Aller au contenu principal

Héritage du roi Salmane : le monde a perdu foi en l’Arabie saoudite 

Dans ce troisième et dernier article d’une série évaluant l’héritage du roi Salmane ben Abdelaziz, Madawi al-Rasheed fait valoir que son successeur aura du mal à contracter des alliances internationales
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane s’entretient avec le roi Salmane à Riyad, en 2018 (SPA/AFP)
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane s’entretient avec le roi Salmane à Riyad, en 2018 (SPA/AFP)

Depuis la découverte de pétrole dans les années 1930, l’Arabie saoudite est un important centre d’intérêts occidentaux dans la région du Moyen-Orient. 

Le roi Salmane ben Abdelaziz cèdera le trône près d’un siècle plus tard. Son successeur verra sans doute ce rôle pivot s’éroder progressivement dans un marché mondial de l’énergie en pleine mutation.

Puisque les États-Unis ne dépendent plus du pétrole saoudien, ni du Moyen-Orient en général, la relation particulière entre le royaume et les États-Unis sera rétrogradée, laissant le pays exposé aux dangers régionaux et internationaux.

Héritage du roi Salmane : les rêves d’hégémonie régionale s’achèvent dans la tourmente
Lire

Sous le président américain Donald Trump, les nouveaux dirigeants à Riyad – surtout le prince héritier Mohammed ben Salmane – ont bénéficié d’un moment de répit tandis que le président continuait à entretenir des relations étroites avec le prince, manipulant ses craintes et ses inquiétudes, et soutenant ses dépenses frénétiques en armes. Le prince pensait qu’il pouvait s’en tirer avec un meurtre, et il l’a littéralement fait. 

Lorsque Mohammed ben Salmane a piloté le meurtre de Jamal Khashoggi à Istanbul en 2018, Trump l’a récompensé en déclarant : « Il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet événement tragique – peut-être, peut-être pas ! »

Les divagations de Trump ont bien été entendues à Riyad, offrant le réconfort nécessaire à un roi en difficulté dont le fils faisait preuve d’une brutalité sans limites

Cette déclaration fut une aubaine pour le prince héritier. Mais Trump est allé encore plus loin, ajoutant : « En tout état de cause, nous entretenons des relations avec le royaume d’Arabie saoudite. Il a été un grand allié dans notre combat très important contre l’Iran. Les États-Unis entendent rester un partenaire indéfectible de l’Arabie afin de garantir les intérêts de notre pays, d’Israël et de tous les autres partenaires dans la région. Notre objectif primordial est d’éliminer complètement la menace du terrorisme dans le monde ! » 

Divagations

Notant que l’Arabie saoudite est le plus grand pays producteur de pétrole au monde après les États-Unis, Trump a poursuivi : « Ils ont travaillé en étroite collaboration avec nous et ont été très réceptifs à mes demandes de maintenir les prix du pétrole à des niveaux raisonnables… En tant que président des Etats-Unis, j’ai l’intention de veiller à ce que, dans un monde très dangereux, les États-Unis défendent leurs intérêts nationaux et contestent vigoureusement les pays qui veulent nous faire du mal. Cela s’appelle simplement l’Amérique d’abord ! »

Les divagations de Trump ont bien été entendues à Riyad, offrant le réconfort nécessaire à un roi en difficulté dont le fils faisait preuve d’une brutalité sans limites. Ce sentiment de réconfort ne durera peut-être pas après le départ du roi, qui pourrait coïncider avec un revirement à Washington après les élections américaines de novembre.

Les médias américains, la société civile et le Congrès se sont révélés moins conciliants envers un prince dont le crime a choqué le monde.

Saad al-Jabri : le Saoudien qui pourrait faire tomber MBS
Lire

La justice américaine s’attèle maintenant à une autre tentative d’assassinat présumée des Saoudiens qui devaient éliminer un autre critique en exil, Saad al-Jabri, un ancien responsable clé du renseignement avec le déchu Mohammed ben Nayef. Jabri aurait été pris pour cible par l’escadron de la mort du prince héritier au Canada. 

Après le roi Salmane, l’Arabie saoudite pourrait ne plus être en mesure de tenir pour acquis le soutien inconditionnel d’un futur président américain. Le royaume ne peut pas non plus se tourner vers l’Europe, un autre bloc occidental qui, historiquement, a encouragé le royaume et n’a pas contesté ses excès, tant nationaux que régionaux.

L’opinion publique européenne reste sceptique quant au fait de continuer à offrir au jeune prince héritier son plein soutien, à l’exception de la Grande-Bretagne.

La France et l’Allemagne restent sur leurs gardes, car les groupes de pression pourraient réussir à mettre fin au silence historique sur les violations des droits de l’homme et du droit international par le royaume. Les deux pays hésitent toujours à soutenir l’aventure brutale du royaume au Yémen ou à soutenir pleinement sa position conflictuelle contre Téhéran, l’ennemi juré de Riyad

Un leadership qui se confrontera à la Turquie

Et après les allégations selon lesquelles l’ancien roi d’Espagne, Juan Carlos, a reçu 100 millions de dollars en pots-de-vin du défunt roi Abdallah et a dû fuir son pays, l’engagement inconditionnel avec le royaume est moins toléré.

L’Arabie saoudite se trouvera obligée de nouer des liens plus étroits avec la Chine et la Russie. Mais il est moins probable que le royaume trouvera des alliés plus forts et plus loyaux dans l’un ou l’autre pays que ses propres alliés historiques en Occident. Ses capacités militaires restent liées aux industriels et aux programmes de formation occidentaux, et surtout américains. 

En dépit du fait que le royaume de Salmane peut acheter les missiles et la technologie de surveillance de la Chine, il lui serait difficile de passer entièrement à un appareil militaire chinois.

Les cours du pétrole s’effondrent après une guerre des prix lancée par l’Arabie saoudite
Lire

Il est tout aussi improbable que la Russie remplace les États-Unis en tant que protecteur ultime des Saoudiens. Le différend entre Riyad et le président russe Vladimir Poutine au début de l’année sur les prix du pétrole et la production a préparé le terrain pour une relation troublée.

De plus, l’avis favorable de la Russie sur l’Iran et son rôle dans le monde arabe est très éloignée des aspirations du royaume à contenir l’Iran ou même à renverser son régime.

Avec un monde musulman fracturé et polarisé, le royaume de Salmane ne pourra pas revendiquer le leadership sur les pays sunnites qui remettent de plus en plus en question l’hégémonie saoudienne pour toutes sortes de raisons.

Du Pakistan à l’Indonésie, peu de dirigeants respecteront le successeur au trône, un jeune prince héritier de plus en plus associé aux intrigues et aux meurtres, et qui pourrait bien être en faillite au moment où son père décède. Le leadership saoudien sur le monde musulman sunnite se confrontera sans doute à la Turquie du président Recep Tayyip Erdoğan et à son ambition de remplacer progressivement l’Arabie saoudite et d’éroder son influence.

De nouveaux ennemis

Avec moins de dollars dans les coffres saoudiens, une économie malmenée pendant la pandémie de coronavirus, un environnement hostile pour les travailleurs musulmans et des expulsions régulières d’immigrés asiatiques et africains, les musulmans du monde entier sont de plus en plus sceptiques à l’égard des dirigeants saoudiens.

Cette position confortable pourrait ne pas durer après la mort du roi, lorsque son fils accédera au trône et deviendra l’homme dangereux de Riyad

Historiquement, de nombreux pays considéraient l’Arabie saoudite comme un facteur de stabilité, préservant le statu quo et facilitant la stabilisation de la région arabe. Toutefois, les interventions diplomatiques et militaires agressives de l’Arabie saoudite dans la région – de l’Égypte au Yémen, en passant par Bahreïn – ont remis en question le vieil adage quant à son rôle bienveillant.

Depuis 2011, le royaume s’est fait de nouveaux ennemis parmi les militants arabes pro-démocratie, les féministes et les islamistes. Mais ses apôtres et chantres occidentaux ont fermé les yeux jusqu’à ce qu’ils soient confrontés au meurtre brutal de Khashoggi.

Héritage du roi Salmane : l’avenir de l’Arabie saoudite n’a jamais semblé si sombre
Lire

Tant la guerre au Yémen que la répression intérieure qui prévaut sont restées un embarras mineur rejeté par une campagne agressive de relations publiques avec l’aide de nombreuses entreprises occidentales, les médias mondiaux et les partenaires du régime.

Cette position confortable pourrait ne pas durer après la mort du roi, lorsque son fils accédera au trône et deviendra l’homme dangereux de Riyad.

Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Retrouvez la première partie de cette série ici et la seconde ici.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Madawi al-Rasheed
Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr