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Seul Donald Trump peut arrêter la frénésie d’exécutions de Mohammed ben Salmane

Les exécutions en Arabie saoudite reflètent soigneusement les revirements de fortune politique du président américain. Ce dernier y mettra-t-il un terme ?
Le président américain Donald Trump et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane pendant le sommet du G20 à Buenos Aires, en Argentine, le 30 novembre 2018 (Reuters)

Le monde n’a pas réagi lorsque trois intellectuels musulmans – Salman al-Ouda, Awad al-Qarni et Ali al-Omari – ont été arrêtés en septembre 2017.

Reuters avait rapporté à l’époque que tous trois n’appartenaient pas à l’establishment religieux soutenu par l’État et évoqué la peine de prison dont avait écopée al-Ouda, vingt ans plus tôt, pour avoir tenté de mettre en place un mouvement inspiré des Frères musulmans, Sahwa (« réveil »). 

Cela n’a pas fait les gros titres.

« Islam modéré »

Un mois plus tard, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) déclarait au Gardian qu’il allait ramener le royaume vers un « islam modéré » et demandait le « soutien de la communauté internationale pour transformer le royaume radical en société ouverte qui émancipe ses citoyens et attire les investisseurs ».

La première personne ayant attiré mon attention sur la nature de ces accusations et sur ce qu’elles révélaient du régime est Jamal Khashoggi

The Guardian a tout gobé – comme les nombreux investisseurs qui ont fait la queue pour être invités à la deuxième édition de la conférence surnommée le « Davos du désert ». 

« Les commentaires du prince héritier sont les plus catégoriques qu’il ait tenus au cours d’un programme de réformes d’une durée de six mois qui a présenté des réformes culturelles et des incitations économiques inimaginables ces dernières décennies, au cours desquelles le royaume a été accusé de promouvoir un style d’islam souscrivant à l’extrémisme », remarquait l’article.

Cette couverture médiatique complaisante s’est poursuivie tout au long de la série d’arrestations de masse qui allait suivre cette année-là, à compter du moment où le Ritz Carlton a été transformé en centre de détention en novembre de la même année. 

En juin 2018, la levée de l’interdiction de conduire des femmes est venue confirmer ce que le monde voulait voir. Inutile de voir ce qui arrivait aux femmes activistes elles-mêmes qui étaient – et sont toujours – en prison.

Salman al-Ouda a été détenu pendant un an avant d’être officiellement inculpé de 37 chefs d’accusation de terrorisme.

L’avertissement de Jamal Khashoggi

La première personne ayant attiré mon attention sur la nature de ces accusations et sur ce qu’elles révélaient du régime qui les proférait, c’est Jamal Khashoggi.

Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi lors d’une conférence en septembre 2018 (Reuters)
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi lors d’une conférence en septembre 2018 (Reuters)

Le procès de Salman al-Ouda est l’une des dernières choses dont il a parlé à un groupe d’amis à Londres le samedi avant de se rendre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul trois jours plus tard. « Vous devez expliquer au monde à quel point ces accusations sont ridicules », implorait presque Khashoggi.

L’assassinat de Khashoggi a fait exploser la couverture de ben Salmane, mais n’a pas empêché les tentatives visant à présenter le prince héritier comme un homme bien entouré de mauvais conseillers

Khashoggi avait raison d’être indigné par les propos tenus ouvertement par le procureur.

Il avait révélé que « dénoncer les injustices à l’égard des prisonniers » ou exprimer « du cynisme et du sarcasme face aux réalisations du gouvernement » constitue un crime passible de la peine de mort dans la nouvelle Arabie saoudite, réformiste et tournée vers l’avenir du prince héritier.

L’assassinat de Khashoggi a fait exploser la couverture de ben Salmane, en particulier à Washington, mais n’a pas empêché les tentatives visant à présenter le prince héritier comme un homme bien entouré de mauvais conseillers.

Fabrication de mythes

Parmi ces exercices de fabrication de mythes figure l’histoire selon laquelle le prince héritier avait été partiellement privé, quoique temporairement, de son autorité par son père et qu’il n’avait pas assisté à une série de réunions ministérielles et diplomatiques de haut niveau à Riyad. 

Cela va à l’encontre des informations persistantes concernant les capacités mentales et cognitives défaillantes du roi Salmane, dévoilées par des personnes qui ont tenté de lui parler ou qui ont entendu sa conversation – bien qu’il soit important de noter ici que ce fait est loin d’être prouvé.

Même lorsqu’il dispose d’un scénario à suivre, comme lors de l’important sommet entre la Ligue arabe et l’Union européenne à Charm el-Cheikh en Égypte en février dernier, le roi trébuche.

Tout bien considéré, il est probable que le père est tout autant un « hôte » de son fils que le reste de la famille royale. Les manifestations publiques de dissidence sont rares. 

La réalité est que depuis qu’il a été nommé prince héritier en juin 2017 et qu’il a pris le contrôle des forces de sécurité, des services de renseignement et des trois armées d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane contrôle totalement le royaume, gérant lui-même tout ce qui arrive, notamment à ses dissidents.  

Dès le début, MBS s’est employé à façonner un État autocrate et a listé les personnes dont il devait se débarrasser pour y arriver.

Pouvoir absolu

Il a fallu deux longues années au reste du monde pour comprendre le projet du prince héritier de mettre en place un pouvoir absolu dans la plus importante monarchie absolue au monde.

Mohammed ben Salmane (à gauche) en conversation avec le grand mufti du royaume, Abdul Aziz al-Sheikh, en novembre 2018 (AFP)
Mohammed ben Salmane (à gauche) en conversation avec le grand mufti du royaume, Abdul Aziz al-Sheikh, en novembre 2018 (AFP)

Cela n’a pas grand-chose à voir avec la modernisation et rien à voir avec l’islam modéré. 

Si tel était le cas, ceux comme Salman al-Ouda – qui a contesté les interprétations littérales de la charia et déclaré que même si c’était mal, l’homosexualité ne devrait pas être punie – ne seraient pas en prison à attendre leur exécution (même si la sentence n’a pas encore été exécutée).

Dès le début, MBS s’est employé à façonner un État autocrate et a listé les personnes dont il devait se débarrasser pour y arriver

Il serait aux côtés du prince héritier en tant que conseiller.

L’establishment religieux conservateur en Arabie saoudite a toujours été divisé entre l’establishment wahhabite officiel, qui exige une allégeance aveugle et inconditionnelle envers le roi, et les intellectuels indépendants qui contestent cela, au nom de l’islam.

Ben Salmane a pratiquement laissé intact l’establishment officiel, tout en supprimant les penseurs qui contestent le statu quo conservateur.

C’est pourquoi ces trois intellectuels musulmans étaient si importants et ont fait partie de la première vague d’arrestations, et pourquoi malgré tout l’indignation occidentale provoquée par l’affaire Khashoggi, ben Salmane semble déterminé à les exécuter. 

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Individus indépendants et modérés, ils menacent davantage le projet de ben Salmane de s’établir comme souverain absolu que ses autres détenus politiques. Leur popularité sur Internet, où ils comptent des dizaines de millions d’adeptes, témoigne de la menace qu’ils représentent. 

Adversaire avide de l’islam politique, Mohammed ben Salmane ne craint pas d’utiliser l’islam à des fins politiques. Quelques mois avant les arrestations, il choisit soigneusement le moment et le lieu de son investiture en tant que prince héritier. 

Cette pièce de théâtre politique a été mise en scène à la Mecque ; toutefois, la nuit où elle s’est produite était encore plus significative. 

Le 21 juin 2017 était la 27e nuit du Ramadan, connue sous le nom de Laylat al-Qadr – la nuit du destin. C’est la nuit où le Coran a été révélé pour la première fois au prophète Mohammed. C’est la nuit la plus sainte du calendrier islamique, plus puissante pour les fidèles que « mille mois ».

Ce n’est pas pour rien que ben Salmane a choisi cette nuit-là pour recevoir officiellement le serment d’allégeance. MBS abuse du calendrier islamique aussi facilement que n’importe quel évangéliste américain le fait avec le calendrier chrétien. 

Qui peut empêcher l’exécution ?

Si ben Salmane a, et a toujours eu, le contrôle plein et entier, qui pourrait alors empêcher ces exécutions d’avoir lieu ? Pas son père, ni ses conseillers. Pas le reste du clan royal qui se tapit, plus préoccupé par son portefeuille que par son propre pays. 

Le peuple saoudien ne peut rien faire non plus pour protéger ces trois hommes qu’il aimait regarder à la télévision. Aucun dirigeant européen ne pourrait mettre un terme aux exécutions. Pas plus que le Département d’État américain qui a condamné le procès d’al-Ouda dans son rapport annuel sur les droits de l’homme. 

Il n’y a qu’un seul homme que ben Salmane écoutera, et il s’agit de Donald Trump

Il n’y a qu’un seul homme que ben Salmane écoutera, et il s’agit Donald Trump.

La frénésie d’exécutions de ben Salmane reflète soigneusement les revirements de fortune politique de Trump. Ben Salmane a attendu la publication en mars du rapport du procureur spécial Robert Mueller sur l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle avant de procéder à l’exécution en masse de 37 militants principalement chiites.

Le calcul de Riyad était le suivant : une fois que la présidence de Trump ne serait plus sous pression politique, celui-ci serait plus libre de soutenir ses vrais alliés au Moyen-Orient. Même quand le président des États-Unis était sous pression, il a maintenu la ligne saoudienne avec l’affaire Khashoggi, indiquant que les États-Unis ne puniraient pas le royaume pour ce meurtre. Et cela a été prouvé depuis. 

Sanglant deuxième mandat de Trump

L’exécution de ces 37 personnes était en elle-même un ballon d’essai, m’ont dit deux sources du gouvernement saoudien, et encore une fois, Trump s’est comporté comme on s’y attendait.

Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch, partage le même point de vue.

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« Toute nouvelle exécution de dissidents politiques est une conséquence directe de l’environnement favorable créé par l’administration Trump et de son message immoral maintes fois répété en public : peu importent les odieux abus que vous perpétrez contre votre peuple, nous protégeons vos arrières. »

L’Amérique libérale, voire l’Europe, ne seront pas les seules à subir les conséquences d’un second mandat de Trump en tant que président, ce qui est malheureusement le pari actuel à Washington.

Le second mandat de Trump sera payé par le sang dans tout le Moyen-Orient, avec notamment l’exécution de dissidents politiques en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et en Égypte. Quel que soit leur comportement, Trump continuera à accorder l’impunité aux despotes de ces pays.

Certains membres du gouvernement à Riyad espèrent désespérément que ben Salmane révoquera la décision, qui aurait déjà été prise selon eux, de condamner et exécuter les trois intellectuels juste après le Ramadan. Un conseiller plus sage l’emportera-t-il ? Cela n’a pas été le cas par le passé.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.