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Abdulrazak Gurnah : le prix Nobel a récompensé ma foi en un écrivain vital de notre époque

Comme pour toute la grande littérature, les romans de Gurnah nous aideront à comprendre et à donner un sens à ce monde dans lequel nous vivons
L’auteur Abdulrazak Gurnah, né à Zanzibar, pose pour une séance photos avant une conférence de presse, après avoir reçu le prix Nobel de littérature, à Londres, le 8 octobre 2021 (AFP)
L’auteur Abdulrazak Gurnah, né à Zanzibar, pose pour une séance photos avant une conférence de presse, après avoir reçu le prix Nobel de littérature, à Londres, le 8 octobre 2021 (AFP)

En 1967, un adolescent de 18 ans et son frère aîné ont quitté Zanzibar. Ils fuyaient la cruauté et la barbarie d’un État terroriste qui torturait et emprisonnait des gens. Cet État fermait les écoles et abrégeait des vies ; il avait appris sa leçon auprès de l’Allemagne de l’Est.

L’écriture de Gurnah possède une clarté, un calme et un ton qui est comme un morceau de musique dans une tonalité inhabituelle. C’est comme si chaque mot y était délibérément placé avec soin

Le seul moyen de s’échapper était d’utiliser de faux papiers, les garçons n’ont donc pas pu retourner voir leur famille pendant de nombreuses années.

L’Angleterre dans laquelle le jeune Abdulrazak Gurnah est arrivé était froide et peu accueillante, son peuple ouvertement hostile. Gurnah se souvient que des gens lui jetaient avec désinvolture des choses terribles au visage sans comprendre le mal qu’ils faisaient.

Il a poursuivi l’éducation qui lui avait été refusée à Zanzibar et en parallèle de ses études en doctorat, il a commencé à écrire de la fiction. La première langue de Gurnah est le swahili, mais il écrivait en anglais – il lisait dans cette langue et le lien entre la lecture et l’écriture est intime et puissant.

L’anglais est une langue élastique et inventive, qui peut être étirée et continuellement remodelée. Comme le dit Gurnah, ce n’est plus la langue de la puissance coloniale, elle appartient à tout le monde.

Son écriture possède une clarté, un calme et un ton qui est comme un morceau de musique dans une tonalité inhabituelle. C’est comme si chaque mot y était délibérément placé avec soin.

Trouver des morceaux oubliés de l’histoire

Gurnah étudie délibérément les complexités des mondes précolonial et postcolonial. Il examine l’esclavage qui existait avant la colonisation européenne. Il trouve des morceaux oubliés de l’histoire. Dans son dernier roman, Afterlives, il explore la brutalité de la colonisation allemande et comment elle a brutalisé la vie des hommes et des femmes en Afrique de l’Est pendant et après la Première Guerre mondiale.

Je suis éditrice et j’ai rencontré Gurnah en 2001, lorsque j’ai lu le manuscrit de son sixième livre, Près de la mer. J’avais récemment rejoint Bloomsbury Publishing en tant que responsable éditoriale et Près de la mer a été l’une de mes premières commandes.

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Dans les premières pages, il y avait ces mots : « Je suis un réfugié, un demandeur d’asile. Ce ne sont pas des mots simples, même si à force de les entendre, c’est l’impression qu’ils donnent. »

Toute l’écriture de Gurnah explore le sens de ces mots dans ses dix romans – le sort des réfugiés et des demandeurs d’asile. Son œuvre m’a toujours parlé. Ses personnages sont déplacés de leurs foyers (réfugiés à cause de la guerre et du traumatisme du colonialisme) mais ils sont également envoyés à travers le monde par les forces du commerce, de l’économie, de la politique – et de l’amour.

J’ai toujours été attirée par de telles histoires. Jeune adolescente, j’ai lu Tout s’effondre de Chinua Achebe. Étudiante, j’ai écrit sur les effets de la colonisation sur le travail d’Achebe et de Joseph Conrad.

Mais peut-être ai-je aussi été attirée par ces histoires parce que mes ancêtres maternels, des juifs berbères pré-babyloniens d’Oufrane au Maroc, avaient été poussés, comme les personnages de Gurnah, à travers les déserts, dans des caravanes, entre Tombouctou et Mogador (aujourd’hui Essaouira). Puis, au début de la Seconde Guerre mondiale, ces mêmes vents ont emmené ma mère alors âgée de 16 ans sur le dernier bateau partant du Maroc en direction de la Grande-Bretagne.

Des histoires que nous avons besoin d’entendre

Lorsque Gurnah est venu à Bloomsbury, il avait été sélectionné pour le Booker Prize pour son roman précédent, Paradis. Chacun des romans de Gurnah avait reçu des critiques admiratives.

Il a toujours été important dans l’étude de la littérature postcoloniale. Mais il peut être difficile de s’attaquer à un écrivain d’âge moyen en milieu de carrière, et plus particulièrement à un écrivain d’une subtilité aussi discrète que Gurnah. Il est naturel que la presse, le commerce, les éditeurs et les lecteurs veuillent du jeune, du nouveau et du clinquant.

Des livres du romancier Abdulrazak Gurnah exposés à l’Académie suédoise de Stockholm, après l’annonce de son prix Nobel de littérature, le 7 octobre 2021 (AFP)
Des livres du romancier Abdulrazak Gurnah exposés à l’Académie suédoise de Stockholm, après l’annonce de son prix Nobel de littérature, le 7 octobre 2021 (AFP)

Je voulais plus pour lui que de bonnes critiques. Ses romans sont remarquables en raison de la qualité de l’écriture, l’importance de leurs thèmes ainsi que la beauté et la complexité des histoires qu’ils racontent. Ce sont des histoires que nous avons besoin d’entendre et je voulais des ventes importantes – et des récompenses – pour cet auteur.

Notre credo à Bloomsbury a toujours été de « publier des auteurs, pas des livres » : nous voulons être là pour l’auteur envers et contre tout.

Ce genre de relation d’édition est comme un long mariage et, comme dans tout mariage, il y a des hauts et des bas, du bonheur et des déceptions. Pour être un bon éditeur, il vous faut être stoïque et optimiste – et ne pas avoir peur de l’échec.

Pour chaque livre à succès, il y en a beaucoup qui ne trouvent jamais le public qu’ils méritent. L’édition est une activité très subjective. Les éditeurs peuvent essayer de prédire un marché pour un livre, mais en fin de compte, tout ce dont les éditeurs disposent, c’est leur propre goût.

Les meilleurs éditeurs apprennent à croire en leurs goûts tout en essayant d’équilibrer les forces du commerce. Et ils doivent avoir le courage de rester fidèles à leurs auteurs.

« L’espoir s’étiole »

Quand j’ai reçu le manuscrit d’Afterlives, je me suis dit : ça y est, c’est le moment que j’attendais. C’est l’un de ses plus beaux romans. Nous étions au milieu d’une nouvelle crise de réfugiés, et Black Lives Matter était sur le point de se produire. J’ai vu que le président du Booker Prize pour cette année-là était le plus distingué des éditeurs noirs britanniques, quelqu’un qui connaîtrait le travail de Gurnah, et j’ai donc décidé d’avancer la publication d’un mois, la rendant admissible pour le prix en 2021.

J’étais sûre qu’il serait au moins parmi les finalistes. Mais j’avais tort. J’ai parié et j’ai perdu. Pour la première fois en vingt ans de publication de cet écrivain que j’aimais et admirais, je me sentais défaite.

Comme pour toute la grande littérature, ses romans nous aideront à comprendre et à donner un sens à ce monde dans lequel nous vivons. Peut-être peuvent-ils aussi contribuer à apporter des changements

Le 3 octobre, le Guardian a publié un article dans lequel des écrivains noirs de renom avaient choisi des livres négligés. Gurnah n’y apparaissait pas.

Sur les réseaux sociaux, j’ai écrit : « Après vingt ans à le publier et à garder la foi que son heure viendra, l’espoir commence à s’étioler. »

Quatre jours plus tard, à mon grand étonnement, Gurnah a remporté le prix le plus important de tous : le Nobel de littérature. Ce fut le plus grand bonheur de ma vie professionnelle. S’exprimant après la remise du prix, Gurnah a déclaré que bien que « le monde change et nos perceptions changent […] les institutions restent tout aussi malveillantes et autoritaires que par le passé ».

Son œuvre sera maintenant traduite dans des dizaines de langues et lue dans le monde entier. Les institutions sont peut-être les mêmes, mais, comme pour toute la grande littérature, ses romans nous aideront à comprendre et à donner un sens à ce monde dans lequel nous vivons.

Peut-être peuvent-ils aussi contribuer à apporter des changements.

- Alexandra Pringle fut responsable éditoriale chez Bloomsbury Publishing pendant vingt ans. Elle est désormais éditrice.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Alexandra Pringle
Alexandra Pringle was editor-in-chief of Bloomsbury Publishing for 20 years. She is now executive publisher