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« On continue à me punir » : le détenu « le plus torturé » de Guantánamo ne peut toujours pas quitter la Mauritanie

Mohamedou ould Slahi affirme être privé de passeport car les États-Unis ne veulent pas qu’il voyage dans le monde et raconte les quatorze années pendant lesquelles il a été victime d’abus
Dans l’incapacité de travailler ou de voyager, Mohamedou ould Slahi passe beaucoup de temps à écrire : il vient de terminer un roman sur la vie des bédouins mauritaniens et est en train de réécrire un livre sur le bonheur humain, qu’il avait terminé à Guantánamo (MEE)
Par
NOUAKCHOTT, Mauritanie

Mohamedou ould Slahi rayonne. Son sourire accueillant est un signe que notre conversation, qui plonge dans son passé récent, n’est, après tout, peut-être pas si pénible.

Pendant quatorze ans et deux mois, il a été incarcéré sans mise en examen dans la prison de Guantánamo, soumis à de nombreuses tortures physiques et psychologiques, documentées dans son best-seller, Les carnets de Guantánamo

Il a retrouvé sa famille en 2016 dans sa Mauritanie natale. Pourtant, assis devant une tasse de thé, le corps en grande partie perdu quelque part dans les plis de l’épais tissu blanc d’un boubou, (robe traditionnelle), Mohamedou ould Slahi n’est toujours pas libre.

Mohamedou ould Slahi travaillait pour une entreprise de technologie allemande lorsqu’il est apparu sur les écrans radars des services de renseignement américains (MEE/Amandla Thomas-Johnson)

Sous la pression des États-Unis, les autorités mauritaniennes ont refusé de lui remettre son passeport depuis son retour. Il ne peut pas se rendre à l’étranger pour soigner une affection nerveuse de longue date qui, dit-il, a été exacerbée par ses bourreaux de Guantánamo.

Son fils, tout juste né en Allemagne, ne peut pas être officiellement enregistré à l’état civil parce que Mohamedou ould Slahi ne peut pas s’y rendre pour signer les papiers. Et sans passeport, il ne peut ni travailler ni s’inscrire sur les listes électorales en Mauritanie. On lui a coupé les ailes.

Pourtant, assis chez son ami dans un quartier relativement aisé de la capitale, il sourit. Il est assis avec un pied posé sur un canapé de velours pourpre qui fait la moitié d’un salon spacieux. Sa barbe est grisonnante, mais son regard vif et attachant le fait paraître beaucoup plus jeune que ses 48 ans.

Au fil de trois tasses de thé, on aborde les vertus de YouTube, le bonheur humain et la façon dont il a ressenti une certaine liberté intérieure au cours de sa longue détention et sous la torture, une expérience qui, dit-il, ne peut être vécue qu’une fois au fond du trou.

« Si vous êtes tout en bas de la société, vous n’avez peur de rien car ils ne peuvent rien vous faire. Vous touchez déjà le fond », explique-t-il. « La prison est comme ça. Je n’ai pas besoin de prétendre quoi que ce soit. D’une façon étrange, c’est une liberté, une liberté d’âme. »

Présenté comme un agent d’al-Qaïda d’une « grande valeur »

Né en 1970 à Rosso, à la frontière sud de la Mauritanie avec le Sénégal, Mohamedou ould Slahi a mémorisé l’intégralité du Coran pendant son adolescence avant de se voir octroyer une bourse d’études en 1988 pour étudier l’ingénierie électrique à Duisbourg, une ville portuaire dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Ouest.

Il travaillait pour une entreprise de technologie allemande à la fin des années 1990, lorsqu’il est apparu sur les écrans radars des services de renseignement américains.

Les États-Unis avaient été secoués par les attaques revendiquées par al-Qaïda contre leurs ambassades en Afrique de l’Est et avaient ainsi intensifié leurs efforts pour retrouver les combattants présumés.

Il se trouve qu’Abou Hafs al-Mauritani, le cousin de Mohamedou ould Slahi, était le conseiller religieux d’Oussama ben Laden. Deux des hommes qui sont devenus des pirates de l’air du 11 septembre avaient également passé la nuit chez Mohamedou ould Slahi, à Duisbourg.

Les autorités américaines savaient également que Mohamedou ould Slahi avait juré allégeance à al-Qaïda et s’était battu pendant trois semaines contre les communistes soutenus par l’URSS en Afghanistan au début des années 1990, avant de rompre ses liens avec le groupe.

C’était bien avant l’essor d’al-Qaïda, avant que le groupe ne soit considéré comme une menace pour les intérêts occidentaux, et quelques années après que ben Laden et d’autres futurs dirigeants du groupe se soient battus aux côtés des moudjahidines soutenus par les États-Unis dans le but de chasser les Soviétiques d’Afghanistan.

Mohamedou ould Slahi doit être un agent « d’une grande valeur » pour al-Qaïda, décrètent les autorités américaines après le 11 septembre, lorsqu’ils, comme leurs alliés, ont commencé à chercher des combattants présumés dans le monde entier pour le moindre prétexte – un coup de téléphone par ici, une rumeur par là – le cas échéant. 

Un de ses premiers souhaits après son retour chez lui a été deux grands téléviseurs avec de nombreuses chaînes

Agissant sous la pression des États-Unis, ce sont les autorités du pays natal de Mohamedou ould Slahi, la Mauritanie, qui, après l’avoir arrêté en 2001, l’ont remis aux commandos jordaniens. Il a ensuite été transféré à Amman, la capitale jordanienne, où il a été détenu pendant sept mois et demi en isolement avant d’être transféré par la CIA dans la tristement célèbre base aérienne de Bagram en Afghanistan.

Deux semaines plus tard, il a été enchaîné, ligoté et embarqué dans un avion pour Guantánamo, sa dernière étape dans une tournée mondiale de restitutions illégales, de détention et de tortures, qui durera quatorze ans et dont il subit encore les effets aujourd’hui.

Un des premiers souhaits de Mohamedou ould Slahi après son retour chez lui, début 2016, a été de demander à sa famille de lui acheter deux grands téléviseurs avec de nombreuses chaînes. 

Le strict régime d’informations organisées qui lui avait été administré par ses ravisseurs américains lui avait donné envie de comprendre à quoi le monde ressemblait vraiment.

« Nous ne pouvions rien savoir à part ce que le gouvernement américain nous disait », raconte-t-il.

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Il a demandé à sa nièce de paramétrer les chaînes. Elle l’a regardé et a rétorqué : « Je n’ai jamais touché à une télévision de ma vie » et elle se servait à la place d’un smartphone pour tout regarder.

Réalisant que le monde avait évolué et qu’il devait désormais rattraper son retard, Mohamedou ould Slahi s’est alors exclamé : « Oh mon Dieu, je suis tellement vieux. »

De manière surprenante, la première chose qu’il a voulu faire, une fois qu’il a eu un smartphone, a été de regarder des vidéos YouTube sur Guantánamo et d’écouter des chansons que passaient ses gardiens. 

Selon lui, vouloir recréer Guantánamo dans sa tête sans être physiquement là est comparable au fait de regarder un film d’horreur. 

L’idée d’être encore à Guantánamo lui a procuré un étrange sentiment de sécurité dans les premiers jours qui ont suivi sa libération, rapporte-t-il.

« Je me suis dit que dans cette cellule, personne n’allait me kidnapper, parce que les personnes qui m’avaient kidnappé me détenaient déjà », dit-il. « Si je suis en dehors de cette cellule, je suis constamment menacé d’être kidnappé et de subir à nouveau la même douleur. »

Au moment de sa libération, sa mère et l’un de ses frères étaient décédés, mais il avait de nouveaux neveux et nièces.

« J’ai été blessé comme jamais auparavant. Ce n’était plus moi et je ne redeviendrai plus jamais comme avant »

- Mohamedou ould Slahi

« Je n’ai pas reconnu de nombreux membres de ma famille. Les gens avaient vieilli et certains qui n’étaient pas nés avant ma détention étaient désormais devenus des hommes et des femmes », raconte-t-il. « La télévision n’avait plus aucune importance et désormais tout le monde regardait les informations sur Internet. C’était comme si je venais de sortir d’une capsule témoin et que j’essayais de me réintégrer. »

Bien que Mohamedou ould Slahi continue d’exiger haut et fort ses droits auprès du gouvernement mauritanien et des États-Unis, il a découvert qu’il était capable de pardonner.

« Je n’en veux à personne. J’ai sincèrement pardonné à tout le monde », affirme-t-il.

Pour preuve, il dit parler parfois à ses anciens interrogateurs et que, sous son influence, un de ses anciens gardiens, Steve Wood, s’est converti à l’islam et lui a rendu visite en Mauritanie.

Il lui a néanmoins fallu beaucoup de temps pour atteindre ce stade. Au début, confie-t-il, « je voulais me venger ».

Liberté de l’âme

Son enlèvement et sa détention ont certes mis un terme à son aspiration à poursuivre ses études et à se bâtir une carrière, mais cela signifiait aussi qu’il était désormais déchargé des pressions de la vie quotidienne, explique-t-il.

« La vie que beaucoup de gens vivent aujourd’hui ne leur laisse pas le temps de penser à quoi que ce soit, car nous sommes les esclaves du temps », estime-t-il. « J’étais aussi comme ça, mais ma vie a été écourtée par la prison. Je devais redéfinir qui j’étais et ma relation avec Dieu. » 

« J’ai eu du temps pour réfléchir. Tous les grands prophètes, y compris Mohammed, et tous les grands philosophes, ont traversé ce processus de solitude. Cela vous permet de savoir qui vous êtes. J’ai dû tout redéfinir, cela a complètement transformé ma vie. »  

Mohamedou ould Slahi évoque aussi ce que l’on ressent à l’idée « d’être relégué dans le bas-fond de la société » et comment, en prison, il a trouvé une « liberté de l’âme ».

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Surpris et un peu perplexe par son commentaire, je lui demande à contrecœur s’il a trouvé le bonheur à Guantánamo.

« Absolument », répond-il sans hésiter. « C’était comme une illumination. Un jour, j’étais dans la salle d’interrogatoire et c’est à ce moment-là qu’ils ont commencé à me torturer. Ils [les interrogateurs] étaient très heureux mais je tremblais, j’avais peur. Je me demandais pourquoi j’avais peur, puis j’ai compris que le fait que je m’attendais à être blessé me rendait malheureux et effrayé. »

Il poursuit : « Nous avons un dicton en arabe selon lequel l’attente de la torture est pire que la torture elle-même. Je me souviens de nombreuses fois où ils m’ont menacé et je voulais juste en finir. J’avais tellement hâte qu’ils fassent ce qu’ils voulaient. »

Mohamedou ould Slahi fait encore des cauchemars dans lesquels ils se retrouve coincé à Guantánamo, signe que, bien qu’il ait pu trouver un espace spirituel dans les limites imposées par la torture, il n’est pas à l’abri des conséquences de la façon dont il a été traité. 

Il dit se sentir coupable d’avoir quitté le camp qui abrite encore une quarantaine de personnes et faire régulièrement pression sur ses avocats pour les aider.

Interrogateur tristement célèbre

Les mauvais traitements auxquels Mohamedou ould Slahi a été soumis étaient exceptionnels et il est considéré par beaucoup comme l’homme le plus torturé de l’histoire du camp de Guantánamo.

Le programme d’exactions a été approuvé par les plus hauts niveaux du gouvernement américain, personnellement validé par le secrétaire américain à la Défense de l’époque, Donald Rumsfeld. 

Et il a été torturé par l’un des plus tristement célèbres interrogateurs américains.

L’inspecteur de Chicago, Richard Zuley, s’était fait un nom en extorquant des aveux à des suspects noirs et latinos pauvres à Chicago, dans les années 1980 et 1990.  

Certains de ceux qui sont passés entre ses mains rapportent des abus physiques, des manipulations de preuves et des aveux forcés.

Une Afro-américaine a déclaré au journal The Guardian que Zuley et son équipe l’avaient menottée à un mur pendant plus de 24 heures en 1994, la menaçant de ne pas la laisser revoir ses enfants tant qu’elle n’aurait pas impliqué son mari dans un meurtre.

« Afin de m’empêcher de dormir, on me donnait des bouteilles d’eau de 740 ml à des intervalles d’une à deux heures, selon l’humeur des gardes, 24 heures sur 24 »

- Mohamedou ould Slahi

Une administration américaine désireuse d’obtenir des renseignements à tout prix pensait que Zuley était l’homme idéal pour diriger un plan d’interrogatoires de Mohamedou ould Slahi, qu’elle considérait comme un agent « d’une grande valeur » pour al-Qaïda.

Des techniques de brutalité rare, répétées et perfectionnées au fil des décennies sur le continent américain allaient désormais être exportées à Guantánamo.

« Tactiques d’omnipotence », « tactiques de traitements dégradants » et « monopolisation des tactiques de perception » : les documents du gouvernement américain après le 11 septembre décrivent en détail un ensemble de techniques conçues pour « casser » les détenus, y compris divers types de gifles, positions stressantes et déshabillages. 

Mais le plan de Zuley pour Mohamedou ould Slahi surpassait cela. Son objectif déclaré était de « reproduire et d’exploiter le “syndrome de Stockholm” », dans lequel une victime captive commence à faire confiance et à ressentir de l’affection pour ses ravisseurs.  

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Les mémoires de Mohamedou ould Slahi, le best-seller international Les carnets de Guantánamo, ont été écrits alors qu’il était en prison en 2005, mais n’ont pas été publiés avant 2015 avec de nombreux passages expurgés par le gouvernement américain.

Mohamedou ould Slahi y décrit avoir été forcé de boire de l’eau 24 heures sur 24 pour le priver de sommeil.

« Dormir n’était pas autorisé. Afin de m’en empêcher, on me donnait des bouteilles d’eau de 740 ml à des intervalles d’une à deux heures, selon l’humeur des gardes, 24 heures sur 24 », raconte-t-il.

« Les conséquences ont été dévastatrices. Je ne pouvais pas fermer les yeux ne serait-ce que dix minutes parce que j’étais assis la plupart du temps sur les toilettes. »

Une nuit, Mohamedou ould Slahi raconte qu’il a eu les yeux bandés et qu’il a fait une sortie en bateau autour de Guantánamo pour lui donner l’impression d’être emmené ailleurs, tandis que les chiens aboyaient et que les gardes lui donnaient des coups de pied. 

Trois à quatre heures plus tard, il s’est retrouvé avec plusieurs côtes cassées. 

Yahdih ould Slahi pose avec une copie expurgée des mémoires de son frère aîné Mohamedou ould Slahi aux côtés de l’avocate de Slahi, Nancy Hollander (AFP)

Dans une note de service, Zuley indique avoir utilisé des chiens pour « créer une atmosphère propice à un événement majeur et accroître le niveau de tension du détenu ».

Dans un autre épisode, l’ex-prisonnier raconte avoirété enchaîné à un anneau de levage – une boucle en métal servant à sécuriser les menottes ou les chaînes d’un prisonnier – et a été laissé dans une pièce où retentissait une musique assourdissante, où il a été aspergé d’eau glacée et n’avait le droit de dormir que quatre heures toutes les seize heures. 

Une enquête du Guardian a révélé qu’il s’agissait d’une version poussée à son extrême d’une technique que Zuley avait utilisée à Chicago contre au moins trois personnes.

Gavé de force pendant le Ramadan

Musulman convaincu, Mohamedou ould Slahi s’est également vu interdire de prier pendant un an et a été nourri de force pendant le Ramadan, après avoir tenté de résister à une agression sexuelle perpétrée par deux femmes.

« J’ai été blessé comme jamais auparavant. Ce n’était plus moi et je ne redeviendrai plus jamais comme avant », affirme-t-il dans ses mémoires à propos de son calvaire.

Alors, il a commencé à parler. Il a avoué. Il a menti.

Il évoque également le dilemme auquel il a été confronté lors des interrogatoires : « Mais le problème, c’est que vous ne pouvez pas simplement admettre quelque chose que vous n’avez pas fait. Vous devez fournir des détails, ce que vous ne pouvez pas faire quand vous n’avez rien fait. 

« Mais ensuite, quand j’ai été torturé, j’ai dit des choses complètement fausses sur quelqu’un d’autre »

- Mohamedou ould Slahi

Il ne suffit pas de dire “Oui, je l’ai fait !” Non, ça ne marche pas comme ça : il faut inventer une histoire complète qui ait du sens pour le plus grand des idiots. L’une des choses les plus difficiles à faire est de raconter une histoire inventée et de s’y tenir, et c’est exactement là que j’étais coincé. »

Guantánamo était un centre névralgique dans un réseau mondial de collecte de renseignements où des preuves altérées extorquées par de mauvais traitements et la torture pouvaient être utilisées pour piéger les autres.

Les informations pouvaient provenir d’autres détenus ou de personnes détenues dans le réseau de « black sites » illicites de la CIA, centres de détention secrets situés dans le monde entier, impliquant l’aide secrète d’au moins 54 pays partenaires.  

Pendant de nombreuses années, Mohamedou ould Slahi a vécu avec la culpabilité d’avoir impliqué quelqu’un qu’il ne connaissait pas dans un crime présumé.

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Les interrogateurs l’avaient interrogé à propos d’un Canadien qui demandait l’asile aux États-Unis. Sous la pression, il affirme avoir été contraint de mentir.

« Au début, j’étais très contrarié parce qu’ils ont commencé à me torturer, car un autre détenu a dit des choses complètement fausses sur moi et je me suis énervé contre lui », témoigne-t-il. « Mais ensuite, quand j’ai été torturé, j’ai dit des choses complètement fausses sur quelqu’un d’autre. Dieu m’a montré que je n’étais pas plus fort qu’un autre. »

« C’est horrible », dit-il à voix basse. « Et ça vous hante très longtemps. »

Après avoir alerté ses avocats, la preuve entachée contre le demandeur d’asile que Mohamedou ould Slahi appelle Ahmed a finalement été rejetée.

Toutefois, au moment où il s’est mis à parler, ses conditions se sont améliorées et il en était arrivé à avoir une télévision, un ordinateur et la possibilité de s’occuper de son propre jardin d’herbes. Les choses semblaient s’améliorer quand, en 2010, un tribunal américain a statué que son maintien en détention était illégal.

Le juge de la cour de district américaine, James Robertson, a déclaré que les preuves à son encontre étaient « tellement ternies par la coercition et les mauvais traitements, ou tellement classifiées, qu’elles ne pouvaient pas soutenir le succès des poursuites pénales ». En concluant : « Slahi doit être relâché ».

Mais il aura fallu encore six ans de campagne et d’atermoiements diplomatiques avant qu’il soit finalement libéré.

Un roman sur la vie des bédouins mauritaniens

Nous en sommes déjà à la troisième tournée d’attaya, un thé à la menthe mousseux servi dans de minuscules tasses en verre, qui, selon lui, est « le meilleur thé au monde ».

Dans l’incapacité de travailler ou de voyager, Mohamedou ould Slahi passe beaucoup de temps à écrire. Après Les carnets de Guantánamo, il a écrit quatre autres livres en détention, mais n’a pas été autorisé à les prendre avec lui.

Il vient de terminer un roman sur la vie des bédouins mauritaniens et est en train de réécrire un livre sur le bonheur humain, qu’il avait déjà achevé à Guantánamo. 

Il prend son téléphone. Quelqu’un l’informe de manifestations qui ont éclaté à Nouakchott pour contester le résultat de l’élection présidentielle de la veille.

Beaucoup en Mauritanie se méfient de l’establishment politique dominé par l’armée depuis des décennies

Beaucoup ici se méfient de l’establishment politique dominé par l’armée depuis des décennies. L’ancien chef de l’armée, Mohamed Ghazouani, est en tête avec 52 % des suffrages et remportera la victoire.

Des vidéos apparaissent plus tard dans la semaine et montrent une répression violente avec des policiers brandissant des matraques et les utilisant contre des manifestants déchaînés. 

Les rues pleines de nids-de-poule des quartiers pauvres sont emplies de la fumée noire s’élevant des pneus en feu.

Les manifestants vus dans les vidéos sont des descendants noirs et pauvres d’anciens esclaves, qui appartenaient autrefois aux Arabes-Berbères du pays, une minorité qui représente 30 % de la population et qui domine tous les domaines de la vie mauritanienne.

Des dizaines de milliers de Noirs mauritaniens vivent encore en esclavage. Et il existe des parallèles révélateurs entre la captivité de Mohamedou ould Slahi et l’esclavage, en particulier dans les Amériques, notamment aux États-Unis et à Cuba, l’île des Caraïbes sur laquelle Guantánamo est située. 

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Pendant des centaines d’années, des Noirs africains ont été victimes de la traite et contraints de travailler dans les plantations de canne à sucre dans les conditions les plus brutales. 

Que pense-t-il de l’esclavage en Mauritanie ?

Il est réticent à aborder ce sujet directement. C’est un sujet sensible en Mauritanie, considéré un peu tabou. Au lieu de cela, il me renvoie à un passage de son livre qui traite de l’esclavage – mais pas tel qu’il est pratiqué en Mauritanie.

« Je me suis souvent comparé à un esclave. Les esclaves étaient enlevés de force en Afrique, comme moi », a-t-il écrit. « Les esclaves étaient vendus à plusieurs reprises tandis qu’ils se dirigeaient vers leur destination finale, comme moi. Les esclaves ont été soudainement assignés à quelqu’un qu’ils n’ont pas choisi, comme moi. »

Même s’il est maintenant rentré chez lui en Afrique, il ne peut pas partir et il n’a donc pas encore pleinement gagné sa liberté. 

« Quiconque veut rester au pouvoir doit d’abord servir l’Amérique. Je pense que le slogan de notre président aurait dû être ‘’L’Amérique d’abord’’ »

- Mohamedou ould Slahi

Le jour de notre rencontre, il avait déjà écrit une lettre – en français, en arabe et en anglais, une langue qu’il a apprise à Guantánamo – au prochain président mauritanien, quel qu’il soit.

Dans ce document, il s’en prend à l’establishmentau pouvoir dans son pays, le décrivant comme l’un des nombreux « systèmes arabes en décomposition et corrompus, dans lesquels ceux au pouvoir abusent des pauvres et des opprimés ».

Il est certain que le prochain président ne lui accordera pas de passeport, bien qu’il n’ait jamais été condamné ni inculpé au cours de ses vingt années de calvaire.

« Aucun d’entre eux ne sera assez courageux pour dire qu’il va appliquer la loi. Je suis un citoyen mauritanien, mais nous n’avons pas cette compréhension de la loi dans ce pays », relève-t-il. « Quiconque veut rester au pouvoir doit d’abord servir l’Amérique. Je pense que le slogan de notre président aurait dû être “L’Amérique d’abord”. »

Mais à l’intérieur, il dit être libre et parler sans crainte.

« J’admets que les États-Unis doivent suivre et juger toutes les personnes qui font du mal à leurs citoyens. Je suis d’accord avec ça », reconnaît-il. « Mais je ne suis pas d’accord avec eux pour dire que s’ils vous soupçonnent, ils vous kidnappent, ils vous torturent et vous laissent pourrir en prison pendant quinze ou seize ans, pour ensuite vous balancer dans votre pays et dire que vous ne pouvez pas avoir votre passeport car vous avez déjà vu tellement de choses que nous ne voulons pas que vous voyagiez dans le monde entier pour en parler. On continue à me punir. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.