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« Les Jordaniens ont besoin d’une explication » : à Amman, l’arrestation du prince Hamza ben Hussein provoque l’incompréhension

La cohésion affichée au sein de la famille royale contraste avec l’arrestation de l’ex-prince héritier, laissant les Jordaniens perplexes sur ce qui se passe réellement
Un vendeur ambulant jordanien lit un journal local à Amman, le 4 avril 2021 (AFP)
Un vendeur ambulant jordanien lit un journal local à Amman, le 4 avril 2021 (AFP)
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AMMAN, Jordanie

« Où sont les médias autorisés qui devraient publier une explication officielle sur ce qui se passe en Jordanie ? Le gouvernement semble profondément endormi… » La réaction de Mohammad Abu Safieh, 63 ans, chauffeur de taxi à Amman, résume l’état d’esprit dans lequel se trouvent les Jordaniens, entre confusion et colère.

L’arrestation et l’assignation à résidence d’Hamza ben Hussein, l’ex-prince héritier de Jordanie et demi-frère du roi Abdallah, samedi pour un complot présumé de coup d’État ont suscité en effet de nombreuses questions au sein de la population.

En deux jours, les rebondissements se sont succédé : le gouvernement a d’abord nié l’avoir arrêté, avant de reconnaître les faits.

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Le prince a démenti les allégations formulées contre lui dans une vidéo diffusée sur la BBC. Puis, dans un enregistrement remis à Middle East Eye, il a assuré qu’il ne se plierait pas aux ordres de l’armée.

Le vice-Premier ministre Ayman Safadi a affirmé que la « sédition » avait été « tuée dans l’œuf », après avoir accusé le prince de 41 ans d’avoir collaboré avec « une puissance étrangère » pour tenter de déstabiliser le royaume.

Selon lui, « une personne ayant des liens avec des services de sécurité étrangers » est entrée en contact avec la femme du prince détenu pour lui proposer de l’évacuer de Jordanie en mettant un avion à sa disposition.

Peu de temps après, un Israélien du nom de Roy Shaposhnik, résidant en Europe, a affirmé dans un communiqué qu’il n’était « pas et n’avait jamais été un agent du renseignement israélien ni d’aucun autre pays », mais seulement « un ami du prince Hamza ».

Des divisions « inattendues »

Pour Lamis Andoni, chroniqueur du journal londonien al-Araby al-Jadeed, si l’assignation à résidence de Hamza ben Hussein était, comme il le prétendait, le résultat d’une campagne visant à cibler la dissidence, alors cela marquerait une « escalade dangereuse ».

D’autres observateurs de la scène politique jordanienne ont aussi remis en cause l’idée selon laquelle le prince aurait orchestré un coup d’État contre le roi Abdallah II.

« Ce fut une soirée délicate, mais pas dangereuse pour la Jordanie », constate Hassan Barrari, analyste politique et professeur de sciences politiques à l’université du Qatar, sur sa page Facebook.

« Je ne m’attendais pas à ce qu’un jour, le prince Hamza soit accusé de manipuler quiconque pense à mener un coup d’État contre le roi », ajoute-t-il. « Le prince Hamza n’a jamais cessé de parler de la façon dont les politiques officielles en Jordanie ont conduit à la pauvreté, au chômage et à l’oppression… Le prince semble maintenant se tenir aux côtés de l’opposition nationale et cela a inquiété le régime. »

« Je ne m’attendais pas à ce qu’un jour, le prince Hamza soit accusé de manipuler quiconque pense à mener un coup d’État contre le roi »

- Hassan Barrari, analyste politique

Maser Malasa, membre de l’Association jordanienne des ingénieurs, estime que le pays a besoin d’une « réforme sérieuse », qui serait « moins coûteuse qu’une destruction ». « Tous les Jordaniens auront probablement entendu les commentaires du prince, même si ses déclarations sont le genre d’opinions qui dans le passé, « se chuchotaient seulement ».

« Les divisions au sein de la famille royale sont inattendues », s’étonne pour sa part le politologue Munther al-Huwwarat, ajoutant que les Jordaniens « sont habitués à la cohésion au sein de la famille royale ». « Les Jordaniens ont maintenant besoin d’une explication de Sa Majesté le roi Abdallah II pour désamorcer la crise », dit-il à MEE.

Les Jordaniens, dont beaucoup ont suivi attentivement l’histoire dans les médias et via des fuites présumées sur les réseaux sociaux, ont critiqué l’absence de journalisme fiable dans le pays.

« En l’absence de version officielle, les médias [alignés sur le gouvernement] n’ont rien à dire. Pendant ce temps, les journalistes citoyens parlent sur les réseaux sociaux », constate pour MEE Mahmoud Abu Hilal, un habitant d’Amman de 55 ans.

« Malgré les salaires élevés, le soutien du gouvernement et les accès dont ils disposent, les médias officiels échouent et semblent faibles et secoués à chaque fois que surgit une crise ou une urgence. Au moment même où nous avons besoin d’eux. »

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À Irbid, une ville située à 70 km au nord d’Amman, Gaith al-Tal, 35 ans, témoigne à MEE : « Les gens ont été bouleversés quand ils ont vu le porte-parole officiel du gouvernement parler des services de livraison de nourriture pendant le Ramadan en pleine crise [de COVID-19], tandis que l’agence de presse officielle diffusait deux reportages, très tronqués, sans aucune clarté de la part de ceux en qui les Jordaniens ont confiance. »

« L’absence de déclarations officielles a laissé la voie libre aux sites basés à l’étranger, qui ont diffusé et commenté l’événement, nous donnant l’impression que ce qui se passait était grave », se désole Munther al-Huwwarat. « Le nombre de réactions internationales est également le signe d’une crainte d’une rupture sur la scène intérieure. »

Le ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement, Sakher Dudin, a déclaré dimanche qu’un communiqué de presse serait publié prochainement pour clarifier les détails des arrestations.

Traduit de l’anglais (original) et actualisé.