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Pierre Alonso : « Le gouvernement français considère comme des délinquants des journalistes qui ont fait leur travail »

Membre du comité éditorial de Disclose et journaliste à Libération, Pierre Alonso revient sur les convocations de journalistes d’investigation par les services de renseignement français, notamment dans le cadre d’enquêtes sur les ventes d’armes de la France à l’Arabie saoudite et aux EAU
Pour le journaliste Pierre Alonso, l’exécutif français « est bien à l’origine des convocations » de ses collègues qui ont enquêté sur l’utilisation des armes françaises au Yémen (AFP)

En France, les convocations de journalistes d’investigation par les services de renseignement au sujet de leurs enquêtes ont provoqué l’indignation de la profession.

La journaliste du Monde Ariane Chemin, qui a révélé et suivi l’affaire Benalla, du nom d’un ex-collaborateur du président Emmanuel Macron à l’origine d’un scandale retentissant, a été convoquée le 29 mai par la Direction générale de la sécurité intérieure française (DGSI).

Cette convocation est intervenue après celles d’autres journalistes du site français Disclose, de Radio France et de l’émission « Quotidien » de TMC, tous ayant enquêté sur l’utilisation d’armes françaises au Yémen.

Membre du comité éditorial de Disclose et journaliste à Libération, spécialiste des enjeux de sécurité nationale et des questions de libertés publiques, Pierre Alonso, qui a également travaillé au site d'information Owni.fr, explique les dangers pour la liberté de la presse de ces « manœuvres intimidantes » qui « ont pour but de faire taire les sources ».

Middle East Eye : Quelle serait la base juridique de la convocation, par la DGSI, des journalistes de Disclose, du Monde, de France Inter et de l’émission « Quotidien » ? Comment de telles dispositions ont pu « glisser » dans les lois françaises ?

Pierre Alonso : Les journalistes de Disclose, France Inter et « Quotidien » ont été convoqués pour compromission du secret de la défense nationale. Ils travaillaient sur les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

La compromission consiste à rendre publiques des informations secrètes, le document publié par Disclose est « confidentiel défense », le premier niveau de classification.

La justice a ouvert une enquête après une plainte du ministère des Armées. L’exécutif est donc bien à l’origine des convocations

Le délit est puni de sept ans de prison, de 100 000 euros d’amende pour ceux qui sont habilités et le violent. La peine est de cinq ans et 75 000 euros pour le « receleur », celui qui reçoit l’information sans être habilité et la met à disposition du public, comme des journalistes.

Il faut noter que la justice a ouvert une enquête après une plainte du ministère des Armées. L’exécutif est donc bien à l’origine des convocations. Au total, sept journalistes travaillant sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite ont été interrogés par le renseignement intérieur. Du jamais vu en France.

Le cas de la journaliste du Monde est très différent. Le quotidien a dévoilé qu’un partenaire d’Alexandre Benalla était un ancien des forces spéciales.

La veille, Libération avait révélé que Chokri Wakrim – c’est son nom – était en affaire avec Benalla pour un contrat russe. Wakrim a déposé plainte sur la base de l’article 413-14 du code pénal qui interdit de donner l’identité d’un membre des forces spéciales.

L’article existe depuis une loi, votée en 2016, « relative à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires ». Sans grand rapport, donc.

C’est le gouvernement Valls qui avait introduit cet article par amendement pour mieux protéger les forces spéciales, disait-il alors, dans un contexte de menace terroriste très élevée.

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MEE : Comment cette série de convocations a-t-elle été vécue par la profession ? Se développe-t-il une conscience partagée sur les risques qu’encourent les libertés ?

PA : À chaque fois qu’une convocation a été rendue publique, les rédactions se sont mobilisées, de même que des syndicats.

[Il y a deux semaines], quarante sociétés de journalistes ont signé un texte « dénonç[ant] fermement ces convocations qui ressemblent à de nouvelles tentatives d’intimidation de journalistes qui n’ont fait que leur travail : porter à la connaissance des citoyens des informations d’intérêt public ».

La profession est d’autant plus vigilante que, depuis deux ans, des pressions ont été exercées sous d’autres formes : tentative de perquisition dans la rédaction de Mediapart, garde à vue d’une journaliste couvrant les manifestations des Gilets jaunes, et même, au début du quinquennat, plainte de la ministre du Travail pour trouver l’origine des fuites sur un projet de réforme.

MEE : Quelles seraient les meilleures protections contre ces incursions du pouvoir politique dans le travail des journalistes en France ?

PA : Si l’exécutif n’apparaît pas dans la procédure ciblant la journaliste du Monde, alors qu’il est directement lié aux convocations des journalistes travaillant sur les ventes d’armes (de par la plainte déposée par le ministère des Armées), un homme est le dénominateur commun de ces deux affaires : le procureur de Paris, Rémy Heitz.

Les convocations récentes n’ont qu’un but : faire peur et ainsi tarir ces sources

Les conditions qui ont entouré sa nomination, très récente, à ce poste jette la suspicion sur son rôle.

Il a été choisi par l’Élysée, qui a ainsi jeté le discrédit sur tout ce que ferait ce magistrat au poste si sensible. Modifier les conditions de nominations des procureurs, pour qu’ils soient indépendants du pouvoir politique, est une exigence ancienne de nombreuses organisations de la société civile en France.

Mais surtout, la protection des sources reste très insatisfaisante en France. Or, les convocations récentes n’ont qu’un but : faire peur et ainsi tarir ces sources.

MEE : Garantes d’une nouvelle émancipation pour les professionnels des médias et les lanceurs d’alertes, les nouvelles technologie peuvent-elles redevenir un piège pour les libertés ?

PA : Il est navrant qu’en France, comme dans n’importe quel État autoritaire, les meilleurs alliés de la liberté de la presse deviennent les technologies sécurisant les communications.

Dans un État de droit, c’est précisément le droit qui devrait protéger les journalistes, et surtout les personnes communiquant des informations d’intérêt public, parce que sans elles, les médias n’ont plus de matière première, plus rien à donner pour éclairer et enrichir le débat public.

MEE : « L’État c’est l’État et il y a des secrets qu’on doit aussi protéger », déclarait, fin mai, Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, considérant que les journalistes sont « des justiciables comme les autres ». Que provoquent chez vous ces deux assertions ?

PA : D’une certaine façon, je suis presque d’accord. Les journalistes ne sont pas au-dessus des lois, évidemment.

Considérant le rôle de la presse dans une démocratie, le législateur a même écrit des textes spécifiques, comme les grandes lois sur le droit de la presse de 1881.

Sauf que les procédures récentes ne relèvent pas du droit de la presse. Le gouvernement considère comme des délinquants des journalistes qui ont fait leur travail : trouver des informations, les vérifier, les publier, sans mettre personne en danger et au nom de l’intérêt de tous.

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De quel secret parle Sibeth Ndiaye ? Que la France en sait beaucoup sur la manière dont sont utilisées les armes vendues à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis ? Le gouvernement n’explique même pas ce qui est si sensible, ce qui pourrait être mis en danger.

Parce que, au fond, ce qui gêne l’exécutif, c’est d’être mis à nu par ces révélations. Le récit laborieusement construit pour justifier ces ventes d’armes ne tient plus. Ne reste que le mensonge.

Il n’est pourtant pas délirant d’imaginer que les citoyens français ont un intérêt à savoir si la France respecte ou non ses engagements internationaux, en l’occurrence le traité sur le commerce des armes qui proscrit d'en vendre à des États susceptibles de commettre des crimes de guerre.

Ces manœuvres intimidantes ont pour but de faire taire les sources. C’est un message très fort adressé à celles et ceux qui ont légitimement accès à des informations secrètes.

Si vous parlez, nous vous traquerons et peu importe l’intérêt public de ces informations. Ce contexte peut peser sur les contacts avec des personnes potentiellement exposées.

Le récit laborieusement construit pour justifier ces ventes d’armes ne tient plus. Ne reste que le mensonge

MEE : Qu’est-ce que ces évolutions disent du climat politique en France en plein crise des Gilets jaunes et de la défiance face au journalisme classique ?

PA : Il a été beaucoup question de la défiance de la part de la population. On voit bien qu’elle est au moins aussi forte au sein du pouvoir.

Je crois que les citoyens et les médias peuvent se retrouver sur un point : le débat public a besoin de faits.

Si on dit que l’information est d’intérêt public, c’est précisément parce qu’elle permet d’éclairer le débat public, d’apporter des faits là où le pouvoir politique préfère la communication.