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Interdiction des autodafés du Coran au Danemark :  une arme à double tranchant ?

La nouvelle législation danoise a suscité des critiques de la part des opposants qui y voient une atteinte à la liberté d’expression et un retour à l’époque des lois sur le blasphème
La Première ministre danoise Mette Frederiksen lors d’une conférence de presse à Copenhague le 19 décembre 2023 (Emil Nicolai Helms/Ritzau Scanpix/AFP)

Après des mois de vive polémique, le Danemark a récemment adopté une loi interdisant « le traitement inapproprié d’écrits ayant une importance religieuse significative pour une communauté religieuse reconnue ». Déchirer, brûler ou souiller publiquement des textes tels que le Coran est désormais passible d’une amende ou jusqu’à deux ans d’emprisonnement.

Après un long examen parlementaire et un débat national animé, le projet de loi a été proposé pour la première fois en août, dans le but d’être adopté avant Noël. Mission accomplie.

Le débat avait déjà dépassé les frontières du Danemark et s’était internationalisé, gagnant des pays comme la Suède et nous rappelant que, bien que la proposition de loi ait souvent été présentée comme contraire aux valeurs libérales traditionnelles de l’Europe, telles que la liberté d’expression, elle n’est ni une nouveauté ni une exception.

En réalité, le Danemark est le dernier pays en date à rejoindre un groupe de dix États de l’Union européenne, dont l’Autriche, la Pologne, la Belgique, la Grèce, la Finlande, l’Allemagne, l’Italie, l’Estonie et la Roumanie, qui ont imposé diverses interdictions sur la profanation des textes religieux.

Avant ce projet de loi, le Danemark avait été le théâtre d’une vague d’autodafés du livre saint de l’islam, dont le caractère sacré et son statut pour les musulmans peuvent sembler difficiles à appréhender pour les non-musulmans de cette société du nord de l’Europe qui compte parmi les moins religieuses du monde.

Le choc, le traumatisme, la douleur, l’humiliation, l’indignation ou même l’effroi que peuvent ressentir les musulmans pratiquants lorsqu’ils voient le Coran brûlé et profané en public, parfois devant leur propre mosquée, ne trouvent sans doute pas écho dans le vécu de la plupart des Danois.

Mais cette interdiction est compréhensible. Depuis des mois, les autodafés du Coran dans les pays européens alimentent une crise qui s’aggrave et qui a des conséquences économiques, diplomatiques, politiques et sécuritaires, tant au niveau national qu’international.

Des actes de provocation

Les pays musulmans et leurs gouvernements ont fermement condamné ces actes de provocation. Des ambassadeurs ont été convoqués et de grandes foules ont exprimé leur indignation. Plusieurs complots terroristes ont été déjoués et, à la fin de l’été, l’alerte terroriste en Suède a été passée au niveau « élevé » (le quatrième niveau sur une échelle de cinq). De toute évidence, l’ordre public était menacé.

Dans de telles circonstances, le gouvernement danois ne pouvait rester spectateur des actes provocateurs qui semaient la discorde et mettaient la nation en danger, tant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Le gouvernement danois a donc été contraint de trouver un équilibre délicat entre son engagement sincère en faveur de la liberté d’expression d’une part, et sa sécurité nationale et ses intérêts internationaux d’autre part, lesquels semblent avoir été la principale motivation de la loi, avant les considérations relatives aux sensibilités religieuses des musulmans.

L’interdiction n’est pas le signe d’une forte prise de position en faveur de l’islam et des musulmans, ni même d’un respect pour cette communauté. Elle ne s’inscrit pas non plus dans le cadre d’une politique de lutte contre l’islamophobie. Nulle part dans les justifications, textes et déclarations officiels, on ne trouve de tels termes et motivations. Le gouvernement craint simplement les représailles et le retour de bâton, alors que sa sécurité intérieure et sa politique étrangère suscitent des inquiétudes. Qui plus est, la loi sera réexaminée dans trois ans et pourrait s’avérer temporaire.

Les partisans, principalement des musulmans, saluent ce qu’ils considèrent comme une protection depuis longtemps nécessaire contre les discours haineux et les incitations à l’islamophobie

Entre temps, le gouvernement risque fort, en essayant d’éteindre un feu, d’en allumer d’autres. L’opinion publique internationale est profondément divisée entre les partisans et les opposants à la loi, et ceux qui se situent inconfortablement au milieu.

Les partisans, principalement des musulmans, saluent ce qu’ils considèrent comme une protection depuis longtemps nécessaire contre les discours haineux et les incitations à l’islamophobie. Ils ont affirmé que la liberté d’expression était invoquée dans des cas comme ceux-ci pour justifier l’islamophobie et dissimuler la haine antimusulmane derrière la noble rhétorique des libertés constitutionnelles, faisant ainsi passer les discours haineux pour de la liberté d’expression.

Ils soutiennent également que ces provocations sont des actes violents sur le plan symbolique qui favorisent et alimentent non seulement la montée de l’extrême droite en Europe, mais aussi l’islamophobie et la haine des musulmans. Lorsque ces actes se poursuivent sur une longue période, ils représentent un réel danger pour la sécurité physique des musulmans et pour leur place légitime au sein de leur propre société.

Cette approche insiste à juste titre sur le fait qu’il n’existe pas de liberté d’expression absolue, même dans les démocraties les plus avancées, où les libertés civiles fondamentales s’inscrivent toujours dans des cadres et des limites, et que la liberté d’expression doit être contrebalancée par d’autres droits fondamentaux, tels que la liberté de religion.

Des catégories entières d’expression, telles que le racisme, les propos haineux, la calomnie et la diffamation, sont généralement exclues de ce qui est considéré comme une liberté d’expression acceptable, et elles sont généralement criminalisées. Il existe un très large consensus à ce sujet.

Protection des libertés

Si elle n’est pas étrangère aux atteintes aux libertés civiles, ce qui l’expose à des accusations d’hypocrisie, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) n’en a pas moins élaboré un argumentaire juridique substantiel pour défendre l’interdiction des autodafés du Coran.

L’OCI fait valoir que l’exercice de la liberté d’expression implique certains devoirs et responsabilités en vertu du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que d’autres principes inscrits dans la Charte des Nations unies et d’autres documents internationaux, tels que la Déclaration universelle des droits de l’homme. À tout le moins, ces arguments devraient être entendus et plus largement diffusés.

Le gouvernement suédois a lui-même déclaré « voul[oir] sauvegarder la liberté d’expression en Suède. Le principe fondamental est qu’il est et restera permis d’exprimer même des opinions que d’autres perçoivent comme offensantes ou insultantes. Cela ne signifie pas que tout est permis. Par exemple, les règles relatives à l’incitation à la haine raciale fixent des limites ».

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Les détracteurs et opposants soutiennent que ces interdictions constituent de terribles capitulations face aux pressions étrangères exercées par des États autoritaires et non démocratiques, tels que l’Arabie saoudite. Ils avancent qu’il s’agit d’une abdication du droit à la liberté d’expression, créant un précédent qui ne peut que récompenser et enhardir les ennemis de la liberté, y compris les djihadistes, et exercer une pression accrue sur les États occidentaux pour qu’ils restreignent davantage la critique de l’islam tout en abandonnant leurs valeurs les plus chères.

Les détracteurs relèvent également que la nouvelle législation constitue une régression historique par rapport à la loi sur le blasphème que le Danemark a abolie en 2017, et un rétablissement du sectarisme par la réimposition de normes religieuses à l’ensemble de la société, y compris à ceux qui ne sont pas religieux. Elle pourrait également violer certains engagements internationaux auxquels le Danemark est signataire.

L’argument de la pente glissante ou de la boîte de Pandore est souvent invoqué par crainte que de tels précédents ne facilitent la restriction d’autres types de liberté d’expression qui sont offensants pour certains, ou risquent de porter atteinte à d’autres libertés civiles fondamentales, y compris celles des musulmans, au nom du respect d’autres groupes.

Un risque de retour de bâton

En effet, plutôt que de lutter contre le sectarisme antimusulman et l’islamophobie, cette loi pourrait s’avérer contre-productive à bien des égards, et pourrait même nuire aux musulmans eux-mêmes.

En restreignant la liberté d’expression, y compris l’expression de la haine ou du ressentiment à l’égard des religions – à distinguer de la haine à l’égard des personnes, puisque les lois sont censées protéger les personnes et non les religions, les idéologies ou les textes  –, cette mesure pourrait alimenter le discours de ceux qui, à l’extrême droite, ont toujours affirmé que l’islam est intrinsèquement incompatible avec les valeurs de nos sociétés démocratiques et pluralistes, et que les musulmans ne reconnaissent pas ces principes et n’ont donc pas leur place dans notre « civilisation occidentale ».

Plutôt que de contrer les islamophobes d’extrême droite, la loi pourrait en fait les servir en donnant l’impression de confirmer leur discours sur l’« incompatibilité entre l’islam et l’Occident »

Plutôt que de contrer les islamophobes d’extrême droite, la loi pourrait en fait les servir en donnant l’impression de confirmer leur discours sur l’« incompatibilité entre l’islam et l’Occident ».

Cette interdiction pourrait même se retourner contre les libertés d’expression et de religion des musulmans eux-mêmes, dans la mesure où une grande partie de leur expression religieuse a déjà été visée par des interdictions sous divers prétextes, y compris le maintien de l’ordre public, lui-même invoqué dans cette interdiction. De telles mesures sont souvent des armes à double tranchant.

Enfin, certains musulmans ont fait valoir que le Coran lui-même n’appelle pas à l’interdiction du blasphème, mais prône plutôt de rester digne, patient et résilient face à l’adversité, à l’humiliation et aux insultes.

Quoi qu’il en soit, maintenant que la loi a été adoptée, nous pouvons suivre ses effets au Danemark et dans le reste du monde occidental, et voir si elle contribuera finalement à améliorer les relations entre les musulmans et ceux qui haïssent l’islam, et notamment le Coran sacré.

Alain Gabon est professeur des universités américaines et maître de conférence en « French Studies » à l’université Wesleyenne de Virginie (Virginia Beach, États-Unis). Spécialiste du XXe siècle, il a écrit de nombreux articles sur, entre autres sujets, l’islam et les musulmans en France et dans le monde. Ses écrits ont été publiés dans plusieurs pays dans des publications académiques, des think tanks, ainsi que des médias grand public et spécialisés tels que SaphirNews, Milestones: Commentaries on the Islamic World, et Les Cahiers de l’Islam. Son récent essai intitulé « Les mythes de la “menace djihadiste” et de la “radicalisation islamiste” en Occident » est disponible en français et en anglais sur le site de l’organisation britannique The Cordoba Foundation.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Dr Alain Gabon is Associate Professor of French Studies and chair of the Department of Foreign Languages & Literatures at Virginia Wesleyan University in Virginia Beach, USA. He has written and lectured widely in the US, Europe and beyond on contemporary French culture, politics, literature and the arts and more recently on Islam and Muslims. His works have been published in several countries in academic journals, think tanks, and mainstream and specialized media such as Saphirnews, Milestones. Commentaries on the Islamic World, and Les Cahiers de l'Islam. His recent essay entitled “The Twin Myths of the Western ‘Jihadist Threat’ and ‘Islamic Radicalisation ‘” is available in French and English on the site of the UK Cordoba Foundation.
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