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Élections iraniennes : beaucoup prévoient de boycotter le scrutin face au manque de choix

L’abstention devrait être la grande gagnante des élections du 18 juin alors que l’apathie et la colère éloignent les Iraniens des urnes
Un commerçant iranien regarde le candidat Amir-Hossein Ghazizadeh Hashemi s’exprimer lors du second débat présidentiel télévisé, à Téhéran, le 8 juin 2021 (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

Quelques jours avant l’élection présidentielle iranienne, une phrase clé circule chez une bonne partie de l’électorat : « Je n’irai certainement pas voter. »

Dans toute la République islamique, le scrutin du vendredi 18 juin semble susciter une vague d’apathie, et beaucoup prévoient de rester chez eux plutôt que de prendre part à un processus qu’ils considèrent injuste, non représentatif et peu susceptible de changer véritablement leur vie.

Elnaz, architecte de 27 ans, estime que se rendre aux urnes serait une insulte envers le peuple iranien.

« Assurément, je ne voterai pas. Qui peut voter ? Et pourquoi devrions-nous voter ? Que s’est-il passé après notre participation aux élections pendant tant d’années ? », s’interroge-t-elle.

« Assurément, je ne voterai pas. Qui peut voter ? Et pourquoi devrions-nous voter ? Que s’est-il passé après notre participation aux élections pendant tant d’années ? »

- Elnaz, architecte

Elnaz est loin d’être la seule Iranienne de cet avis.

L’économie du pays ploie sous les strictes sanctions américaines, imposées par l’ancien président Donald Trump après avoir annoncé le 8 mai 2018 le retrait de son pays de l’accord sur le nucléaire signé en 2015.

L’inflation élevée, l’augmentation de la pauvreté et la corruption généralisée font naître une colère et une frustration croissantes dans tout le pays à l’égard d’une classe politique jugée incapable de répondre aux besoins de la population.

« Je ne vois personne autour de moi qui veut voter – aller aux urnes est se faire injure à soi-même », estime Elnaz.

« Le moindre mal »

L’apathie à l’égard du scrutin à venir découle surtout de la disqualification massive des candidats par le Conseil des gardiens, une instance composée de douze membres : six hauts responsables religieux nommés par le Guide suprême iranien et six juristes nommés par le Parlement sur proposition du chef du pouvoir judiciaire.

Le conseil a disqualifié quasiment tous les principaux modérés et réformistes en mesure de défier le favori conservateur, Ebrahim Raïssi.

Des rivaux potentiels tels que le modéré Ali Larijani et l’actuel premier vice-président Eshaq Djahanguiri ont été empêchés de se présenter aux élections.

Avant même l’annonce de la liste des candidats retenus par le Conseil des gardiens, l’estimation du taux de participation était très faible. Selon l’un des sondages les plus fiables, réalisé entre le 17 et le 20 avril, seuls 43,7 % des citoyens iraniens ont déclaré qu’ils se rendraient certainement aux urnes. 

Cette photo mise à disposition par le Club des jeunes journalistes iraniens (YJC) montre les candidats iraniens à la présidentielle lors du deuxième débat télévisé avant l’élection du 18 juin (AFP)
Cette photo mise à disposition par le Club des jeunes journalistes iraniens (YJC) montre les candidats iraniens à la présidentielle lors du deuxième débat télévisé avant l’élection du 18 juin (AFP)

Le conseil de contrôle des élections n’a approuvé que sept candidats, principalement conservateurs. Après la publication de la liste des candidats qualifiés, le taux de répondants certains d’aller voter a chuté à 37,7 % selon l’Agence iranienne de sondage des étudiants (ISPA).

« Ces gens sont fatigués de choisir le moindre mal depuis des années », affirme Mahmoud, enseignant à la retraite.

« Ces jeux ne fonctionnent plus. Ils ne peuvent pas effrayer les gens avec quelqu’un comme Ebrahim Raïssi pour aller voter pour son rival. »

Il estime que « pour ces élections, l’establishment a annoncé que la partie était terminée et que plus aucun rival n’était encore dans la course. »

Pour Sara, employée de banque de 29 ans vivant à Tabriz, boycotter les élections signifie « montr[er] au monde que la République islamique n’est pas légitime pour les Iraniens.

« Ces gens sont fatigués de choisir le moindre mal depuis des années »

- Mahmoud, enseignant à la retraite

« Une grande partie de ceux qui ne veulent pas voter voient leur décision comme une campagne civile et croient qu’avec cette action, soit le système politique remarquera leur mécontentement, soit la communauté internationale se rendra compte que les Iraniens ne sont pas satisfaits de leur système politique », explique-t-elle.

D’autres ont été affectés par l’incompétence du gouvernement et son manque de transparence concernant les problèmes du pays.

Mohammad Reza, trentenaire originaire d’Ispahan titulaire d’une maîtrise en génie alimentaire, cite la gestion par le gouvernement de l’affaire de l’avion de ligne ukrainien abattu en janvier 2020, qui a entraîné la mort des 176 personnes à son bord.

Cette attaque meurtrière contre un avion de ligne était survenue quelques heures après que des missiles iraniens eurent frappé deux bases américaines en Irak en représailles à l’assassinat du général iranien Qasem Soleimani.

Selon la version officielle iranienne, la défense aérienne du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) avait pris l’appareil pour un objet volant agressif. Téhéran avait d’abord nié les allégations pendant deux jours, affirmant que l’avion s’était écrasé en raison d’une défaillance technique. Mais après une pression internationale croissante, des responsables militaires iraniens avaient admis dans un communiqué le 11 janvier avoir abattu l’avion de deux missiles.

« Pendant des années, on a essayé de garder espoir, mais au final, on constate que ce n’était qu’un rêve. L’establishment a montré à plusieurs reprises qu’il n’avait pas l’intention de changer et de mener des réformes », regrette Mohammad Reza.

« Des tragédies telles que l’avion ukrainien abattu et leur insistance à raconter des mensonges les jours suivants m’ont déçu à jamais de cette structure politique. »

Novembre sanglant

La colère croissante du public contre le gouvernement a déjà éclaté ces dernières années.

En novembre 2019, le gouvernement iranien a brusquement triplé le prix de l’essence, qui est passé de 10 000 rials à 30 000 rials du jour au lendemain. 

Dans le contexte de ce changement, qui a suscité l’indignation du public, le gouvernement a décidé d’accorder à chaque voiture 60 litres au prix de 15 000 rials chacun. Tout achat supplémentaire au-dessus de cette limite coûterait 30 000 rials le litre.

« Lors des manifestations meurtrières de novembre, tant de jeunes ont été tués pour rien […] Qu’est-ce que l’establishment leur a fait ? Il les a accueillis avec des fusils et des balles. Et vous me demandez si je vais voter ou pas ? Une question comme celle-là ne fait que m’insulter »

- Reza, ouvrier

Des manifestations ont éclaté dans tout le pays, brutalement réprimées par l’État. Selon Reuters, pas moins de 1 500 Iraniens auraient été tués par les forces militaires et de sécurité en l’espace de quelques jours.

Les autorités iraniennes ont rejeté ce bilan, qualifiant les articles de Reuters de faux et les manifestants d’émeutiers. Elles ont en outre refusé d’annoncer officiellement le nombre de tués dans les manifestations pendant des mois.

Le fait que les manifestations aient atteint les petites villes, lesquelles étaient relativement calmes au cours des dernières décennies et n’avaient pas démontré de signes sérieux de dissidence, indique une montée des tensions.

« Lors des manifestations meurtrières de novembre, tant de jeunes ont été tués pour rien, pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils étaient en colère contre la hausse du prix de l’essence du jour au lendemain. Qu’est-ce que l’establishment leur a fait ? Il les a accueillis avec des fusils et des balles », déplore Reza, quadragénaire qui travaille dans un atelier de travail des métaux dans la province septentrionale de Gorgan.

« Et vous me demandez si je vais voter ou pas ? Une question comme celle-là ne fait que m’insulter. »

Une participation « passionnée » ?

Dans de telles circonstances, même la nouvelle des progrès réalisés dans les pourparlers de Vienne sur la relance de l’accord sur le nucléaire semble avoir peu d’effet sur la future participation au scrutin.

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Néanmoins, de nombreuses personnalités politiques semblent considérer qu’un taux de participation faible n’est pas problématique.

Ces dernières semaines, de hauts responsables conservateurs ont déclaré qu’un taux de participation élevé et « passionné » pourrait conduire à un « mauvais choix » de la part de l’électorat.

« Le résultat de cette élection passionnée est un mauvais choix, comme l’ont montré des événements comme ceux qui ont eu lieu dans les rues les années précédentes », a déclaré Abdul Reza Mesri, le vice-président (radical) du Parlement iranien, le 27 mai, en référence aux manifestations qui ont suivi l’élection présidentielle controversée de 2009.

Abbas-Ali Kadkhodaei, un porte-parole du Conseil des gardiens, a pour sa part déclaré qu’un faible taux de participation n’entacherait pas la légitimité de l’élection.

« Bien que l’attente générale et politique de l’élection soit une participation élevée, une faible participation ne créerait pas de problème juridique », indiquait-il le mois dernier.

De nombreuses personnalités semblent avoir accepté le fait que les élections du 18 juin pourraient connaître le taux de participation le plus faible du pays depuis de nombreuses années – mais comme cela sera probablement synonyme de victoire d’un candidat conservateur, elles y restent apparemment indifférentes dans l’ensemble.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.