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« Ce sera pire qu’une guerre s’il est appliqué » : à Gaza, le plan de Trump ne passe pas

Dans l’enclave palestinienne qui étouffe sous blocus israélien, l’initiative du président américain est une énième défaite amère. Pour résister, les Gazaouis appellent les dirigeants palestiniens à enfin s’unir
Une femme porte une pancarte sur laquelle est inscrit en arabe : « Jérusalem est la capitale de la Palestine » lors d’une manifestation de femmes contre le plan de Trump à l’appel du Hamas, à Gaza le 5 février (MEE/Matthias Somm)
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BANDE DE GAZA

Où que l’on soit dans la maison, on les entend : les zananat, les drones israéliens qui patrouillent dans le ciel de Gaza jour et nuit. Un agaçant bourdonnement auquel Watan Abou Safia s’est habituée. De même qu’elle s’est adaptée aux coupures d’électricité qui rythment ses journées, aux problèmes d’eau potable et, depuis quelques semaines, aux difficultés pour se procurer du gaz.

À 24 ans, la jeune femme au sourire franc a déjà connu trois guerres – en 2008-2009, 2012 et 2014.

« À chaque fois, j’en suis ressortie vivante, mais plus tout à fait la même, à chaque fois, une partie de moi s’est abîmée », explique-t-elle à Middle East Eye en baissant la tête.

Et le plan de Donald Trump, qu’ici tout le monde surnomme « l’accord du siècle » ?

« Ce sera pire qu’une guerre s’il est appliqué. »

« […] l’accord du siècle ? On n’en veut pas. Et on ne désarmera pas la résistance. Tant de jeunes sont morts, ont été tués, pour qu’à la fin on désarme ? Non ! »

- Ibtisam al-Safadi, 53 ans

De la fenêtre de la cuisine, on a l’impression d’être dans le salon des voisins. « On a aucune intimité ici », constate Watan en haussant les épaules.

Comme plus de 70 % des habitants de Gaza, la jeune femme est une réfugiée. En 1948, ses grands-parents ont fui Hamameh, leur village situé à une vingtaine de kilomètres au nord de la bande de Gaza, entre les villes d’Ashkelon et Ashdod dans ce qui est désormais Israël.  

« J’ai grandi avec ma grand-mère qui me racontait les champs verdoyants de son village, toutes les belles choses de Hamameh », glisse-t-elle, un sourire aux lèvres.

Watan, elle, n’a connu que les murs de ciment du camp de Jabaliya, le plus grand de la bande de Gaza. Un quotidien fait de bric et de broc, de débrouille et d’envies d’ailleurs auquel Watan et les siens résistent avec l’espoir qu’un jour, ils pourront revenir sur les terres de leurs ancêtres, en vertu du droit au retour des réfugiés palestiniens, garanti par l’ONU.

Un droit et des rêves que Donald Trump a brisés le 28 janvier dernier à Washington. Sans représentant palestinien dans la salle, aux côtés du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, le président américain a présenté sa « vision » : Jérusalem, capitale exclusive des Israéliens, aucun démantèlement des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, fin du droit au retour des réfugiés palestiniens...

L’initiative est une victoire éclatante pour Israël, à qui rien n’est demandé en contrepartie – si ce n’est d’accepter que les Palestiniens établissent un État… mais un État démilitarisé, sans contrôle de ses frontières, sur un territoire morcelé. Israël et un État « minus » pour les Palestiniens, la seule solution à deux États qu’autorise le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou depuis deux ans.

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« La Palestine, c’est 27 000 km2 », calcule Watan qui, à l’instar de beaucoup de Gazaouis, revendique la souveraineté palestinienne sur l’ensemble de la Palestine mandataire, de la Méditerranée au Jourdain. « Maintenant, ça va devenir 6 000 km2 et quelques ? À partir d’où ? Tous, moi, les Palestiniens qui sont au Liban, en Jordanie, ceux qui sont exilés dans le monde… 6 000 km2, ça va nous suffire ? Je ne crois pas. »

« Nous ne renoncerons pas au droit au retour », ajoute-t-elle. « Notre génération a encore de l’espoir, beaucoup d’espoir, et nous allons défendre cet espoir. »

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« De la prospérité à la paix », le plan américain, imagine de relier l’étroite bande de Gaza aux morceaux de Cisjordanie non annexés par Israël par un tunnel.

Au sud, l’exiguë langue de terre hermétiquement close par le blocus israélien avec l’aide de l’Égypte depuis plus de treize ans serait connectée à deux annexes dans le désert du Néguev, le long de la frontière égyptienne : l’une dédiée à l’industrie high-tech, l’autre à l’agriculture et quelques zones résidentielles.

« Tout comme Dubaï et Singapour ont pu profiter de leurs emplacements stratégiques et se développer pour devenir des carrefours financiers régionaux, la Cisjordanie et Gaza pourront à terme devenir un centre du commerce régional », pouvait-on lire dans le document accompagnant le volet économique du plan, dévoilé en juin dernier au Bahreïn.

Pas un mot sur l’impact de l’occupation israélienne et du blocus sur l’économie palestinienne, pas une allusion non plus aux prévisions de l’ONU qui, en 2012, s’alarmait du fait que Gaza serait invivable en 2020 : tout serait résolu à coups de milliards de dollars.

« Il essaie de nous acheter avec son argent pour qu’on cède Jérusalem. Mais c’est impossible. Le peuple palestinien ne cèdera pas un centimètre de sa terre. On ne veut pas que ça devienne Singapour si on n’a plus Jérusalem »

- Fatma al-Malahi, étudiante

Mais si les Gazaouis veulent pouvoir un jour transformer leur corniche, d’où parviennent les effluves des égouts rejetés dans la Méditerranée, faute de système de traitement des eaux efficace, en une rutilante promenade bordée de gratte-ciel élancés, ils doivent se plier à toutes les conditions posées par l’administration Trump – et dictées par Israël : enclave démilitarisée, désarmement du Hamas et du Jihad islamique qui ne pourront participer à aucun gouvernement palestinien, rejet « clair […] des idéologies de destruction, terrorisme et conflit »… Et ce, sans qu’aucune garantie ne leur soit clairement proposée quant à la levée du blocus israélien.

Dans le centre de Gaza, sur une petite place réchauffée par un doux soleil d’hiver, une centaine de femmes, la plupart en noir, agitent des drapeaux de la Palestine et les bannières vertes du Hamas, assises sur des chaises en plastique.

Le mouvement islamiste qui contrôle Gaza a organisé un rassemblement de femmes contre le plan de Donald Trump, énième manifestation une semaine après l’annonce à Washington.

Sur l’estrade, des fillettes esquissent des pas de dabkeh, danse traditionnelle palestinienne, à côté d’une représentation en carton du Dôme du Rocher de Jérusalem.

« L’accord du siècle ? On n’en veut pas, on le rejette en bloc », s’exclame Ibtisam al-Safadi, 53 ans, la voix puissante sous son niqab noir.

« Laissez-nous tranquilles ! Ça suffit, on a assez payé avec le blocus, en voyant nos jeunes mourir assassinés, les autres partir pour tenter de vivre… et on veut maintenant nous imposer cet accord du siècle ? On n’en veut pas. Et on ne désarmera pas la résistance. Tant de jeunes sont morts, ont été tués, pour qu’à la fin on désarme ? Non ! »

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Beaucoup regardent aussi du côté des pays arabes, avec le goût amer de la trahison. Lorsqu’il a dévoilé son plan, le président américain a salué la présence de représentants de Bahreïn, Oman et des Émirats arabes unis.

Bien loin des diatribes pro-palestiniennes jadis prononcées par les dirigeants nationalistes arabes, les réactions au plan de Trump ont été souvent tièdes. Ainsi, l’Égypte, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, a invité « les parties concernées à examiner de manière attentive et minutieuse la vision américaine » et l’Arabie saoudite a salué les efforts de Donald Trump.

« Ils sont endormis, mais si Dieu le veut, ils vont se réveiller », souhaite Oum Ahmed, 47 ans, qui fait le compte avec ses amies : « l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats, même le Soudan… On ne pensait pas qu’on en arriverait là. Le Bahreïn aussi. J’espère qu’ils vont se ressaisir. »

Unis contre Trump

Pelouse verdoyante et élégants couloirs aux hauts plafonds, l’Université al-Isra se trouve sur l’un des terrains où jadis vivaient des colons israéliens avant leur retrait en 2005. Dans la cafétéria, on récite des poèmes de Mahmoud Darwich, héros de la résistance palestinienne. Des vers pour mieux se rire de l’ignorance du président américain : personne ici ne le prend au sérieux.

« Il pense comme un businessman, pas comme un politicien. Comme s’il vendait des immeubles ou des terrains. Mais de quel droit vend-il tout ça ? Même un enfant, en voyant Trump, comprend combien tout cela est ridicule ! C’est un idiot ! », déclare à MEE Mariam Ihab al-Haj Ahmed, 21 ans, étudiante en sciences politiques.

« Il essaie de nous acheter avec son argent pour qu’on cède Jérusalem. Mais c’est impossible. Le peuple palestinien ne cèdera pas un centimètre de sa terre. On ne veut pas que ça devienne Singapour si on n’a plus Jérusalem », précise d’une voix plus calme Fatma al-Malahi, étudiante en anglais.

Fatma (à gauche) et Mariam (derrière elle) fustigent la mentalité de « businessman » de Trump (MEE/Matthias Somm)
Fatma (à gauche) et Mariam (derrière elle) fustigent la mentalité de « businessman » de Trump (MEE/Matthias Somm)

Entre 2018 et 2019, Gaza a été secouée par un grand mouvement de protestation majoritairement pacifique : la Grande marche du retour. Les habitants de l’enclave venaient le long de la barrière qui les sépare d’Israël réclamer la levée du blocus et leur droit de retourner sur leurs terres, celles de leurs ancêtres. Plus de 300 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes le long de ce grillage.

Sans doute éprouvés par cet « usage disproportionné de la force » par Israël condamné par l’ONU, les Gazaouis n’ont pas manifesté en masse contre le plan de Donald Trump. La lassitude, mais aussi les difficultés de la vie courante, ont réduit les cortèges.

« Bien sûr que tu dois défendre ton pays et faire face à l’occupation, mais les gens ne savent plus comment survivre ! Quand quelqu’un a des enfants et qu’il n’arrive pas à les nourrir, est-ce qu’il résiste aux Israéliens ou il nourrit ses enfants ? Quel est le mieux ? », poursuit la jeune femme de 36 ans.

Dans l’enclave où s’entassent deux millions d’habitants, 80 % de la population survit grâce à l’aide humanitaire.

Les manifestations ne suffiront pas cette fois-ci, ajoute Fatma. « Notre principal obstacle, c’est notre division », juge-t-elle, évoquant la scission entre l’Autorité palestinienne, dirigée par le Fatah, qui contrôle la Cisjordanie, et le Hamas à Gaza, qui dure depuis les élections de 2006 et la quasi-guerre civile qui s’est ensuivie en 2007.

« On espère que le gouvernement, les politiciens, les dirigeants du Hamas et Fatah s’unissent pour qu’on se lève sous un seul drapeau, le drapeau de la Palestine, pas sous la bannière du seul Hamas ou du seul Fatah. »