je tente d’y aller en personne. Je ne prévois pas d’y aller avec toute mon équipe, pour leur sécurité. »

La Russie a amassé près de 200 000 soldats à la frontière ukrainienne avant de lancer son attaque le jeudi 24 février. On estime que plus d’un tiers de ces forces sont désormais en Ukraine.

Les Ukrainiens se sont bien défendus jusqu’à présent. Dans les premières 24 heures de l’invasion, l’armée russe a subi plus de pertes que pendant les huit années de guerre en Syrie selon The Economist. Mais les bombardements russes se font de plus en plus cruels et aveugles.

Dans les premières 24 heures de l’invasion, l’armée russe a subi plus de pertes que pendant les huit années de guerre en Syrie

« C’est assurément une bataille dure et acharnée, mais je suis prêt à combattre jusqu’au dernier des soldats russes en Ukraine ou jusqu’à ce que les combats reprennent en Syrie », affirme Hammoud.

« Les fronts sont inactifs ici à Idleb. La Russie est incapable de lancer une attaque en Syrie en parallèle d’une attaque en Ukraine et les forces syriennes ne sont pas capables de lancer une attaque toutes seules. »

Cinq jours après le début de la guerre en Ukraine, les observateurs se tournent vers la Syrie pour tirer des conclusions à propos de ce qui pourrait advenir ensuite. Les perspectives ne sont guère réjouissantes.

« La Russie doit être combattue partout dans le monde »

Les forces russes sont impliquées dans la mort d’environ 7 000 civils en Syrie, selon le Réseau syrien des droits de l’homme établi à Paris. Ils ont également visé environ 1 300 infrastructures vitales dans les zones contrôlées par les rebelles, notamment plusieurs hôpitaux.

L’intervention de Moscou a fait basculer le conflit en faveur d’Assad de manière décisive, malgré quelques difficultés au début. Déjà, les armes à sous-munitions interdites mais utilisées par la Russie en Syrie sont déployées en Ukraine.

Un hélicoptère militaire russe Mil Mi-17 survole des soldats et des véhicules militaires lors d’une patrouille conjointe russo-turque en Syrie (AFP)
Un hélicoptère militaire russe Mil Mi-17 survole des soldats et des véhicules militaires lors d’une patrouille conjointe russo-turque en Syrie (AFP)

Alaa Qatarmez a servi comme sergent au sein de l’armée syrienne jusqu’en 2012. Il a ensuite fait défection au profit de l’opposition. Il rapporte à MEE que lui aussi prévoit d’aller en Ukraine.

« J’ai quitté les rebelles il y a deux ans et travaille désormais comme vendeur à Idleb puisqu’il n’y a plus de batailles », explique-t-il sous pseudonyme pour des raisons de sécurité. « Des civils innocents, y compris des enfants, ont été tués par les attaques des forces russes, donc la Russie doit être combattue partout dans le monde. »

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Comme beaucoup d’autres rebelles et anciens combattants, Qatarmez a cherché de l’aide pour se rendre en Ukraine sur des groupes Facebook.

« J’essaye d’entrer en contact avec une ambassade ukrainienne pour partir, ou au moins les combattants là-bas. J’aimerais partager avec eux mon expérience lors de la guerre », ajoute-t-il.

« Nous avons une vieille vengeance à assouvir contre la Russie, que l’histoire ne peut effacer. J’attends avec impatience le jour où la Russie s’effondrera. »

Il ne faut pas croire que les rebelles syriens pourraient profiter du fait que la Russie soit occupée en Ukraine pour lancer une offensive afin de reprendre des territoires perdus après l’intervention de Moscou.

Contraste entre la résistance ukrainienne et l’opposition syrienne

Bien qu’opposées à la fois en Syrie et en Ukraine, la Turquie – qui soutient les rebelles – et la Russie ont une relation pragmatique qui fait du nord-ouest de la Syrie une quasi-impasse.

Ankara, membre de l’OTAN et allié de Kiev, s’avère un critique de poids de la Russie et a fourni du soutien matériel, en particulier des drones de combat Bayraktar TB2.

Mais la Turquie avance sur un terrain glissant et ne souhaite pas provoquer une escalade majeure. Il y a peu de chances qu’elle autorise des groupes rebelles syriens qu’elle soutient à attaquer les forces russes ou même celles d’Assad. Par ailleurs, ce qui reste de l’opposition syrienne est un ensemble fragmenté et disparate de forces rivales, dont les plus puissantes sont des combattants parias.

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Cela n’empêche pas certains des quasi quatre millions de réfugiés syriens en Turquie d’espérer une riposte.

« Nous sommes las de notre statut de réfugiés. Des proches, détenus dans les prisons d’Assad, et d’autres qui ont été tués par les attaques russes doivent être vengés », déclare l’un d’eux à MEE sous couvert d’anonymat.

« J’espère le lancement d’une attaque organisée contre la Russie en Syrie pour combattre dans mon pays », ajoute-t-il. « Mais nous n’avons aucun leader ni armée organisée, seulement des factions dispersées dont certaines sont islamistes, ce qui inquiète la population locale et les soutiens occidentaux. »

Le contraste entre la forte résistance ukrainienne ces derniers jours et l’effondrement de l’opposition syrienne ces dernières années est rageant pour les réfugiés.

« L’Ukraine dispose d’une armée organisée qui veut combattre. Même les politiques ukrainiens ont pris les armes pour combattre les Russes, tandis que nos politiciens, inefficaces, étaient les premiers à fuir la Syrie il y a onze ans », déplorent-ils.

Si l’Armée nationale syrienne (ANS), organisation rebelle soutenue par la Turquie, a démenti mardi ne pas être en mesure d’attaquer les forces pro-Assad en raison du cessez-le-feu, les combattants qui ont brisé la trêve par le passé ont été sanctionnés.

Le mois dernier, la libération d’un leader rebelle, exclu de l’ANS et emprisonné pendant près de deux ans pour violation de la trêve et le lancement d’une attaque sur une zone contrôlée par le gouvernement, a été célébré par de nombreux rebelles.

« L’Ukraine dispose d’une armée organisée qui veut combattre. Même les politiques ukrainiens ont pris les armes pour combattre les Russes, tandis que nos politiciens, inefficaces, étaient les premiers à fuir la Syrie il y a onze ans »

- Des opposants à Damas

L’absence de marge de manœuvre pour combattre en Syrie est susceptible de renforcer la volonté de faire la guerre en Ukraine.

« Il y a des centaines de combattants qui aimeraient aller en Ukraine mais cela dépend de notre allié turc. Va-t-il ouvrir les frontières ? » s’interroge Abu Amin, qui surveille les avions de guerre russes et syriens sous le nom d’Observatory 80. « De jeunes hommes voudraient se porter volontaire. C’est une grande occasion de se venger des forces russes puisqu’ils ne peuvent pas lancer d’attaque ici. »

Peut-être, suggère-t-il plein d’espoir, qu’une défaite russe en Ukraine pourrait renverser la table en Syrie.

« Si les forces russes en Ukraine sont vaincues, ils se retireront de Syrie et cela signifie que les rebelles pourraient atteindre le palais d’Assad en quelques semaines, mettant fin à la souffrance des Syriens à tout jamais », estime Abu Amin.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.