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« Dis donc, le Kurde, on t’a pas vu à Omaha Beach… »

Maintenant que Donald Trump nous a précisé que la participation au débarquement des Alliés le 6 juin 44 en Normandie était son critère de reconnaissance éternelle, on comprend mieux le retrait américain qui a ouvert la voie à une invasion turque dans le nord de la Syrie
Des Kurdes syriens se rassemblent autour d’un véhicule blindé américain lors d’une manifestation contre les menaces d’offensive turques le 6 octobre dans la province syrienne de Hassaké (AFP)

L’imprévisibilité du 45e président des États-Unis s’est manifestée un fois de plus, semant la consternation jusque dans son propre camp. Lindsey Graham, sénateur républicain de la Caroline du Sud et jusque-là soutien inconditionnel de Trump, Nikky Haley, ex-ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies, redoutable faucon, Marco Rubio qui fut candidat républicain à la présidence des États-Unis ainsi que le Pentagone se sont élevés contre cette décision lourde de conséquences.

Depuis l’élection de Donald Trump à la magistrature suprême, les États-Unis ont progressivement manifesté leur désintérêt pour le chaos syrien. Cette position a été confirmée le 7 octobre par le président dans l’un de ces tweets dont il a le secret : « Les Kurdes ont combattu avec nous, mais ils ont reçu énormément d’argent et de matériel pour le faire. Cela fait des décennies qu’ils combattent la Turquie. Je me suis tenu à l’écart de ce conflit pendant presque trois ans, mais il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales. »

Par ailleurs, dans un autre tweet, le président a ajouté que les guerres récentes auxquelles les États-Unis avaient participé au Moyen-Orient leur avaient coûté 8 000 milliards de dollars. Assurément, c’est beaucoup. Beaucoup trop. Surtout pour les résultats catastrophiques que cela a donnés – à l’instar de l’Irak. Mais, présentement, ce n’est pas la question.

La question, c’est celle d’une trahison opérée en toute bonne conscience au détriment d’un peuple que l’on renvoie dans la Géhenne des guerres tribales et que l’on considère comme un ramassis de mercenaires.

Le prix du sang de l’engagement des FDS contre Daech se monte à 11 000 morts. Ça devrait appeler un peu de respect de la part du locataire de la Maison-Blanche

Cette façon de réécrire l’histoire fait l’impasse sur certains de ses épisodes comme la bataille de Kobané en 2015 menée par les Forces démocratique syriennes (FDS) ou encore la prise de Raqqa en 2017 par ces mêmes miliciens.

Dans les deux cas, les Kurdes et leurs alliés arabes ont affronté l’État islamique, véritable chancre pour toute la planète. Dans les deux cas, affirmant « no boots on the ground », les Américains en trouvé dans les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ) kurdes des combattants déterminés et efficaces.

Le prix du sang de l’engagement des FDS contre Daech se monte à 11 000 morts. Ça devrait appeler un peu de respect de la part du locataire de la Maison-Blanche.

Erdoğan joue son va-tout

Pour l’agresseur turc, les enjeux sont multiples. Comme les résultats des élections municipales en ont témoigné, Recep Tayyip Erdoğan est maintenant en grande difficulté. La perte des principales villes du pays – à commencer par Istanbul où il a débuté sa carrière en tant que maire – est un revers qui l’a considérablement affaibli.

Aux prémices d’une crise politique s’ajoute une situation économique et monétaire délicate. Depuis plusieurs mois, la livre turque se déprécie de façon constante. L’inflation tutoie les 20 %.  

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Dans ces conditions, un conflit avec les Kurdes, présentés comme des ennemis héréditaires, peut constituer un provisoire ballon d’oxygène. Provisoire parce que la guerre est coûteuse et, si elle s’éternise, difficilement supportable par un pays en récession. D’une certaine manière, Erdoğan, dont le parti, l’AKP, vient de subir deux scissions, joue son va-tout.

En revendiquant une zone de sécurité de 30 km de profondeur tout au long de 600 km de frontière, le sultan d’Ankara a plusieurs objectifs. L’un serait le retour dans cette partie du pays de 2 millions de réfugiés syriens sur les 3,6 millions qui ont trouvé refuge en Turquie. S’il réussissait son coup, ne serait-ce qu’en partie, il donnerait satisfaction à sa population victime de la crise économique, gagnée par la xénophobie et tolérant de moins en moins la présence de Syriens sur son sol.

L’autre – que l’on a tendance à sous-estimer – viserait à s’emparer du pétrole extrait dans le Rojava (zone à majorité kurde de la Syrie), soit 80 % de la production nationale syrienne. Enfin, last but not least, la réactivation de l’expansionnisme ottoman n’est pas pour déplaire à la partie la plus nationaliste de son électorat.

Retour de la terreur

En ce qui concerne l’Iran, la condamnation de l’offensive turque s’affiche comme un soutien au régime de Damas. Les Iraniens refusent une partition – donc un affaiblissement – de la Syrie dont ils ont besoin comme alliée au-delà de l’actuel conflit.

Quant à la Russie, la guerre en Syrie lui a permis de reprendre pied au Moyen-Orient, d’atteindre les fameuses mers chaudes, ambition de tous les tzars, de consolider sa présence grâce aux bases militaires de Tartous et de Hmeimim. Elle n’entend céder aucun de ses gains. Et pour s’en assurer, faute de mieux, elle continue à jouer la carte al-Assad.

Ce dernier est en train de ramasser la mise puisque, faute de meilleur soutien, les Kurdes lui ont demandé son aide. Ce que confirme l’agence de presse publique syrienne Sana lorsqu’elle déclare que l’armée syrienne a décidé d’envoyer des troupes dans le nord du pays afin d’« affronter l’agression » de la Turquie.

Des civils fuient les bombardements turcs sur la ville de Ras al-Aïn, dans le nord-est de la Syrie, le 9 octobre (AFP)
Des civils fuient les bombardements turcs sur la ville de Ras al-Aïn, dans le nord-est de la Syrie, le 9 octobre (AFP)

La Syrie compte plus de 5 millions d’exilés en Turquie, en Jordanie, au Liban, dans le Kurdistan irakien ainsi que 6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de ses frontières. La déferlante turque sur Afrin a conduit 200 000 personnes à chercher refuge ailleurs. Combien celle en cours va-t-elle provoquer de départs précipités vers des territoires moins exposés aux bombardements et à la violence soldatesque ? En cinq jours 130 000 ont déjà fui les zones de combats. Une catastrophe humanitaire se profile.

Et que vont devenir les combattants de Daech prisonniers des FDS – dont 800 d’entre eux à Aïn Issa n’ont pas tardé à échapper à leurs geôliers ? Du haut de son inconséquence, Trump a demandé à la Turquie de les prendre en charge. On peut compter sur Erdoğan pour en recycler un certain nombre, comme il l’a déjà fait pour constituer une armée fantoche qu’il a baptisée Armée nationale syrienne.

Les autres rejoindront les cellules dormantes de Daech en Syrie et en Irak. Vendredi à Qamichli, l’État islamique a revendiqué un attentat à la voiture piégée. Ce n’est qu’un début du retour de la terreur.

Réponse de la communauté internationale ?

Et la France et l’Europe ? Vont-elles s’en tenir à des déclarations de principes, à des condamnations sans effet ? Après les Pays-Bas et l’Allemagne, le 12 octobre, dans un communiqué commun, les ministères des Affaires étrangères et des Armées ont annoncé que la France avait décidé de suspendre ses exportations d’armes vers la Turquie.

Tant que la « question kurde » ne sera pas réglée par des accords internationaux garantissant aux Kurdes le droit à l’autonomie, à la reconnaissance de leur identité et à la liberté de construire le projet de société qui leur convient, la plaie ouverte en 1923 par le traité de Lausanne continuera à suppurer

Sachant que l’essentiel de l’armement turc est constitué de matériel américain (hormis les fameux S-400 russes), cette décision n’est qu’un nécessaire mais modeste début à des actions qui doivent être plus pertinentes.

Le communiqué précise que « le conseil des Affaires étrangères de l’UE, qui se réunira le 14 octobre à Luxembourg, sera l’occasion de coordonner une approche européenne en ce sens ». Acceptons-en l’augure bien que l’Union européenne ait depuis longtemps témoigné d’une sorte de volonté d’impuissance au Moyen-Orient. 

Le 10 octobre, la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, convoquée, entre autres, à la demande de la France, s’est conclue par une déclaration faisant état que la France, l’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni, la Pologne étaient « profondément préoccupés » par l’offensive turque sans toutefois la condamner. Pas plus les États-Unis que la Russie ou la Chine n’ont souhaité pousser l’opprobre plus avant. Pour ce qui est de l’OTAN, elle n’a rien à objecter – la Turquie constituant la deuxième armée de son dispositif.

Que peut faire la France pour manifester une réelle efficience ? Tout d’abord, faire suite aux demandes des FDS et obtenir la fermeture de l’espace aérien. Les FDS ont du matériel de guerre lourd mais ni avions, ni drones. Mettre un terme aux bombardements s’impose donc prioritairement.

Et pas seulement dans l’intérêt des combattants, dans celui des civils également. Ceux-ci devraient bénéficier de la protection de l’ONU. L’instance internationale démontrerait ainsi qu’elle n’est pas aussi inutile qu’il y paraît.

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Enfin, puisque les Américains poursuivent leur retrait – Mark Esper, le secrétaire américain à la Défense, a annoncé que 1 000 soldats s’apprêtaient à évacuer le nord de la Syrie –, il appartient à la France, dont les déclarations présidentielles témoignent d’une préoccupation réitérée du devenir des Kurdes, de prendre la tête de la coalition des États qui ont soutenu la lutte des FDS contre Daech. Ni le Royaume-Uni, empêtré dans le Brexit, ni l’Allemagne qui, par principe, se tient éloignée de toute revendication d’un leadership militaire ne peuvent lui disputer ce rôle.

Mais si l’urgence est de faire cesser l’agression et d’obtenir que la Turquie retourne au-delà de la frontière, à plus long terme, tant que la « question kurde » ne sera pas réglée par des accords internationaux garantissant aux Kurdes le droit à l’autonomie, à la reconnaissance de leur identité et à la liberté de construire le projet de société qui leur convient, la plaie ouverte en 1923 par le traité de Lausanne, leur refusant toute maîtrise de leur destin, continuera à suppurer.

Ainsi, de crise en crise, les Kurdes, en dépit de leur immense capacité de résilience et de courage, seront toujours les boucs émissaires des gouvernements centraux, voire des parias dans leur propre pays. Ou, comme on le constate actuellement, des oubliés par ceux à qui ils ont rendu l’inestimable service de les protéger du pire.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Jean Michel Morel
Jean Michel Morel est collaborateur à la revue ORIENTXXI et écrivain (son dernier roman, Retour à Kobané, a été publié en 2018 par les éditions A-Eurysthée).