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Hassaké, une bataille féroce et aucune leçon tirée en Europe

Afin de s’éviter des débats politiques sensibles, notamment sur la question du rapatriement de ses ressortissants, l’Europe contribue à la revitalisation de l’EI. Alors qu’un regain d’activité est observé en Irak et en Syrie, l’heure n’est-elle pas venue de changer de logiciel ?
Funérailles à Hassaké de combattants des Forces démocratiques syriennes, tués lors d'affrontements avec des membres de l’EI dans la prison de al-Sina’a (AFP)
À Hassaké, des proches de membres des Forces démocratiques syriennes tués lors de la mutinerie au sein de la prison de al-Sinaa pleurent les leurs (AFP)

Plusieurs jours de très violents combats, près de 450 morts, de tout jeunes hommes utilisés comme boucliers humains, des détenus du groupe État islamique (EI) qui s’évaporent dans la nature, des otages décapités, des dizaines de milliers de civils qui fuient…

Le bilan – non exhaustif – de la « bataille d’Hassaké », en Syrie, qui a opposé les Forces démocratiques syriennes (FDS), appuyées par des moyens américains et britanniques, à l’EI, après l’attaque de la prison de Sinaa par ces derniers, est tout simplement terrifiant. 

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Mais visiblement pas suffisant pour que les chancelleries européennes s’en inquiètent, du moins publiquement. Ainsi, en France – comme ailleurs en Europe –, à l’heure où nous écrivons ces lignes, rien n’a filtré de ce qui se dit au sommet de l’État. Un silence davantage coupable qu’assourdissant.

Longtemps préoccupation numéro une pour le Vieux Continent, le frénétique tourbillon politico-médiatique causé par les activités de l’organisation État islamique entre 2014 et 2018 s’est progressivement dissipé à partir de la « bataille finale » de Baghouz en mars 2019, jusqu’à devenir presque inexistant aujourd’hui.

Et qu’importe si, sur le théâtre irako-syrien, l’EI n’est pas défait, que plusieurs centaines de ressortissants français sont toujours sur site et, pire, que les conditions qui ont contribué à son émergence perdurent : dans l’inconscient collectif, Daech semble être une histoire douloureuse qui se conjugue au passé.

L’urgence du rapatriement

Ignorer un problème ne le résout pas. Les événements qui se sont déroulés à la fin du mois de janvier près de la ville d’Hassaké en sont une flagrante illustration.

Sans procès ni condamnation, sans même que des charges ne soient officiellement retenues contre eux, près de 12 000 détenus affiliés à l’EI n’ont pour seul horizon qu’une terrifiante issue : la vengeance ou la mort

Selon les Forces démocratiques syriennes qui contrôlent la zone, le lieu abrite plus de 4 000 personnes, dont des hauts commandants de l’organisation, des combattants, parfois des jeunes garçons à peine sortis de l’enfance, ainsi que des prisonniers d’une cinquantaine de nationalités. Ces derniers, d’après les forces arabo-kurdes, figureraient parmi les plus dangereux.

Comme dans les autres « établissements » similaires connus dans le nord-est de la Syrie, les prisonniers de l’EI croupissent dans des conditions qu’il ne vaut mieux pas croiser avec celles établies par la Convention de Genève.

Une situation qui dépasse l’entendement : à Hassaké, par exemple, ces détenus, figurant parmi les plus craints au monde, sont entassés dans un ancien collège retapé à la-va-vite grâce à des financements alliés – américains, surtout –, à deux pas de quartiers habités par des civils. 

Des hommes soupçonnés d'être affiliés au groupe État islamique (EI), regardent par l'ouverture d'une cellule de prison dans la ville de Hassaké, le 26 octobre 2019 (AFP/Fadel Senna)
Des hommes soupçonnés d'être affiliés au groupe État islamique (EI) regardent par l'ouverture d'une cellule de prison dans la ville de Hassaké, le 26 octobre 2019 (AFP/Fadel Senna)

Entassés dans des cellules improvisées, sans fenêtres, ils sont tellement nombreux à l’intérieur de chacune qu’il leur est impossible de s’allonger en même temps. Un scénario qui n’est pas sans rappeler le contexte carcéral en Irak de la fin des années 2000, où les prisons américaines ont fait le lit de l’EI.

Sans procès, sans condamnation, sans même que des charges ne soient officiellement retenues contre eux, près de 12 000 détenus affiliés à l’EI n’ont pour seul horizon qu’une terrifiante issue : la vengeance ou la mort.

Ainsi, on ne sait plus trop si ces prisons sont des cimetières pour vivants ou un baril de poudre prêt à exploser, que les forces de la coalition ont sous-traitées à leurs « alliés » kurdes. Comme si en l’enfouissant précautionneusement à l’abri de leurs propres regards, les Occidentaux avaient réglé ce problème pour toujours. 

Si les États-Unis ont rapatrié leurs justiciables – dont le nombre était certes limité –, en Europe, aucune politique coordonnée n’a été mise en place, en dépit des demandes répétées des forces kurdes et de la diplomatie américaine.

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Une dynamique de déni guidée avant tout par des questions politiques d’ordre interne, qui ont poussé de nombreux gouvernements à ne pas mener ce débat pourtant crucial.

C’est le cas de la France. En mars 2019, selon des documents émanant des services de renseignement et rendus publics par Libération, l’exécutif envisageait le retour de Syrie de 250 ressortissants. Une opération minutieusement programmée qui sera rapidement gelée, très probablement en raison de l’hostilité de l’opinion publique sur ce dossier. 

Depuis, c’est silence radio, ou presque, et rares sont les hommes et femmes politiques s’aventurant dans ce dossier.

L’intervention de Jean-Luc Mélenchon, interrogé à ce sujet il y a quelques jours dans l’émission « C’est dans l’air », en est d’ailleurs symptomatique.

Sous couvert d’une noble volonté de ne pas soustraire ces prisonniers à la justice du pays dans lequel ils sont accusés de crimes, le leader de la France insoumise a martelé que leur place était là-bas.

Les camps, un double scandale

C’est oublier qu’en Irak, plusieurs dizaines de milliers de personnes attendent dans le couloir de la mort, au terme de procès iniques et expéditifs, et qu’en Syrie, les conditions à ce qu’un organe légitime et équitable puisse effectuer ce travail titanesque ne sont pas prêtes d’être réunies. 

Ainsi, au contraire, en laissant les ressortissants européens sur place au cœur d’une région tourmentée, le risque qu’ils échappent à la justice est grand. Et si le seul rapatriement des combattants étrangers et de leurs proches ne réglera pas la question Daech, une telle dynamique constituerait néanmoins une avancée qui serait tout sauf anecdotique.

Le camp d’al-Hol, qui accueille des proches de combattants de l’EI, abrite près de 56 000 déplacés, dont la moitié sont âgés de moins de 18 ans (AFP/Delil Souleiman)
Le camp d’al-Hol, qui accueille des proches de combattants de l’EI, abrite près de 56 000 déplacés, dont la moitié sont âgés de moins de 18 ans (AFP/Delil Souleiman)

Car, en plus des prisons, il faut également prendre en considération plusieurs camps tentaculaires installés dans le nord-est syrien, qui compteraient environ 70 000 pensionnaires, dont de très nombreux étrangers.

Parmi eux, al-Hol et Roj, où de nombreux confrères n’ont cessé de dénoncer, là aussi, un double scandale, humanitaire et sécuritaire.

Rien qu’en 2021, 91 personnes ont été assassinées à al-Hol. À Roj, en décembre dernier, une Française est décédée du diabète, laissant sa fille de 6 ans orpheline, qui, depuis, est toujours sur place.

Une situation ne saurait se lire sous le seul prisme sécuritaire : si ne pas rapatrier les combattants étrangers représente une faute politique, laisser croupir les familles et les enfants – ces derniers étant avant tout des victimes – est un acte dont on ne sait s’il est davantage irresponsable ou criminel.

La Turquie, un facteur de déstabilisation

Même si c’est une tendance particulièrement à la mode, il est difficile voire malhonnête de jeter la pierre aux forces kurdes : ces dernières années, l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES) n’a eu de cesse de réclamer la création d’un tribunal international sur site, afin que soient rapatriés les combattants étrangers par leurs pays d’origine.

Des femmes membres des Forces démocratiques syriennes, bête noire d'Ankara, déployées devant la prison d’al-Sina’a, le 26 janvier 2022 (AFP)
Des femmes membres des Forces démocratiques syriennes, bête noire d'Ankara, déployées devant la prison d’al-Sinaa, le 26 janvier 2022 (AFP)

Leurs détracteurs rétorqueront que ces milliers de prisonniers sont un avantage politique pour les Kurdes afin d’obtenir la protection de la coalition internationale (menée par les Etats-Unis), et ce n’est pas totalement faux.

Mais, loin d’être gage de quelconques gains en la matière, la garde de ces prisonniers et de leurs familles est avant tout un fardeau très coûteux, autant financièrement qu’humainement.

Pour les Kurdes, la garde de ces prisonniers et de leurs familles est avant tout un fardeau très coûteux, autant financièrement qu’humainement

Quant au gain politique, il est largement contestable, puisque rien ni personne ne semble pouvoir ni vouloir freiner les ambitions turques, ces derniers pilonnant régulièrement les positions kurdes dans la région, en plus d’occuper un bout de territoire non négligeable.  

L’AANES ne tient qu’à un fil et doit faire face à un contexte aujourd’hui extrêmement défavorable. Un comble : durant la bataille d’Hassaké, les autorités kurdes ont fait savoir qu’un véhicule transportant des combattants des FDS, envoyé en renfort par le conseil militaire de Tell Tamer, avait été frappé par un drone turc, occasionnant de lourdes blessures parmi les occupants du véhicule.

Une réalité qu’il convient de prendre en compte : si la Turquie s’est à plusieurs reprises plainte d’être présentée à tort comme un soutien de l’EI, la politique menée par Recep Tayyip Erdoğan n’aide pas à « blanchir » son pays de ces accusations. 

Et les exemples récents ne manquent pas : déjà, lors de l’offensive lancée en octobre 2019 sur le nord-est de la Syrie, des observateurs notaient qu’un bombardement turc avait permis l’évasion de plusieurs centaines de personnes affiliées à l’EI.

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Le 1er février, alors que la situation sur place restait extrêmement confuse, la Turquie a lancé une nouvelle opération, baptisée « Aigle d’hiver », qui s’est ponctuée, selon des médias turcs, par des frappes sur près de 80 cibles kurdes à travers la Syrie et l'Irak.

Une attaque, à n’en pas douter, à mettre en lien avec la mort d’Abou Ibrahim al-Hachimi al-Qourachi, successeur d’Abou Bakr al-Baghdadi à la tête de l’organisation : ce dernier, qui s’est donné la mort presque simultanément lors d’une opération américaine, se trouvait à quelques kilomètres seulement de la frontière turque.

Ainsi, il est donc difficile d’imaginer les forces américaines opérer sur zone sans l’assentiment d’Ankara ; une nouvelle preuve, s’il en était besoin, que les Kurdes servent, encore et toujours, de variable d’ajustement.

Dans cette équation, le rôle de la Turquie est ainsi à prendre en considération. Puissant diplomatiquement, capable d’imposer ses conditions aux acteurs régionaux, le pays mené par Recep Tayyip Erdoğan restera un facteur de déstabilisation tant qu’il sera moins effrayé par le retour de l’EI que par l’administration kurde toujours en place à sa frontière.

Et bien qu’Ankara ait placé d’autres pions à l’ouest du pays, il se satisfera de tout ce qui viendra affaiblir ses irréductibles ennemis kurdes, qu’il s’agisse de l’EI ou de n’importe quelle autre force.

En Syrie comme en Irak, l’urgence règne

L’attaque de la prison de Sinaa n’est pas un épiphénomène. C’est avant tout un message fort envoyé par le groupe État islamique à ses membres et à ses soutiens, où qu’ils soient. Celui que rien n’est fini.

Et, inexorablement, la pression exercée simultanément par la Turquie sur la zone contribue à désinhiber les cellules dormantes, le chaos leur étant extrêmement favorable.

Toutefois, si tous les regards sont aujourd’hui tournés vers le nord-est de la Syrie, il ne faut pas pour autant négliger le dramatique développement des opérations en Irak, où le continuum des activités de l’EI se solde par des attaques quasi quotidiennes.

En Irak, des forces de la police fédérale traquent les membres de l'EI sur une route sensible en Kirkouk et Salaheddine (MEE/Laurent Perpigna Iban)
En Irak, des forces de la police fédérale traquent les membres de l’EI sur une route sensible entre Kirkouk et Salaheddine (MEE/Laurent Perpigna Iban)

C’est le cas au cœur des territoires disputés entre l’État fédéral et la région autonome du Kurdistan irakien, une bande de 40 000 kilomètres carrés traversant le pays d’ouest en est, au cœur d’un différend jamais résolu entre Bagdad et Erbil, et qui est le théâtre d’une amplification des accrochages dramatiques.

Si le retour des combattants français et de leurs familles peut légitimement inquiéter, le message renvoyé par la bataille d’Hassaké est clair : les laisser sur place au sein d’incubateurs géants aussi poreux représente un danger, qui, tôt ou tard, nous explosera à la figure

Cette zone grise s’est transformée en un corridor à haut risque à l’intérieur duquel transitent de nombreux membres de l’EI – y compris depuis la Syrie –, qui harcèlent les forces de sécurité irakiennes et kurdes, et qui recrutent large parmi des populations sunnites autant paupérisées que discriminées.

Un nouveau bégaiement de l’histoire ? Probable. Comme aujourd’hui, entre 2007 et 2009, le commandement américain ne cessait de déclarer que la question « terroriste » en Irak était réglée. Avec les conséquences que l’on connaît.

Dans un contexte régional chaotique, où en Irak comme en Syrie, aucune question de fond n’est résolue, il convient de prendre la mesure de cette situation. Diplomatiquement déjà, mais également sur le terrain judiciaire.

Car si le retour des combattants français et de leurs familles peut légitimement inquiéter, le message renvoyé par la bataille d’Hassaké est clair : les laisser sur place au sein d’incubateurs géants aussi poreux représente un danger, qui, tôt ou tard, nous explosera à la figure. Avec ou sans complicité étrangère.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Laurent Perpigna Iban est un journaliste et photographe indépendant, souvent sur la route du Proche et du Moyen-Orient. Il travaille également sur la question des nations sans État.