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Génération Tahrir : le récit cathartique d’un rêve brisé

Les intérêts géopolitiques occidentaux dans la région et les jeux de pouvoir entre les dirigeants du Golfe ont remis en question la possibilité d’un quelconque changement venant de la base
Des dizaines de milliers d’Égyptiens se rassemblent sur la place Tahrir du Caire le 25 janvier 2012, premier anniversaire du soulèvement qui a renversé le président Hosni Moubarak (AFP)

Pendant les soulèvements arabes est née une forme particulière d’activisme politique croyant au pouvoir des mouvements contestataires de masse pour susciter un changement politique. Les vestiges sclérosés de l’ère décoloniale au pouvoir étaient si bien ancrés qu’ils n’imaginaient même pas que les manants puissent se révolter – idem pour leur longue liste de soutiens externes.

De nombreux débats ont eu lieu autour des motivations derrière les soulèvements qui ont commencé en Tunisie, avant de s’étendre rapidement à l’Égypte, à Bahreïn, à la Libye, au Yémen et à la Syrie. Des activistes américains ont-ils encouragé à la démocratie les années précédentes ou y a-t-il eu une propagation à la révolte dans les médias arabes après que l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali eut fui la Tunisie ? Aucune de ces théories ne coche toutes les cases du phénomène.

Il est devenu plus difficile que jamais pour l’action populaire de renverser des gouvernements pris par surprise une fois

Les gouvernements occidentaux ont été clairement pris de court par les événements en Égypte, en Tunisie et à Bahreïn. C’est seulement face à la ténacité des activistes de la rue que les puissances occidentales ont poussé le président Hosni Moubarak à démissionner en Égypte. Les médias pro-soulèvements arabes ont minimisé les événements à Bahreïn pour des raisons confessionnelles.

Ce qui a alimenté le mouvement, c’est une vague sans précédent de mobilisation, issue d’abord et avant tout du sentiment populaire et du pouvoir du peuple. La crainte du pouvoir des masses hante les élites au pouvoir dans le monde entier depuis la Révolution française.

Les systèmes politiques modernes, quels qu’ils soient, sont conçus pour limiter les dangers découlant des mouvements populaires et s’assurer que les élections soient remportées par les bonnes personnes, celles qui ne soumettront pas l’ordre existant à un changement radical, du Liban confessionnel au collège électoral américain. Le sociologue français Gustave Le Bon a qualifié cela de psychologie des foules, une théorie classiste selon laquelle les gens ordinaires forment une foule non pensante dont l’intention réelle consiste simplement à maintenir le statu quo.

Systèmes de contrôle

Au Moyen-Orient, les régimes ont parfois su exploiter très efficacement la mobilisation de la masse – la maîtrise par l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser de la politique populaire était légendaire – mais le Printemps arabe fut le plus grand de tous les effondrements des systèmes de contrôle.

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Des gouvernements réputés mondialement dans l’art de la répression (avec le soutien politique et technologique total de l’Occident) ont été rapidement submergés. S’est effondré également le cliché orientaliste selon lequel les Arabes attendent d’être dirigés d’une main de fer et, pour citer un récent titre de Foreign Policy, n’ont jamais voulu la démocratie de toute façon.

Cependant, la leçon des soulèvements n’est pas que le peuple peut se révolter après tout. C’est qu’il doit savoir quel en est l’objectif, pour répondre à la question : et ensuite ? En Syrie, un tas d’acteurs régionaux et internationaux ont transformé une révolte populaire en horrible guerre par procuration qui a alimenté l’essor et la chute de l’État islamique et permis la survie prévisible du régime, lequel a réussi à trouver ses propres soutiens externes. Les manifestants syriens n’ont été que brièvement souverains de leur propre soulèvement.

En Libye, un schéma similaire (intervention de l’Occident et du Golfe) a évincé l’ancien dirigeant Mouammar Kadhafi, sans pouvoir établir un nouvel ordre stable.

L’Égypte illustre malheureusement parfaitement les conséquences du manque de gestion et de leadership. L’armée a manipulé la croyance populaire selon laquelle elle agissait de bonne foi, malgré les exemples précoces du contraire, tels que les violences contre les femmes au Musée égyptien, puis a joué les gentils avec le mouvement islamiste tout en écrasant la gauche et les groupes de jeunesse apolitique qui s’appelaient eux-mêmes simplement – et peut être naïvement – « les révolutionnaires ».

Le soulèvement en Syrie s’est rapidement transformé en une terrible guerre par procuration (AFP)
Le soulèvement en Syrie s’est rapidement transformé en une terrible guerre par procuration (AFP)

Les révolutions fructueuses identifient les centres du pouvoir réactionnaire et les pourchassent sans relâche. Ne pas obéir à ce principe met en danger les acquis réalisés en Tunisie, souvent cité comme l’une des réussites du Printemps arabe. Dans l’ère post Ben Ali, divers intérêts (économiques, fonciers, sécuritaires, étrangers) ont réussi à maintenir leur centre de pouvoir, engendrant une querelle relative aux prérogatives du président, du gouvernement et du Parlement, que Kais Saied gagne actuellement.

Répression nationale

Il est devenu plus difficile que jamais pour l’action populaire de renverser des gouvernements pris par surprise une fois. Les États du Moyen-Orient sont devenus certains des territoires les plus surveillés au monde, tandis que les régimes sanctionnent toutes les formes de dissension sur internet ou dans la rue. Les technologies israéliennes perfectionnées en opprimant les Palestiniens sont déployées avec des conséquences sinistres contre les dissidents. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont ainsi acquis la technologie de piratage de téléphone de la firme israélienne NSO Group.

L’ancien régime étant inamovible, Israël peut continuer à priver les Palestiniens sous occupation militaire et blocus de leurs droits civiques fondamentaux tels que la nationalité, le droit de travailler et la liberté de circulation – et ce avec l’approbation de la communauté internationale.

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Jusqu’à présent, les intérêts géopolitiques occidentaux dans la région et les jeux de pouvoir entre les dirigeants du Golfe disposant d’énormes ressources financières à dépenser dans des aventures sans frontières ont remis en question la possibilité d’un quelconque changement venant de la base.

Tout mouvement populaire qui survit aux premières étapes de répression nationale se retrouve face au second obstacle : comprendre ce que l’Occident et le Golfe pensent d’eux. Le déclin impérial des États-Unis, l’intérêt croissant de la Chine dans la région et la puissance déclinante des pétrodollars du Golfe (autant de tendances à long terme qui pourraient influencer le succès d’une mobilisation nationale) pourraient prendre des années avant d’avoir un impact.

Dans cette situation, les diasporas ne feront que croître. Il y a plus de 3,5 millions de réfugiés syriens en Turquie, un million au Liban et plus d’un demi-million en Jordanie. Mais il est également un nombre inconnu d’Égyptiens, de Bahreïnis, de Saoudiens, de Yéménites et de Libyens qui se sont installés en Europe et en Amérique du Nord en raison de la violence politique et de la répression associée aux soulèvements et à leurs conséquences.

Des événements tels que les manifestations de la place Tahrir sont devenus un souvenir sacré, l’endroit où « la génération qui a décidé de se révolter » peut concentrer ses pensées via le récit cathartique d’un rêve brisé. Chaque soulèvement a eu son Tahrir – mais les temps changent, tout comme Tahrir. Pas uniquement concrètement : le coup le plus important que pouvait porter le gouvernement à sa valeur symbolique fut de créer une nouvelle capitale à l’extérieur du Caire. Le centre du Caire n’a plus le prestige politique et économique qu’il avait il y a dix ans. Qu’importe la lutte sociale, elle portera un autre nom et se fera ailleurs.

- Andrew Hammond enseigne actuellement l’histoire turque à l’Université d’Oxford. Il est l’auteur de Popular Culture in North Africa and the Middle East, The Illusion of Reform in Saudi Arabia, et de nombreux articles universitaires sur la pensée islamique moderne. Il a travaillé au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), pour la BBC Arabic et Reuters en Égypte et en Arabie saoudite.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Andrew Hammond currently teaches Turkish history at Oxford university. He is the author of Popular Culture in North Africa and the Middle East, The Illusion of Reform in Saudi Arabia, and numerous academic articles on modern Islamic thought. He worked previously at the European Council on Foreign Relations, BBC Arabic and Reuters in Egypt and Saudi Arabia.