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La course à la présidence libanaise

La désignation de Soleiman Frangié en tant que candidat à la présidence pourrait être un signe de la nécessité absolue de parvenir à un consensus dans un Liban divisé

Pour la majorité des Libanais, les nouvelles récurrentes de l’échec de leur parlement à réunir le quorum requis pour élire un nouveau président est devenu monnaie courante sinon une affaire sans importance. Au cours des dix-huit derniers mois, le parlement libanais a échoué 32 fois à se réunir, principalement en raison du refus de l’Alliance du 8 mars pro-iranienne d’avancer sur cette question à moins que leur principal candidat, Michael Aoun, soit le seul candidat.

Cette réalité a changé récemment lorsqu’Aoun, le favori vieillissant à la présidence, s’est fait lui-même déborder et éventuellement remplacer par un de ses alliés, Soleiman Frangié. Ce dernier, réputé pour son approche agressive de la politique, a souvent fait étalage de sa relation fraternelle avec l’actuel président syrien Bachar al-Assad, allant jusqu’à déclarer : « Assad est mon ami et mon frère, et il le restera ».

Le changement radical ne tient cependant pas au fait que Frangié a doublé Aoun, du moins momentanément, mais plutôt que ce changement a été rendu possible après que Walid Joumblatt et Saad al-Hariri – tous deux fervents adversaires de Bachar al-Assad et de son régime – ont approuvé cette nomination.

Cette initiative de Joumblatt, un stratège chevronné, a reçu un accueil mitigé de la part des rivaux chiites d’Amal, dirigé par le président du parlement Nabih Berri, et du Hezbollah, dirigé par Hassan Nasrallah. Jusqu’à maintenant, le Hezbollah n’a ni approuvé ni rejeté cet accord, ce qui en soi affaiblit les chances d’Aoun, en particulier étant donné que Berri ne nourrit aucune réelle affection pour Aoun, lequel l’a attaqué à plusieurs reprises.

La seule véritable opposition à la candidature de Frangié vient d’Aoun et de Samir Geagea et de ce qui reste des factions chrétiennes au sein de la coalition du 14 mars. Alors que le premier croit qu’il est de son droit sacré, en tant que représentant légitime de la communauté maronite, de devenir président, le second voit l’élection de Frangié comme un coup dur aux principes de souveraineté et un possible retour à la domination syrienne d’avant 2005.

Le rôle de la Russie dans la sortie de l’impasse syrienne

Peu importe si l’une des factions susmentionnées change réellement d’avis, la nomination quelque peu soudaine de Frangié doit être considérée dans le contexte régional au sens large, en particulier au vu de la récente intervention militaire russe en Syrie et de ses conséquences. Pour beaucoup, la décision du président russe Vladimir Poutine d’envoyer ses troupes pour sauver à la fois Assad et l’Iran suite à leur échec répété dans leurs tentatives de vaincre complètement les rebelles syriens a été perçue comme un cadeau à Assad.

Vu sous un autre angle cependant, l’intervention russe pourrait être un pas de plus vers une Syrie post-Assad où la Russie remplace l’Iran en tant qu’arbitre régional.

Bien évidemment, ce rôle de la Russie doit être approuvé par les États-Unis, l’Europe et les pays de la région comme l’Arabie saoudite et le Qatar. En l’état, la Russie a été soutenue par ces factions pour mener l’assaut sur l’État islamique, mais Poutine est conscient du fait que, pour se débarrasser réellement de ce groupe une fois pour toutes, la raison de son émergence, Assad, doit partir. Étonnamment, l’Iran pourrait être ouvert à ce scénario puisque la Syrie et par conséquent Assad se révèlent être plus coûteux à entretenir que prévu.

Plus important encore, le début de ce consensus régional et international s’est reflété récemment au Liban en même temps que la nomination de Frangié avec la libération de seize militaires libanais retenus captifs par le Front al-Nosra depuis août 2014.

Cette épreuve embarrassante, au moins pour l’État libanais, a été résolue après un processus ardu de négociation mené par le directeur de la Sûreté générale, le général de division Abbas Ibrahim, lequel a fait la navette entre les différentes factions et orchestré un accord acceptable pour toutes les parties concernées, ce qui inclut la libération de personnes détenues dans les prisons libanaises ainsi qu’une jolie rançon.

Bien que beaucoup aient critiqué cet accord comme étant un coup moral à la souveraineté de l’État libanais et une chance pour al-Nosra de redorer son image, le fait est qu’Ibrahim, grâce à l’appui du Qatar, du Hezbollah (Iran) et peut-être de la Syrie, a su éviter un bain de sang et ouvrir la voie vers un règlement qui pourrait peut-être responsabiliser le gouvernement comateux du Premier ministre Tammam Salam.

Le timing de cet échange, en plus de l’alignement des différentes factions régionales et locales derrière la nomination de Frangié, indique le sérieux de ce projet visant à mettre fin à l’impasse politique et à ouvrir la voie vers un cadre sécuritaire plus stable.

Il n’est pas surprenant non plus que cette course folle pour élire un président survienne quelques semaines après que des kamikazes du groupe EI ont visé les banlieues chiites du sud de Beyrouth.

Malgré les mesures de sécurité très strictes du Hezbollah pour protéger ses zones, il n’empêche que le vide présidentiel couplé à l’incapacité du cabinet et du Parlement à régler les affaires de l’État a ouvert le pays à de nombreux défis, en premier lieu à la menace que représente Daech.

Le hold-up de la loi électorale

Toutefois le principal obstacle restant pour que l’investiture de Frangié reçoive le précieux soutien des factions chrétiennes est l’adoption d’une nouvelle loi électorale. Actuellement, si les élections parlementaires avaient lieu, la loi qui serait adoptée se baserait sur celle de 2009, laquelle n’est qu’une copie du système confessionnel de 1960 avec des amendements mineurs. Par coïncidence, cette loi est la même que celle que les différentes factions politiques ont ratifié dans l’accord de Doha en 2008, lequel avait à l’époque mis fin à une période de violence entre les factions pro et anti-gouvernementales.

La majorité des partis chrétiens se sont vivement opposés à cette loi – principalement le Courant patriotique libre, Kataëb et les Forces libanaises, qui souhaitent une loi qui passerait d’une circonscription simple (un homme, une voix) à la représentation proportionnelle.

Théoriquement, si la question de la loi électorale est résolue par l’adoption d’un système électoral hybride obtenu par compromis, Frangié et ses alliés, ainsi que peut-être le reste des factions libanaises, doivent encore se dissocier de la guerre civile syrienne.

Même s’il se peut que Frangié soit méprisé par beaucoup, vu comme un chef de clan brutal qui n’a pas les compétences intellectuelles et diplomatiques pour assumer les rênes de la présidence, sa nomination, et peut-être sa future élection, pourrait aider à dégager un consensus plus que nécessaire pour se défaire des effets secondaires d’années de divisions politiques. Que cette initiative d’élire Frangié produise l’effet désiré ou non, il est certain que le Liban et son élite politique ne peuvent plus tergiverser et prolonger ce vide présidentiel.

Raymond Eddé, politicien maronite chevronné et chef du Bloc national, décrivait ironiquement Soleiman Frangié senior (cinquième président du Liban) comme quelqu’un qui avait été élu pour utiliser ses muscles mais avait choisi d’utiliser son esprit. Peut-être qu’avec son petit-fils, les Libanais doivent espérer que l’actuel Frangié utilise sa tête et tente d’éloigner le Liban de la guerre civile qui ne cesse de s’étendre de l’autre côté de la frontière, en Syrie, où son « frère Bachar » semble condamné.

Makram Rabah est doctorant en histoire à l’université de Georgetown. Il est l’auteur de A Campus at War: Student Politics at the American University of Beirut, 1967–1975, et coopère régulièrement comme éditorialiste pour le site d’information Now Liban.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une voiture arborant le logo et les couleurs du mouvement chrétien al-Marada dirigé par le candidat Soleiman Frangié (sur la photo) passe devant des partisans dans la ville septentrionale de Zghorta le 7 juin 2009 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.