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Julien Cohen-Lacassagne : « On est beaucoup trop obsédés par les identités »

Dans un livre consacré aux Berbères juifs, ce professeur d’histoire-géographie enquête sur les origines du judaïsme en Afrique du Nord et la façon dont il s’est développé, pas tant en opposition à l’islam qu’au christianisme
Une photo datant de 1946 montre une scène dans le quartier juif de Marrakech, au Maroc (AFP)
Une photo datant de 1946 montre une scène dans le quartier juif de Marrakech, au Maroc (AFP)

La tradition veut que les juifs d’Afrique du Nord, comme tous ceux de la diaspora, descendent des juifs de Judée exilés après la destruction du temple de Jérusalem. 

Dans Berbères juifs, l’émergence du monothéisme en Afrique du Nord, Julien Cohen-Lacassagne, professeur d’histoire-géographie, bouleverse cette idée reçue : ce n’est pas un peuple en errance qui a traversé les mers, mais une idée, animée d’une puissante dynamique missionnaire : celle du monothéisme. 

C’est dans les bagages des Phéniciens que le judaïsme a gagné Carthage, avant d’être adopté par des tribus berbères et de s’étendre dans l’arrière-pays. Résistant à l’expansion chrétienne, puis à celle de l’islam, ces Maghrébins juifs ont marqué durablement les sociétés nord-africaines et contribué à une authentique civilisation judéo-musulmane partageant une langue, une culture et un même substrat religieux. 

« La colonisation a bouleversé cet héritage, que Cohen-Lacassagne restitue brillamment contre ‘’la tentation d’écrire une histoire juive isolée de celle du reste du monde’’ », écrit La Fabrique, son éditeur.

Dans un entretien accordé à Middle East Eye, il revient sur l’histoire des juifs maghrébins et son éclairage sur les enjeux politiques et sociétaux d’actualité.

Potiers dans le quartier juif de Marrakech, au Maroc, en 1946 (AFP)
Potiers dans le quartier juif de Marrakech, au Maroc, en 1946 (AFP)

Middle East Eye : Votre livre questionne la construction d’un récit historique reposant sur l’idée « d’un peuple-race errant, après avoir été exilé de ‘’sa patrie’’ ». Selon vous, quelle est la finalité politique de ce récit ? 

Julien Cohen-Lacassagne : Si je rejette ce récit, c’est d’abord pour des raisons factuelles : il n’y a pas plus de traces de cet exil que de traces de l’Atlantide. 

L’archéologie n’atteste nulle part d’une telle migration d’ampleur à la suite de la destruction du temple de Jérusalem en 70, et nous n’en avons aucun témoignage contemporain. D’ailleurs, aucune étude historique n’a été faite sur un tel exil, faute de sources.

Les sens de ce récit sont multiples. On ne peut pas exclure l’aspect métaphorique du scénario d’un peuple en exil depuis le Proche-Orient, celui-ci incarnant l’idée monothéiste juive qui, elle, s’est bel et bien déplacée.

Mais nous devons l’essentiel de cette mythologie aux premiers théoriciens de l’Église, de Tertullien à Augustin, qui, afin de contenir le prosélytisme juif, ont élaboré le récit d’un peuple errant, chassé de sa patrie pour le crime d’avoir été déicide. Ce mythe permit de justifier la condamnation des juifs et de les emprisonner dans une « nation » – au sens antique du mot – repliée sur elle-même.

Le monothéisme juif est entré dans une lutte intense contre le polythéisme et, presque simultanément, il s’est heurté à un monothéisme concurrent et nouveau, le christianisme

Par la suite, ce même récit a été exploité afin de légitimer un nationalisme juif contemporain. En la matière, il serait cependant absurde de parler de « finalité politique » car cela laisse entendre qu’il y aurait eu un plan préétabli. 

Or, ce n’est pas le cas : les projets politiques modernes se saisissent de mythes préexistants, en les ajustant, plus qu’ils ne les inventent de toutes pièces. Ces récits – dont celui d’un peuple juif errant n’est qu’un exemple parmi tant d’autres – sont le support d’affects dont tous les patriotismes se nourrissent.

MEE : Il y a donc ce récit officiel puis il y a votre enquête. Quelle est la thèse centrale de votre livre ?

JCL : Ce n’est pas un récit officiel, c’est une doxa, c’est-à-dire quelque chose qu’on ne questionne plus tant il est ancré dans les traditions qui nous ont été inculquées. 

Je porte un regard interrogateur sur ce que nous considérons comme des évidences. Je ne confonds l’histoire ni avec la sophrologie ni avec une quête identitaire : autrement dit, ma préoccupation en histoire n’est ni d’apaiser ni d’exciter. Ma préoccupation, c’est d’enquêter.

La thèse centrale du livre est que le monothéisme juif est passé par des phases prosélytes. Il est entré dans une lutte intense contre le polythéisme et, presque simultanément, il s’est heurté à un monothéisme concurrent et nouveau, le christianisme. 

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Le point important est que l’Afrique du Nord, terre fertile en idées nouvelles aux premiers siècles de notre ère, fut un terrain majeur de ce double affrontement. 

La victoire du christianisme, devenue religion de l’Empire romain, a interrompu les missions prosélytes juives, contraignant le judaïsme à un repli sur soi, sauf dans des marges méditerranéennes et des périphéries situées en dehors de l’espace idéologiquement dominé par le christianisme.

Ce fut le cas dans les arrière-pays berbères d’Afrique du Nord, mais aussi au sud de la péninsule arabique, en Europe orientale, dans la boucle de la Volga ou sur les marches reliant le Caucase à la Perse. Là, le prosélytisme juif s’est poursuivi, donnant naissance aux différentes communautés juives.

MEE : Qu’est-ce qui vous a amené à traiter de cette thématique, les « Berbères juifs », méconnue dans l’imaginaire collectif ? 

JCL : L’origine juive de ma famille maternelle, dont le berceau est l’Ouest algérien, a sans doute servi de point de départ à mes interrogations. 

Je crois que les origines arabo-berbères des juifs d’Afrique du Nord ne sont pas méconnues, elles sont simplement enfouies. C’est même un secret de Polichinelle. 

Mon livre est dédié à deux personnes : Jacotte Cohen, ma mère, et Daniel Timsit, militant communiste et anticolonialiste qui savait bien que, comme son nom l’indique, il était d’origine berbère. C’est vrai pour la plupart des patronymes juifs d’Afrique du Nord d’ailleurs, qui sont soit berbères, soit arabes. 

À la suite du linguiste Paul Wexler et de l’historien Shlomo Sand, je montre que les conversions au judaïsme de populations nord-africaines, qu’elles soient berbérophones ou arabophones, ne furent pas des exceptions, elles furent la règle et la matrice de la présence juive au Maghreb.

Le concept de « civilisation judéo-musulmane » a bien plus de réalité que celui de « civilisation judéo-chrétienne », le christianisme s’étant dogmatiquement et violemment construit par opposition au judaïsme, ce que l’islam ne fit pas

MEE : Vous expliquez qu’il y avait un passé commun entre juifs et musulmans, vous l’avez appelé une « civilisation judéo-musulmane », vous déclarez dans votre livre que « les juifs et les musulmans ont la même identité qui a été tuée ou repoussée ».

JCL : J’explique que les musulmans et les juifs ont une origine commune et non une identité commune. La nuance est importante car je ne conçois pas l’identité au singulier, nous avons tous plusieurs identités, certaines collectives, d’autres individuelles, et toutes s’empilent. On est beaucoup trop obsédés par les identités, mon livre montre précisément leur caractère relatif.

Je maintiens qu’il y a eu en Afrique du Nord, en y incluant la péninsule ibérique, une « civilisation judéo-musulmane » faites d’emprunts réciproques et de va-et-vient dans les deux sens. 

J’insiste sur le fait que ce concept a bien plus de réalité que celui de « civilisation judéo-chrétienne », le christianisme s’étant dogmatiquement et violemment construit par opposition au judaïsme, ce que l’islam ne fit pas, si ce n’est sur le plan formel.

MEE : Le statut des juifs en Afrique du Nord n’était pas aussi difficile que dans les ghettos européens et vous expliquez que certains politiciens israéliens préfèrent incriminer les Arabes en atténuant la profondeur de l’antisémitisme européen…

JCL : Les mellahs ou les derb el-yehud (quartiers où habitaient les résidents juifs de la ville) du Maghreb ne sont pas à mettre dans une symétrie avec les ghettos européens. 

Si les violences y ont existé à l’encontre des juifs, la mixité y était certainement plus grande et le degré d’isolement moins important.

J’évoque dans mon livre un discours du [premier ministre israélien Benyamin] Netanyahou dans lequel il décrit Hitler comme une marionnette passive entre les mains du cheikh palestinien Amin al-Husseini, mufti de Jérusalem, ce dernier lui ayant, toujours selon Netanyahou, soufflé l’idée de l’extermination des juifs. 

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Cette déclaration a suscité des réactions outrées y compris dans la classe politique israélienne, notamment celle de Zehava Gal-On, du parti Meretz. 

Elle a avant tout une portée symbolique, pas seulement en Israël, mais aussi en Europe : celle d’entreprendre un nettoyage moral de l’Europe et de l’« Occident » en désignant le monde arabe comme source de l’antisémitisme.

MEE : Julien Cohen-Lacassagne, vous êtes Français, vous vivez en Algérie et vous êtes issu d’une famille juive. Comment observez-vous ces débats sur l’identité française et ce qu’ils entraînent comme crispations mais aussi dérives (racisme, islamophobie) autour de la question de l’identité ? 

JCL : La question de l’identité nationale posée au XXIe siècle est une sorte d’anachronisme tragique, voire démoralisant. Un projet d’avenir moderne est pour moi beaucoup plus incarné par l’unité entre les nations que par l’unité de la nation, en particulier lorsque celle-ci implique suspicion et rejet des minorités. 

C’est le reflet d’inquiétudes réelles, dont les origines sont matérielles, et qui trouve des exutoires dans les manifestations de racisme et d’islamophobie. Cela crée aujourd’hui une atmosphère d’une violence inouïe et insupportable à l’encontre des minorités musulmanes vivant en France.

Vivre en Algérie m’impose certainement de m’interroger sur ma propre légitimité à écrire, non pas pour des raisons morales, mais parce que mon imaginaire, que je le veuille ou non, est déterminé par une conception de l’autre – Arabe, Berbère, musulman – faussée par un prisme colonial persistant. Il faut toujours avoir conscience de ce prisme pour pouvoir, autant que possible, s’en débarrasser.

Un peintre décore l'étoile de David sur le plafond de la synagogue, à Djerba, en Tunisie (AFP)
Un peintre décore l'étoile de David sur le plafond de la synagogue, à Djerba, en Tunisie (AFP)

MEE : En Algérie comme en Tunisie, certaines personnes ont expliqué que le rapprochement du Maroc avec Israël n’était, au regard de l’histoire des juifs au Maroc, pas si surprenant… 

JL : Je suis assez prudent car je ne suis ni Marocain ni Israélien et je ne suis pas spécialiste de relations internationales. 

En revanche, je crois que c’est en termes politiques, et non culturels ou religieux, qu’il faut interpréter cette « normalisation » des relations entre Israël et le Maroc. Or, politiquement, il est pour moi invraisemblable d’entamer une normalisation alors que Benyamin Netanyahou est Premier ministre en Israël et dirige un gouvernement brutal et sans pitié à l’encontre des Palestiniens. 

Que des ressortissants israéliens, dont certains sont d’origine marocaine, puissent voyager au Maroc est une chose que je conçois très bien – d’ailleurs, c’est ce qui s’est toujours passé –, car je suis pour la liberté de circulation. 

Mais qu’un pays arabe puisse « normaliser » des relations avec Israël alors que Gaza est toujours sous l’effet d’un blocus et que la colonisation se poursuit dans une Cisjordanie emmurée en est une autre, tout à fait problématique.