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Après un mois de grève, les enseignants jordaniens obtiennent un accord de revalorisation des salaires

Les enseignants des établissements publics et privés, en grève depuis le 8 septembre, s’étaient engagés à poursuivre leur mouvement jusqu’à ce qu’ils obtiennent augmentation de salaire et l’attention du gouvernement
Une enseignante brandit le drapeau jordanien lors d’une manifestation, à Amman, le 3 octobre 2019 (AFP)
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AMMAN, Jordanie

Le syndicat de l’enseignement public en Jordanie a annoncé dimanche la suspension d’une grève d’un mois après avoir obtenu du gouvernement un accord de revalorisation des salaires.

Lancée le 8 septembre, une semaine après la rentrée scolaire, cette grève a paralysé environ 4 000 écoles publiques, où sont inscrits plus d’1,4 million d’élèves jordaniens.

« Nous sommes parvenus à conclure un accord historique avec le gouvernement et nous appelons nos collègues à suspendre la grève après que nos revendications eurent été satisfaites », a déclaré dimanche à l’aube lors d’une conférence de presse à Amman le dirigeant syndical Nasser al-Nawasra.

Le syndicat qui représente 100 000 enseignants a obtenu une revalorisation allant de 35 à 75 % des salaires de base

Selon lui, le syndicat qui représente 100 000 enseignants a obtenu une revalorisation allant de 35 à 75 % des salaires de base de ses membres.

La grande majorité des enseignants des écoles publiques refusaient jusqu’alors d’enseigner tant que le gouvernement ne leur avait pas accordé l’augmentation de salaire de 50 % qui leur avait été promise en 2014.

Les responsables gouvernementaux avaient expliqué que l’augmentation de 50 % des salaires coûterait 158 millions de dollars, ce que le Trésor ne peut pas se permettre, selon eux. La Jordanie est confrontée à une situation économique difficile et à une inflation élevée depuis des années.

La première proposition du gouvernement pour mettre fin à la grève offrait des augmentations de salaire basées sur les performances des enseignants, rejetées par le syndicat des enseignants.

Le 28 septembre, le gouvernement a annoncé des augmentations de salaire allant de 6 % à 18 %, en fonction de l’expérience de l’enseignant. Cette proposition a également été rejetée par le syndicat des enseignants.

« Miettes de pain »

Le secrétaire général du syndicat, Nasser al-Nawasrah, avait qualifié ces augmentations de salaire comprises entre 30 et 40 euros par mois de « miettes de pain » et annoncé que la grève se poursuivrait pour la quatrième semaine consécutive.  

« J’enseigne l’arabe depuis sept ans et je gagne 385 dinars [environ 500 euros] », témoigne un enseignant d’al-Rashid ayant requis l’anonymat.

Il explique que son salaire ne suffit pas à couvrir les dépenses de base à Amman, où le coût de la vie est très élevé.

Pour gagner un peu d’argent, il enseigne aux enfants réfugiés l’après-midi. Il quitte la maison à 6 h du matin et revient après 17 h. Mais ce ne sont pas les longues heures de travail qui le dérangent le plus.

« Nous avons été traités comme des criminels »

- Un professeur d’arabe dans une école publique

« Les enseignants sont le fondement de notre société, mais ils perçoivent des salaires très bas et aucune considération », explique-t-il à MEE.

Le 5 septembre, des milliers d’enseignants s’étaient réunis pour une manifestation à Amman afin de réclamer des salaires plus élevés, mais les forces de sécurité avaient empêché les manifestants de se diriger vers le siège du gouvernement.

« J’ai été l’un des premiers à rejoindre la manifestation », explique ce professeur d’arabe. « Toutes les routes étaient bloquées. La police a commencé à nous pousser. Nous avons crié : ‘’Pacifique, pacifique’’. Mais ils ont continué à nous pousser.

Selon certaines informations, des gaz lacrymogènes auraient été utilisés pour disperser la foule et 57 enseignants auraient été arrêtés puis relâchés.

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« Nous avons été traités comme des criminels », rapporte le professeur d’arabe.

L’annonce de la grève a été faite après la manifestation. Au-delà de l’augmentation de 50 % des salaires, le syndicat des enseignants demandait au gouvernement de s’excuser de la façon dont les enseignants avaient été traités et demandait que les responsables des abus présumés rendent des comptes.

« Les membres du gouvernement méprisent les enseignants. Ils n’ont aucun respect pour nous », estime le professeur d’arabe. Pour lui et beaucoup d’autres, la grève représentait plus qu’une question d’augmentation de salaire. C’était une exigence de respect pour la dignité des enseignants.

Même si la grève n’a été menée que dans les écoles publiques, de nombreux enseignants des écoles privées l’ont soutenue et ont rejoint des manifestations de solidarité avec leurs collègues du public.

« Nous soutenons la grève depuis le début », affirme Nareeman Shawaheen, enseignante avec dix-huit ans d’expérience dans le secteur privé à Irbid, dans le nord de la Jordanie. « Notre cause est la même. Nous sommes descendus dans les rues avec les enseignants des écoles publiques. Nous avons participé aux manifestations avec eux. »

Licenciements abusifs

La profession est peut-être la même, mais les enseignants des écoles privées ne bénéficient pas des mêmes protections. Les écoles publiques sont réglementées par le ministère de l’Éducation, tandis que les travailleurs des écoles privées relèvent du ministère du Travail.

« Les enseignants des écoles publiques ont pleinement le droit de manifester », assure Shawaheen. « Mais les enseignants des écoles privées seraient immédiatement licenciés et remplacés s’ils entamaient une grève. »

En Jordanie, trois syndicats sont concernés par les droits des enseignants : l’association des enseignants jordaniens – le syndicat des enseignants des écoles publiques qui a appelé à la grève –, le syndicat des travailleurs des écoles privée, et l’association des propriétaires d’écoles privées.

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Selon Ahmad Awad, directeur de Jordan Labor Watch, le syndicat des travailleurs des écoles privées dispose de pouvoirs de négociation limités. « Il est contrôlé par le gouvernement et n’œuvre pas à améliorer les conditions des travailleurs », estime-t-il.

À l’exception des écoles privées accréditées au niveau international, les conditions de travail sont nettement moins bonnes dans l’enseignement privé, où les enseignants sont plus exposés aux abus et aux licenciements abusifs que leurs collègues du secteur public.

Une étude publiée par l’Organisation internationale du travail (OIT) en 2014 a révélé que les enseignantes travaillant dans des écoles privées recevaient parfois un salaire inférieur au salaire minimum fixé à 220 dinars jordaniens (environ 285 euros) par mois. 

L’enquête de l’OIT a également révélé que les enseignants ne sont, souvent, pas rémunérés pour les heures supplémentaires et sont souvent obligés de démissionner au mois de mai afin que les employeurs n’aient pas à les payer pendant la période des vacances d’été.

« Nous avons plus d’heures de travail et nos salaires sont plus bas », explique Hadeel Kiswani, professeure de biologie travaillant dans l’enseignement privé à Amman. « Nous pouvons facilement être embauchés et licenciés. » 

Étant donné que n’importe quel diplômé universitaire peut devenir enseignant en Jordanie, l’offre d’enseignants dépasse toujours la demande sur le marché de l’emploi

Étant donné que n’importe quel diplômé universitaire peut devenir enseignant en Jordanie, l’offre d’enseignants dépasse toujours la demande sur le marché de l’emploi dans le secteur de l’éducation. Le marché libre est plus fort que les appels au respect des droits du travail.

Pour lutter contre les abus dans les écoles privées, l’OIT a lancé en 2015 la campagne « Stand up with the teacher » en coopération avec le Comité national pour l’équité salariale et avec le soutien de l’organisation jordanienne Ahel. Dirigée par des enseignants victimes d’abus, la campagne visait à responsabiliser les enseignantes et à exiger de meilleures conditions de travail.

Une base de données de 220 écoles violant le droit du travail

Shawaheen est une des enseignantes qui ont décidé d’agir contre les abus dans les écoles privées. Elle s’associe aux efforts de la campagne pour sensibiliser le public aux violations des droits du travail et aide à organiser la participation d’autres enseignantes afin qu’elles puissent se battre collectivement pour leurs droits.

Avec d’autres membres de la campagne formés par des juristes et des experts des droits de l’homme, elle a contacté d’autres enseignantes pour les informer de leurs droits et a milité en faveur de l’établissement d’un contrat unifié garantissant que les enseignants des écoles privées reçoivent le salaire minimum et soient couverts par les prestations de sécurité sociale.

« Chaque fois que je postule à un emploi à Irbid, on me dit que je suis une fauteuse de troubles parce que je suis une activiste »

- Nareeman Shawaheen, enseignante dans une école privée

En 2017, le contrat unifié est devenu obligatoire dans l’enseignement privé. Le gouvernement jordanien a annoncé que toutes les écoles privées devaient transférer les salaires de leurs enseignants sur des comptes en banque pour garantir le respect de la réglementation du travail. Mais la campagne n’est pas terminée, selon Shawaheen.

« Nous avons créé une base de données de 220 écoles violant le droit du travail », explique-t-elle. « Nous voulons que les noms de ces écoles soient rendus publics et nous essayons de faire pression sur le gouvernement pour qu’il ne renouvelle pas leurs autorisations. »

La grève a mis les enseignants des écoles publiques sous les projecteurs, mais Shawaheen affirme que les enseignants du privé continuent d’être négligés. Les enseignantes, en particulier, restent sous-représentées dans les syndicats, même si les femmes représentent une part importante des enseignants en Jordanie. 

Shawaheen savait que rejoindre la campagne « Stand up with the teacher » comportait des risques. S’engager pour une rémunération équitable et de meilleures conditions de travail expose les membres de la campagne au risque de perdre leur emploi d’enseignant dans des écoles privées. 

Shawaheen a été licenciée de son poste d’enseignante en raison de son activisme en faveur des droits des enseignants (MEE/Marta Vidal)

« Après treize ans à travailler dans la même école, j’ai été licenciée », dit-elle. « Chaque fois que je postule à un emploi à Irbid, on me dit que je suis une fauteuse de troubles parce que je suis une activiste. Depuis que j’ai été licenciée, je n’ai pas réussi à trouver un nouvel emploi. »

La perte de sa source de revenus a mis Shawaheen dans une situation financière précaire mais elle ne regrette pas de s’être jointe à la campagne et déclare qu’elle continuera à militer.

« Chaque cause nécessite des sacrifices », dit-elle. « Je ne peux plus enseigner, mais je suis désormais plus forte et plus attachée à la cause. »

Traduit de l’anglais (original) et actualisé par VECTranslation.