Aller au contenu principal

La bataille pour Tripoli a commencé

Ce dimanche, l’offensive des forces du maréchal Haftar en direction de Tripoli est ralentie par de violents combats avec les troupes progouvernementales
Fayez al-Sarraj en réunion avec le commandement militaire (AFP)

Après une pause nocturne, les combats ont repris dimanche matin au sud de Tripoli, en particulier dans le périmètre de l’aéroport international de la capitale, à une trentaine de kilomètres de la ville, une infrastructure inutilisée depuis sa destruction par des combats en 2014.

Dans un discours samedi soir, le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par la communauté internationale et basé à Tripoli, Fayez al-Sarraj, a mis en garde contre la perspective d'une « guerre sans gagnant ».

Il a ajouté que les soutiens continuaient d’« affluer dans la capitale, de toutes les régions », pour faire face à l’offensive lancée jeudi par l'Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée et dirigée par le maréchal Khalifa Haftar.

La concentration des forces de l’ANL au sud de Syrte ces dernières semaines a incité des factions jusque-là calmes dans d’autres villes de l’ouest de la Libye à s’engager ouvertement à soutenir Haftar, menaçant Tripoli depuis plusieurs directions.   

Traduction : « #Libye : parmi les véhicules que l’ANL pousse vers Tripoli, il y a des bateaux, certains avec des textes faisant référence à des ‘’hommes-grenouilles’’, laissant sous-entendre que l’ANL pourrait tenter des sortes d’opérations navales autour du front de Tripoli »

Même si la communauté internationale tente toujours de trouver une solution pacifique, les milices de Tripoli se préparent à défendre la capitale.

Mercredi, un convoi d’une centaine de véhicules militaires a été aperçu en direction de la capitale sur la route menant à la ville de Tarhounah, a déclaré Ahmed, un habitant qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat.

« Ils étaient une centaine environ. C’étaient des véhicules de milices, pas de l’armée, mais je ne sais pas à quelles milices ils appartiennent », a-t-il déclaré. 

« Nous sommes toujours prêts à lutter contre toute agression possible à Syrte »

- Mohamed al-Ghossri, ancien porte-parole des forces Bunyan al-Marsous

La plupart des milices de Tripoli soutiennent actuellement le Gouvernement d’union nationale (GNA) soutenu par l’ONU, qui siège dans la capitale. Le GNA bénéficie également du soutien des forces Bunyan al-Marsous, basées à Misrata, qui continuent de sécuriser Syrte après y avoir mené la bataille pour vaincre le groupe État islamique (EI) en 2016 et qui considèrent Haftar comme un ennemi de longue date.

L’ancien porte-parole des forces Bunyan al-Marsous, le général Mohamed al-Ghossri, a déjà déclaré que toute incursion de l’ANL à Syrte serait traitée comme une déclaration de guerre. 

« Bunyan al-Marsous et tout Misrata soutiennent le GNA », affirme-t-il à Middle East Eye « Nous sommes toujours prêts à lutter contre toute agression possible à Syrte et n’avons pas baissé le niveau d’alerte face à la menace, ni notre devoir d’assurer la sécurité et la surveillance dans cette région, depuis 2016. »

Ghossri indique qu’aucun renfort n’a encore été envoyé à Syrte, mais il confirme que Misrata dispose de suffisamment de forces pour défendre ses territoires actuels, y compris un tronçon de 250 km d’autoroute côtière.

Tripoli menacée depuis l’est et l’ouest

Après ses avancées dans le sud cette année, Haftar a ramené la plupart de ses forces vers Syrte, ce qui est largement considéré comme une initiative ouvrant la voie à une éventuelle offensive sur Tripoli.

« Nous nous attendons à ce que l’ANL nous occupe avec quelques combats autour de Syrte, de sorte que nous ne pourrons pas défendre Tripoli »

- Hassan, combattant des forces Bunyan al-Marsous

Un combattant de l’ANL, s’exprimant sous couvert d’anonymat depuis une position militaire entre Sebha et Syrte, a déclaré à MEE plus tôt cette semaine : « Nous sommes prêts à prendre le contrôle de Syrte. Nous voulons et nous sommes capables de le faire. Nous attendons simplement les ordres pour avancer. »

Cependant, Hassan, combattant des forces Bunyan al-Marsousqui garde un poste de contrôle stratégique dans le village d’Abou Graïn, à 100 km de Misrata et à 150 km de Syrte, a déclaré à MEE que la menace d’affrontements à Syrte était une diversion. Il a affirmé que les mouvements de troupes de l’ANL vers les villes rurales de Tarhounah et Beni Ulid, situées à l’intérieur des terres là où Haftar avait recueilli un soutien idéologique, constituaient une menace encore plus grande.

« Oui, Haftar prendra probablement le contrôle de Tripoli, pas avec ces troupes venant de l’est, mais plutôt avec celles venant de l’ouest de la Libye », a-t-il estimé.

« Je ne suis pas satisfait de la façon dont le GNA voit la situation actuelle. Nous nous attendons à ce que l’ANL nous occupe avec quelques combats autour de Syrte, de sorte que nous ne pourrons pas défendre Tripoli, qui sera prise par des opérations militaires de l’ANL depuis l’ouest de la Libye. »

Haftar dispose d’une base de soutien croissante dans l’ouest de la Libye, notamment de villes désenchantées par le chaos d’après 2011 et déçues par le GNA qui, en trois ans, n’a pas eu d’impact significatif au-delà de la capitale.

Soutien croissant à l’ANL dans l’ouest de la Libye

Bien qu’une milice clé de Tarhounah semble se ranger du côté de l’ANL, pour atteindre la ville, les forces de Haftar devront passer par la ville de Beni Ulid, une zone interdite à toutes les forces gouvernementales depuis un bref mais sanglant conflit civil avec Misrata en 2012.

La ville fonctionne aujourd’hui comme une entité largement indépendante et un bastion du sentiment pro-Kadhafi qui arbore librement le drapeau vert qui a représenté la Libye pendant 42 ans. Son allégeance actuelle reste incertaine, mais Beni Ulid s’est longtemps dissociée de tout pouvoir basé à Tripoli et devrait s’aligner sur toute force contre Misrata.

Alors que les forces de la milice de Tripoli se dirigent vers Tarhounah, un peu plus à l’ouest, la base de soutien de Haftar se consolide également. Au cours des deux dernières semaines, le conseil militaire de la ville de montagne de Zintan a annoncé son soutien à l’ANL, bien que plusieurs hauts responsables de la ville et leurs milices associées restent actuellement alignés sur le GNA. 

Libye : pourquoi Haftar a voulu prendre le contrôle du croissant pétrolier
Lire

Zintan – célèbre pour avoir capturé Saïf al-Islam Kadhafi en 2011 et l’avoir emprisonné pendant six ans tout en ignorant les tentatives de la Cour pénale internationale (CPI) de le traduire en justice pour crimes de guerre, avant de finalement le relâcher fin 2017 – était du côté de l’ANL jusqu’à la détérioration de leur relation au début de l’année dernière.

L’ANL a également le plein contrôle de la base aérienne militaire d’al-Wattiyah à l’ouest de Tripoli, grâce à la victoire de Zintan dans le conflit avec Misrata sur cette installation en 2015. 

Une autre ancienne et puissante ville de montagne révolutionnaire, Rujban, et la petite ville de Sorman, située à 60 km à l’ouest de Tripoli, ont également assuré l’ANL de leur soutien.

Bien que, pour l’observateur extérieur, les allégeances de villes techniquement aussi petites puissent sembler sans importance, un réseau solide de soutien local et tribal est essentiel au succès potentiel de Haftar pour gagner plus de territoire dans l’ouest de la Libye, et à toute avancée vers la capitale.

Le gouvernement de l’Est et ses forces de l’ANL bénéficient également d’un soutien solide dans la capitale, y compris dans les districts écrasés sans pitié par l’ancien gouvernement basé à Tripoli en 2015 pour avoir exprimé leur soutien à Haftar.

Il semble même y avoir un soutien de l’ANL à l’est de Tripoli, avec un groupe de civils dans la ville côtière stratégique d’al-Khoms, située entre Misrata et Tripoli, déclarant également son soutien aux forces de l’ANL cette semaine. Si ce mouvement est soutenu militairement, les forces locales de Khoms, qui contrôlent un poste de contrôle clé sur la principale route côtière, pourraient créer un fossé stratégique entre Misrata et Tripoli.

Une grande partie de la Libye est désenchantée par l’échec de la démocratie. Pour certains, un avenir viable sous un leadership fort, unifié et stable est attrayant

La plupart des autres anciennes villes révolutionnaires qui ont soutenu le soulèvement de 2011 contre Mouammar Kadhafi, y compris l’enclave côtière amazighe de Zouara, restent en majorité du côté du GNA. Cependant, avec le mécontentement qui a régné dans tout le pays après 2011, de nombreuses villes de l’ouest de la Libye sont de plus en plus divisées, selon Ahmed, un habitant de Tripoli.

Il n’est pas surprenant que Haftar ait pu obtenir un soutien. Négligés et sporadiquement isolés par les guerres civiles continues, les habitants des villes de l’ouest de Tripoli sont fatigués d’attendre que le GNA fasse des progrès significatifs sur le terrain. 

Haftar, qui s’est présenté comme un « homme fort » capable de mener des victoires militaires, représente, pour certains, une solution potentielle au pays troublé qu’est devenue la Libye après 2011. 

Bien que l’on craigne un autre dirigeant autocratique comme Kadhafi, une grande partie de la Libye est désenchantée par l’échec de la démocratie et, pour certains, un avenir viable sous un leadership fort, unifié et stable est attrayant. 

Une guerre à Tripoli est-elle inévitable ?

Haftar aurait reçu le soutien de la France, de la Russie, des Émirats arabes unis et de l’Égypte voisine, mais une grande partie de la communauté internationale, y compris les Nations unies et les États-Unis, s’oppose à lui.

En dépit, ou peut-être à cause de l’attrait populaire croissant de Haftar, de telles puissances extérieures continuent de faire pression en faveur de négociations, de solutions et de futures élections législatives, impossibles à tenir depuis cinq ans. Les efforts pour parvenir à une unité pacifique ont systématiquement échoué.

Le dernier conflit majeur à Tripoli remonte à 2014 et a été déclenché par des partis politiques rivaux mécontents du résultat des dernières élections nationales en Libye. 

Les combats ont détruit des infrastructures civiles clés – y compris l’aéroport international – et laissé le pays avec deux gouvernements, parlements et forces militaires rivaux.

En février 2019, des Libyens arborent un drapeau national à Tripoli pour marquer le huitième anniversaire de la révolution libyenne (AFP)

Les tensions au sujet de la capitale existent depuis cinq ans, mais les forces militaires fidèles aux gouvernements rivaux ont été occupées par les conflits locaux et les groupes combattants, y compris les affiliés de l’EI et d’al-Qaïda, reléguant Tripoli au second plan. 

Le GNA, renforcé par la reconnaissance internationale plutôt que par le soutien local, régit une zone de plus en plus compacte de l’ouest de la Libye, après que les récents progrès de l’ANL ont donné au gouvernement de l’Est le contrôle sur la part du lion de la masse continentale géographique de la Libye, mais pas ses principales villes de l’ouest.

En dépit des récents mouvements de troupes et machinations politiques, la réalité a longtemps été que l’immense superficie et la faible population de la Libye – environ six millions d’habitants – se sont révélées être un obstacle insurmontable pour tous les gouvernements défaillants successifs du pays, ou forces lourdement armées des milices, les empêchant d’assumer un contrôle total. 

Les deux gouvernements ont toujours des forces limitées composées en grande partie de milices semi-autonomes aux allégeances mouvantes et peu fiables. Des civils libyens de l’ouest et de l’est de la Libye ont toutefois confié à MEE qu’ils étaient convaincus qu’Haftar disposait désormais d’une puissance militaire et d’un soutien sur le terrain suffisants pour reprendre la capitale. 

Loyautés divisées

Le soulèvement de 2011 qui a renversé Kadhafi a été suivi par huit années de méfiance. D’anciens ennemis ont dû s’allier à contrecœur pour faire face à de nouveaux ennemis, qu’il s’agisse de villes voisines ou de l’EI.

Les allégeances actuelles sont souvent aussi mouvantes que celles du passé, notamment lorsque la tribu touarègue du sud, autrefois apparemment fidèle au GNA, a fait défection pour le gouvernement de l’Est en quelques jours, lors des avancées du sud par Haftar.   

Syrte, largement considérée comme pro-Kadhafi, a été libérée du règne barbare de l’EI par les forces de Misrata, un ennemi juré depuis 2011. Bien que Misrata ait toujours le contrôle militaire de la ville, un haut responsable de Syrte, qui s’est présenté sous le seul prénom de Mohamed, a déclaré à MEE qu’en réalité, la plupart des habitants soutenaient le gouvernement de l’Est et l’ANL, notamment parce que la majorité de la population de la ville appartenait à la même tribu, des Ferjani que Haftar.

Libye : à Zouara, des justiciers masqués traquent les criminels à la place de l'État
Lire

Après avoir échoué à venir en aide à ses partisans du sud lors des avances de Haftar cette année, le GNA semble tenter de rassembler une force de combat plus efficace. Le président du GNA, Fayez al-Sarraj, a récemment nommé l’ancien commandant de l’ère Kadhafi, Salam Juha, au poste de commandant adjoint de ses forces armées officielles, tels qu’elles sont. 

Juha, originaire de Misrata, a quitté l’armée de Kadhafi en 2011 pour prendre la tête des combattants révolutionnaires de Misrata, mais il est ensuite tombé en disgrâce pour avoir refusé de soutenir l’offensive de Misrata en 2012 contre Beni Ulid. Il est rentré en Libye il y a environ un an après avoir vécu pendant plusieurs années aux Émirats arabes unis, un État qui soutient actuellement Haftar.

Sujet de méfiance de sa ville natale, qui fournit les forces de Bunyan al-Marsous sur lesquelles le GNA s’appuiera pour défendre ses frontières les plus à l’est contre toute avancée de l’ANL, la nomination de Juha est controversée. Sur le plan local, Juha est également largement soupçonné d’être politiquement aligné avec Haftar, plutôt qu’avec le GNA dont il est censé diriger les forces.

Bien que Haftar n’ait pas fait de déclaration concernant son intention d’avancer militairement sur Tripoli, à la suite d’un autre round de négociations de paix la semaine dernière, il a nommé un de ses plus hauts militaires, le brigadier Abdulsalam Alhassi, au poste de commandant de la salle des opérations de Tripoli, ce qui indique qu’il n’a pas l’intention de reculer.

Alors que la Libye se tient à nouveau sur des bases incertaines, les habitants rapportent que, dans la capitale, de nombreux postes de contrôle ont été érigés, principalement gérés par des milices locales, ce qui constituerait une tentative de sécuriser la capitale contre la menace de plus en plus réelle d’une nouvelle guerre civile dans l’ouest de la Libye.  

Traduit de l’anglais et actualisé (original) par VECTranslation.