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Des troupes américaines repérées près du front avec l’État islamique en Libye

Des soldats misratis qui combattent les militants de l’État islamique affirment à MEE que des troupes américaines bien armées procèdent à des patrouilles et se coordonnent avec des commandants locaux de haut rang
Un convoi de miliciens impliqués dans la lutte contre l’État islamique traverse Sabratha, en février (AFP)

Des militaires américains procèdent à des patrouilles et à des observations à Misrata, selon des soldats libyens opérant sur le terrain, alors que de plus en plus de rapports font état d’un engagement de forces spéciales occidentales dans la bataille visant à chasser l’État islamique de la ville de Syrte, dans le centre du pays.

« Des troupes américaines se trouvent ici sur le terrain, près du front, a affirmé à MEE Ibrahim, un soldat misrati. Tout le monde les a vus ici, mais ils ne combattent pas, ils ne font qu’observer et procéder à des patrouilles. »

Il a expliqué qu’il y avait au moins six ou sept militaires, qu’il a décrits comme étant bien armés et bien équipés, avec trois véhicules japonais de qualité nettement supérieure aux Toyota Hilux que les forces armées libyennes leur préfèrent habituellement. Les militaires américains communiquaient occasionnellement avec un ou deux commandants misratis de très haut rang, a ajouté Ibrahim.

Mohamed al-Ghossri, porte-parole de la salle des opérations militaires de Misrata, a expliqué qu’il n’était pas en mesure de confirmer ou d’infirmer une quelconque présence militaire américaine puisqu’il n’en avait pas été témoin à titre personnel.

Il a toutefois imploré la communauté internationale de soutenir la lutte de la Libye contre l’État islamique, qui contrôle désormais plus de 300 km de littoral dans le centre du pays, ainsi qu’un nombre important de villes et de villages.

« Jusqu’à présent, nous n’avons eu qu’un soutien moral de la part de la communauté internationale, mais nous avons besoin d’un soutien logistique, a-t-il précisé. Nous avons particulièrement besoin d’équipements de vision nocturne car nous combattons un ennemi très dangereux et imprévisible qui se mobilise surtout de nuit. »

Le porte-parole a indiqué que les armes utilisées par les troupes misraties, qui proviennent principalement des stocks de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et datent souvent des années 1980, n’étaient pas adaptées pour combattre l’État islamique, qui semble disposer d’un stock important d’armes et de munitions de pointe.

« Nous voulons un soutien technique de la part de la communauté internationale afin de pouvoir défendre le bassin méditerranéen ainsi que nos frontières contre l’infiltration de nouveaux combattants de l’État islamique », a-t-il expliqué.

« Nous nous attendons à recevoir une aide concrète de la part du Royaume-Uni, mais nous avons besoin du soutien de toute la communauté internationale, en particulier de l’OTAN, car nous luttons contre le principal ennemi du monde entier », a déclaré Ghossri.

« L’UE ne semble pas comprendre ce qui se passe ici. Ils parlent beaucoup des attentats perpétrés par l’État islamique en Europe, mais tous les postes de contrôle à Misrata ont été attaqués par l’État islamique, plus d’une fois pour certains. La présence de l’État islamique en Libye est une question très dangereuse et urgente pour le monde entier. »

Middle East Eye a contacté le département américain de la Défense afin de recueillir des commentaires.

Des opérations secrètes

Cette révélation au sujet de l’intervention de troupes américaines dans la lutte contre l’État islamique est survenue alors que des représentants de puissances mondiales se sont réunis à Vienne pour discuter du soutien international pour le nouveau Gouvernement d’entente nationale (GEN) soutenu par l’ONU et que de plus en plus de rapports font état d’opérations secrètes menées par des forces spéciales occidentales en Libye.

En mars, Middle East Eye a révélé une coopération entre des forces spéciales britanniques et jordaniennes dans le cadre d’opérations secrètes contre l’État islamique, tandis qu’en février, Reuters a rapporté que des troupes d’élite françaises conseillaient des troupes libyennes dans l’est du pays sur la façon de s’attaquer à l’État islamique.

La semaine dernière, le Washington Post a cité des responsables américains anonymes qui ont confirmé que deux équipes de moins de 25 soldats avaient été déployées dans les villes de Misrata et Benghazi afin d’« identifier des alliés potentiels parmi les factions armées locales et [de] recueillir des renseignements sur les menaces ».

Le déploiement en question a coïncidé avec le lancement par les forces misraties d’une contre-offensive importante contre l’État islamique, après que celles-ci ont perdu leur position la plus à l’Est située à Abou Graïn, à 100 km de Misrata, que le groupe a attaquée avec un attentat-suicide et une centaine de véhicules. Suite à cette attaque surprise, Misrata a également perdu le contrôle de sa route et voie d’approvisionnement principale vers le sud de la Libye, où elle stationne des forces depuis plusieurs années.

« Nos troupes ont été forcées de retourner à al-Saddadah [à 80 km de Misrata], mais elles ont maintenant récupéré le poste de contrôle d’Abou Graïn, a déclaré Ghossri. Nous avons ouvert deux fronts, depuis l’est et le sud d’Abou Graïn, et nous avons pu assiéger l’ennemi : nous avons ainsi repris le contrôle de la zone. »

Bien que la puissance aérienne de Misrata soit limitée à de petits avions destinés à former les pilotes, le porte-parole a affirmé qu’une campagne soutenue de bombardements aériens et de tirs d’artillerie lourde avait ouvert la voie au succès d’une offensive terrestre.

Ghossri a indiqué que le front avancé se trouvait désormais au-delà du poste de contrôle d’Abou Graïn, mais que des équipes de déminage essayaient maintenant de s’occuper des mines et des engins explosifs improvisés que l’État islamique avait disséminés à travers la zone, après qu’un soldat a été tué et que plusieurs autres ont été blessés en déclenchant l’explosion d’une mine. Parmi ces pièges, des trous densément recouverts et remplis d’explosifs ont été creusés près du poste de contrôle d’Abou Graïn.

D’après Ghossri, les combats de la dernière semaine ont fait au moins douze morts et une quarantaine de blessés, dont treize ont été transférés en Italie vendredi dernier pour recevoir un traitement médical. Les pertes subies par l’État islamique ont été considérablement plus élevées, a-t-il affirmé sans toutefois être en mesure de donner des chiffres exacts.

« Lorsque nos combattants ont avancé, ils ont constaté que les corps des ennemis avaient été brûlés, parfois entassés sous des véhicules : nous ne pouvons donc pas estimer combien de personnes ont été tuées, mais les pertes sont importantes. »

La salle des opérations militaires de Misrata travaille actuellement pour le GEN, même si deux autres gouvernements rivaux basés respectivement dans l’est et l’ouest de la Libye continuent d’opérer dans le pays. Misrata bénéficie d’un mandat octroyé par le GEN pour avancer vers les frontières du district de Syrte, sans toutefois tenter d’entrer dans la ville en elle-même.

Les craintes face à des forces divisées

Lors d’une opération distincte, les forces armées libyennes dirigées par le général Khalifa Haftar et opérant pour le gouvernement de l’Est ont annoncé plus tôt ce mois-ci le début d’une opération visant à libérer Syrte de l’État islamique.

Baptisée « Gardabiya 2 », d’après une victoire libyenne remportée contre les forces italiennes dans cette même zone en 1915, l’opération en est aux stades préliminaires, alors que des troupes se sont amassées à des positions dans le désert du Sahara, au centre de la Libye, à partir duquel elles prévoient de lancer leur offensive.

Les forces armées fidèles à ces deux gouvernements rivaux sont engagées dans une guerre civile depuis plus de deux ans. Aujourd’hui, toutes deux commencent à combattre l’État islamique, mais dans la mesure où elles se dirigent vers Syrte depuis des directions opposées et sont fidèles à des entités farouchement divisées, des inquiétudes s’élèvent parmi la population locale quant au fait qu’elles puissent finir par se battre entre elles plutôt que contre l’État islamique.

« Maintenant, nous avons trois gouvernements, il est question de puissance militaire mais aussi de pouvoir politique, parce que celui qui a le pouvoir sur le terrain détient également le pouvoir politique », a déclaré Mohamed, homme d’affaires à Syrte.

« Ma plus grande préoccupation est que les armées de l’Est et de l’Ouest puissent finir par se battre entre elles, ce qui ne serait qu’une bonne nouvelles pour l’État islamique, qui continuera à se renforcer. »

Auparavant, les troupes de l’est de la Libye avaient affronté dans le sud une milice rebelle de l’ouest de la Libye, dont les origines et les allégeances exactes restent floues.

Ghossri a indiqué qu’il n’y avait pas de communication entre les troupes de Haftar et la salle des opérations militaires de Misrata, mais a souligné que n’importe quelles troupes sont invitées à se joindre à la lutte des Misratis tant que celles-ci reconnaissent le GEN, ce que les forces de l’Est n’ont pas encore fait.

« Nous sommes tous libyens, nous sommes de la même nationalité, du même État, du même pays, et aujourd’hui, nous avons un ennemi commun, donc nous devrions combattre ensemble », a-t-il expliqué.

« Nous sommes devant une bataille pour la Libye, pas seulement une bataille pour Misrata comme cela était le cas auparavant ; nous accueillerions donc à bras ouverts n’importe quelles troupes opérant dans le cadre du nouveau gouvernement. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.