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Quelles sont les véritables raisons de l’opération turque en Syrie ?

La Turquie, qui accuse les forces kurdes de ne pas s’être complètement retirées de la « zone de sécurité », menace d’intervenir à nouveau dans le nord de la Syrie. Mais que recherche-t-elle ?
Des combattants syriens soutenus par la Turquie enfoncent une porte à Ras al-Ain, le 19 octobre (AFP)

Depuis que la situation a commencé à mal tourner en Syrie, après le soulèvement provoqué par le Printemps arabe de 2011, le brouillard ordinaire de la guerre s’est transformé en une boîte noire impénétrable. 

Aucun des acteurs politiques impliqués – Turquie, États-Unis, Iran, Russie, Israël, Émirats arabes unis, Qatar et Arabie Saoudite – n’a fait de bons calculs, pas plus que les divers groupes extrémistes non étatiques associés à al-Qaïda et, plus tard, au groupe État islamique (EI), ou encore diverses insurrections syriennes anti-Damas. 

Aucun conflit international n’a jamais été aussi opaque, multiforme et assailli par le jeu de forces politiques nationales, régionales et mondiales, que ce soit en elles-mêmes ou entre elles.

Cette opération militaire turque est obscurcie par les réalités d’une variété de programmes déployés à des fins de manipulation – dans lesquels les faits, les intentions et les motivations sont subordonnés à la rigidité systématique d’objectifs politiques plus vastes et rarement reconnus. 

Des erreurs de calcul fondamentales

Plusieurs erreurs de calcul fondamentales commises par des acteurs non syriens ont contribué à la dévastation de la Syrie, aux souffrances massives de son peuple, aux centaines de milliers de morts et de blessés et au déplacement de millions de personnes.

Cela a créé un ensemble de circonstances peu susceptible de produire une issue satisfaisante. 

L’erreur de calcul la plus grave, que se partagent en particulier Ankara et Washington, est d’avoir cru qu’une intervention militaire pourrait rapidement faire pencher la balance et produire le changement de régime à Damas recherché depuis des décennies par les États-Unis et Israël.

Les capacités de l’Iran et de la Russie à neutraliser les interventions anti-Assad, le soutien interne dont bénéficie le gouvernement à Damas et l’efficacité des forces armées syriennes sur le terrain n’ont pas été pris en compte.

Au cours des années de désordre, la lutte pour le contrôle de l’État syrien s’est mêlée à d’autres préoccupations politiques

Au cours des années de désordre, la lutte pour le contrôle de l’État syrien s’est mêlée à d’autres préoccupations politiques, notamment la lutte menée par les États-Unis contre l’EI et les efforts déployés par les Kurdes pour poursuivre leurs objectifs d’autodétermination. 

Les Kurdes syriens ont salué la collaboration avec les forces militaires américaines pour lutter contre l’État islamique, dans l’espoir d’obtenir une indépendance politique sous le leadership des Unités de protection du peuple (YPG). 

Washington a négligé le fait que les YPG sont étroitement liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cela revient à oublier le fait que les Kurdes sont engagés depuis plus de trois décennies dans une lutte armée contre la Turquie qui a coûté la vie à plus de 40 000 personnes. 

Des signaux contradictoires

Le premier plan, tout aussi compliqué, contesté et pertinent que cet arrière-plan, est encore plus flou.

Comme d’habitude, la diplomatie du président américain Donald Trump a envoyé de manière irresponsable les signaux les plus contradictoires possible à toutes les parties intéressées, que sont venues aggraver des insultes incendiaires lancées aveuglément contre l’identité et les aspirations kurdes. Pour Ankara, le retrait brutal des forces militaires américaines semblait clairement voulu et a été interprété à raison comme un feu vert pour une offensive turque. 

Ce signal a rapidement été suivi de menaces irrationnelles proférées par Trump, mettant en garde la Turquie contre de graves conséquences si elle ne respectait pas les ordres de la Maison-Blanche. Ce changement de direction brusque et déroutant semble avoir été provoqué par la politique intérieure américaine, en particulier par les critiques acerbes adressées à Trump par les républicains du Congrès.

Des véhicules de l’armée américaine traversent la ville de Tall Tamer, dans le nord de la Syrie, le 20 octobre (AFP)

Il est impossible de comprendre ce débat sans prendre en compte la campagne internationale intense menée contre le gouvernement turc avant ces récents événements. Les ennemis extérieurs ont saisi l’occasion pour dépeindre l’incursion turque comme un « nettoyage ethnique », certains parlant même d’un « massacre » et d’un « génocide ». La Turquie a été accusée de déshonorer l’OTAN et devait ainsi en être expulsée

La diplomatie américaine a également été vivement attaquée, accusée d’avoir cyniquement abandonné les aspirations nationales kurdes. Ces perspectives antiturques ne sont pas complètement fausses, mais elles ont certainement été manipulées et amplifiées à des fins plus vastes sans rapport avec l’attaque transfrontalière. 

Rétablir la souveraineté

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu a exposé en des termes clairs et plausibles la portée étroite de l’engagement militaire et les intentions globales de la Turquie. La Turquie cherchait à obtenir une « zone de sécurité » à ses frontières en délogeant les YPG et non en attaquant les Kurdes.

Çavuşoğlu a déclaré que l’objectif de la Turquie se limitait à chasser les YPG et l’État islamique d’une bande de 30 km de profondeur et à permettre aux réfugiés syriens en Turquie souhaitant rentrer en Syrie de s’installer dans ce territoire. 

Pourquoi la Turquie envahit-elle le nord-est de la Syrie ?
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La Turquie avait comme objectif secondaire de rétablir la souveraineté de la Syrie sur son propre territoire et de rejeter ainsi le projet de création d’une région autonome kurde du Rojava dans le nord-est de la Syrie, jugé intenable.

En Turquie, même parmi ceux qui sont profondément opposés au président Recep Tayyip Erdoğan et à l’AKP au pouvoir, il existe un consensus favorable à cette opération militaire en cours tant qu’elle se limite à des objectifs de sécurité aux frontières et de lutte contre le terrorisme. 

Il y a de bonnes raisons pour que les Kurdes, même s’ils sont antipathiques envers les YPG, soient décontenancés par ce qui se passe – en particulier après que Trump a décidé de leur couper l’herbe sous le pied et de verser de l’acide dans leurs blessures en affirmant que leur protection n’était pas digne d’être traitée comme une question d’intérêt national. La réaction – ni stupide, ni surprenante – des Kurdes a été d’inverser rapidement leurs propres alignements en se réalignant avec Damas

Une diplomatie constructive

Il est difficile d’évaluer le « cessez-le-feu » annoncé par le vice-président américain Mike Pence à Ankara, ni même si le terme de cessez-le-feu est approprié. Çavuşoğlu a pris soin de décrire ce qui a été convenu comme une « pause » de cinq jours dans une opération transfrontalière qui se poursuit. 

Le vocabulaire a toute son importance. Si les combats reprennent, la Turquie sera accusée de ne pas avoir respecté le cessez-le-feu, tandis que la Turquie rétorquera qu’elle n’a convenu d’une pause. Cela dépendra très probablement de la question de savoir si les forces des YPG partiront ou si elles resteront pour affronter l’armée turque.

À l’heure actuelle, la Turquie semble être en mesure d’obtenir les résultats escomptés grâce à un accord avec le président russe Vladimir Poutine sur la « zone de sécurité » recherchée par la Turquie.

La manière du retrait des États-Unis et leur diplomatie irresponsable et vacillante font que la Russie et l’Iran peuvent reprendre courage, alors qu’Israël et l’Arabie saoudite pourraient perdre le sommeil. 

Dans une telle confusion volontaire, l’objectif de mon appel est que l’on s’abstienne de juger et d’invoquer toute prétention de clarté – et surtout, que l’on évite d’intensifier l’intervention ou d’aggraver de toute autre manière la portée ou l’intensité du conflit, que l’on recherche des négociations limitées aux acteurs régionaux et que l’on garde en tête les préoccupations humanitaires. 

- Richard Falk est un spécialiste en droit international et relations internationales qui a enseigné à l’université de Princeton pendant 40 ans. En 2008, il a été nommé par l’ONU pour un mandat de six ans en tant que Rapporteur spécial sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Richard Falk
Richard Falk is an international law and international relations scholar who taught at Princeton University for forty years. In 2008 he was also appointed by the UN to serve a six-year term as the Special Rapporteur on Palestinian human rights.