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« Pire que la Nakba » : les Palestiniens rejettent le plan Trump

Le président américain a présenté mardi soir son initiative pour Israël et la Palestine. Axé sur une vision sécuritaire inspirée par la droite israélienne, le plan bafoue le droit international et piétine toutes les revendications des Palestiniens
Un Palestinien enveloppé du drapeau national assiste à une manifestation à Ramallah, en Cisjordanie occupée, contre le plan du président américain Donald Trump, le 28  janvier (MEE/Akram al-Waara)
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RAMALLAH, Cisjordanie occupée

L’image résume à elle seule la quintessence de l’initiative de Donald Trump. Mardi soir, depuis Washington, le président américain a dévoilé son plan, attendu depuis des mois, flanqué à sa droite du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, tout sourire. Mais, sur l’estrade ou dans la salle, pas un seul représentant palestinien n’était présent. Pire, les Palestiniens affirment ne même pas avoir été invités.

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« Il a seulement eu besoin de l’accord des Israéliens », regrette Rima al-Ajrami, 42 ans, qui regarde l’allocution du locataire de la Maison-Blanche en direct sur son smartphone depuis Ramallah, en Cisjordanie occupée.

Elle évoque la promesse des Américains de distribuer 50 milliards de dollars d’investissement si les Palestiniens acceptent le plan : « Ils veulent donner des millions, des milliards aux Palestiniens en disant : ‘’Tenez, construisez votre économie comme vous le voulez mais ne réclamez aucun droit politique’’. » 

« C’est un désastre, pire que la Nakba », juge-t-elle, en référence à ce qui, dans la mémoire collective arabe, a été surnommé la « catastrophe » : l’expulsion ou la fuite contrainte de plus de 700 000 Palestiniens devant l’avancée de groupes paramilitaires sionistes lors de la création d’Israël.

« J’ai lu et entendu beaucoup de mal sur ce qu’on anticipait de cet accord. Mais rien n’est pire que ce que je viens d’entendre. »

Dans l’une des rues adjacentes, quelques centaines de manifestants brandissent des portraits du président palestinien, Mahmoud Abbas, et brûlent des photos de Donald Trump.

« Je suis triste pour le destin de ce peuple qui n’en finit pas d’être la victime de complots : complots contre ses droits, son avenir, celui de ses enfants ! »

- Abou Saleh, manifestant palestinien

« Nous allons tout faire pour que ce ne soit pas une seconde Nakba », réplique Samar, une écharpe aux couleurs du drapeau palestinien sur ses épaules. Ce plan américain, « ce n’est rien, c’est une petite feuille de papier, et ce deal est mort-né ! La Palestine est à nous, on ne va pas nous la déchiqueter », assure-t-elle à MEE.

Pourtant, dans les rangs dispersés, c’est surtout un sentiment d’abattement qui domine. « Je suis triste », glisse Abou Saleh à l’oreille de son voisin. « Triste pour le destin de ce peuple qui n’en finit pas d’être la victime de complots : complots contre ses droits, son avenir, celui de ses enfants ! »

Un État confettis

Les Palestiniens n’attendaient rien des Américains. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump ne leur promet que des défaites : reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël, suppression des aides aux Palestiniens et à l’UNWRA, l’agence onusienne en charge des réfugiés palestiniens, appui tacite à la colonisation...

Depuis décembre 2017, symptôme du malaise, les lignes entre Ramallah et Washington sont coupées. À l’annonce du plan auquel il n’a pas participé, le président palestinien Mahmoud Abbas a déclaré : « Après le non-sens que nous avons entendu aujourd’hui, nous disons mille fois non au ‘’deal du siècle’’. »

Des Palestiniens défilent à Ramallah contre « l'accord du siècle » du président américain Donald Trump (MEE/Akram al-Waara)
Des Palestiniens défilent à Ramallah contre « l'accord du siècle » du président américain Donald Trump (MEE/Akram al-Waara)

« Il n’y a pas d’accords internationaux qui n’ont pas été violés par ce qu’on vient d’entendre », se désole de son côté Rania Muhareb, juriste de l’ONG Al-Haq qui défend les Palestiniens en se basant sur le droit international.

« Quand on parle d’autodétermination, ça veut dire que les Palestiniens ont le contrôle du territoire, des ressources naturelles, or tout cela n’est absolument pas mentionné dans ce plan. On ne parle pas de droits inaliénables, on ne parle pas de droits de l’homme. La vision promue est sécuritaire : on promet la paix mais pas la justice. »

« On ne parle pas de droits inaliénables, on ne parle pas de droits de l’homme. La vision promue est sécuritaire : on promet la paix mais pas la justice »

- Rania Muhareb, juriste de l’ONG Al-Haq

C’est d’ailleurs ainsi que le président américain a présenté son plan : « une solution à deux États réaliste qui résout les problèmes que pose un État palestinien pour la sécurité d’Israël ».

Mais quel État propose la solution Trump ? Si l’on en croit la carte qu’il a postée sur Twitter peu après son discours, en place et lieu d’une Palestine dans les frontières de 1967, il propose aux Palestiniens un agrégat de petits îlots bleu turquoise reliés entre eux par des ponts et tunnels, au milieu d’un océan de beige – Israël et ses colonies en Cisjordanie occupée.

Un État discontinu, rabougri, sans prérogatives, qui, avant de voir le jour, sera négocié avec les Israéliens pendant quatre ans. Une Palestine dont la capitale ne sera pas vraiment Jérusalem, mais un bout de la ville situé de l’autre côté du mur de séparation construit par les Israéliens dans les années 2000, pendant la Seconde Intifada, et considéré illégal par la Cour internationale de justice.

L’initiative américaine « est un excellent plan pour Israël », a affirmé Benyamin Netanyahou. Elle débarrasse au passage les Israéliens de deux dossiers épineux : le statut de Jérusalem et celui des réfugiés palestiniens.

Conformément à ses précédentes déclarations, Donald Trump reconnaît Jérusalem comme la capitale « indivisible » d’Israël. Une vision qui avait guidé sa décision de transférer l’ambassade américaine de Tel Aviv à la ville sainte en 2018.

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Quant aux réfugiés palestiniens, près de 5,5 millions éparpillés entre la Cisjordanie, Gaza et les pays alentours, ils perdent leur droit au retour avec le plan américain.

« Quel va être le sort des réfugiés – près de 80 % de la population à Gaza – qui habitent dans des camps depuis plus de 70 ans ? », se demande Rania Muhareb, qui rappelle que ce droit au retour des réfugiés palestiniens a été inscrit dans plus d’une centaine de résolutions des Nations unies.

Enterrer Oslo

L’initiative américaine ouvre surtout la voie à l’annexion par Israël d’une partie des territoires palestiniens occupés. Netanyahou, tout comme son rival Benny Gantz, ont promis l’annexion de la vallée du Jourdain s’ils étaient élus le 2 mars prochain. À Washington, le Premier ministre israélien aurait même fait savoir que son gouvernement discuterait dès dimanche de l’annexion de l’ensemble des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée.

L’initiative américaine pourrait donc avoir des conséquences très concrètes rapidement.  « Quelle sera alors la position des États tiers, qui ont l’obligation de ne pas apporter leur soutien à un plan contraire au droit international ? », s’interroge Rania Muhareb.

Lorgnant du côté des États arabes, les manifestants de Ramallah, eux, sont sceptiques : Oman, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont envoyé un représentant à la réception pour l’annonce de l’initiative de Donald Trump, tandis que l’Égypte a appelé Israéliens et Palestiniens à un examen « attentif » et « approfondi ».

« S’il reste une once de dignité à ce pouvoir, il faut qu’il dise qu’il se retire des accords d’Oslo, qu’il n’en reste plus rien, ni coopération sécuritaire, ni relations avec les Israéliens. Rien »

- Rima al-Ajrami, manifestante palestinienne

Reste les dirigeants palestiniens. Dimanche, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a annoncé qu’elle pourrait quitter les accords d’Oslo, si le président américain Donald Trump annonçait son plan pour le Moyen-Orient.

Une initiative encouragée par Rima al-Ajrami : « S’il reste une once de dignité à ce pouvoir, il faut qu’il dise qu’il se retire des accords d’Oslo, qu’il n’en reste plus rien, ni coopération sécuritaire, ni relations avec les Israéliens. Rien », juge-t-elle. « Et là, on pourra dire qu’on est un État sous occupation. Point final. Pour moi, il n’y a pas d’autre solution. »

Pour Rania Muhareb, face à « ce mépris total pour le droit international et la justice en faveur des Palestiniens, le pouvoir doit mettre fin aux divisions internes et écouter la société civile, la voix des jeunes qui n’a jamais été entendue ».

L’annonce de Donald Trump a d’ailleurs eu un effet inattendu mardi soir. Après des années de lutte fratricide, le Hamas et le Fatah ont présenté un front uni pour rejeter le plan.