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Le journal syrien qui a écrit « Je suis Charlie »

Au risque d'offenser une bonne partie du monde musulman, un journal syrien a décidé d'exprimer sa solidarité envers les journalistes assassinés à Paris
Le groupe de rebelles syrien Ahrar al-Sham aurait brûlé des copies du journal Souriatna où figurait le slogan « Je Suis Charlie » (YouTube).

Dans les médias internationaux, la Syrie a la réputation d'être un point noir et une « zone interdite » pour les journalistes. Chaque année, elle figure régulièrement en tête de liste des pays les plus meurtriers pour les journalistes, poussant la plupart des médias à s'appuyer sur une combinaison de témoignages d'activistes, d'ONG douteuses et de médias contrôlés par l'Etat.

Au sein de la communauté activiste antigouvernementale syrienne, les tentatives de création de journaux, de sites web ou de magazines rencontrent généralement une vive hostilité à la fois de la part du gouvernement de Bachar al-Assad mais aussi des groupes militants, qui craignent que l'on attire l'attention sur les atrocités perpétrées par les deux camps au cours de la guerre.

Un média en particulier, le journal Souriatna, a déclenché la polémique en décidant de publier un hommage aux dix-sept victimes de l'attaque militante qui s'est déroulée dans les locaux du magazine satirique français Charlie Hebdo.

La 173e édition du journal, sur la couverture de laquelle on peut lire « Je suis Charlie », contient des reproductions de caricatures de Charlie Hebdo ridiculisant le président syrien Bachar al-Assad, une rubrique nécrologique dédiée aux journalistes assassinés ainsi que des messages de solidarité.

Le rédacteur en chef du journal, Amer Mohammed, a indiqué à Middle East Eye : « Nous avons écrit "Je suis Charlie", "Je suis Ahmed [Merabet]", "Je suis l'enfant syrien qui est mort de froid lors de la récente tempête de neige qui s'est abattue sur la région" et "Je suis les Syriens qui recherchent désespérément la liberté et le droit de s'exprimer" ».

La couverture du journal Souriatna avec le bandeau « Je suis Charlie » (Souriatna).

« Evidemment, nous n'avons reproduit aucune des caricatures du prophète Mahomet », ajoute-t-il.

« Rien non plus qui soit en rapport avec l'islam, ni aucune autre religion, puisque Charlie Hebdo critiquait bien entendu toutes les religions ».

Mais tout le monde n'a pas apprécié le geste. Ainsi, la réaction du Front al-Nosra (Jabhat al-Nosra), branche officielle d'al-Qaïda en Syrie, a été virulente.

« Ces personnes n'ont pas compris notre message », déclare Amer Mohammed. « Nous n'espérions pas vraiment qu'ils comprennent. Nous avons publié ce qui nous a semblé juste. Mais au final, cette édition a été brûlée et des bureaux ont été incendiés. »

Bien qu'il affirme que les locaux de Souriatna eux-mêmes n'ont pas été attaqués, de nombreux points de vente et bâtiments où le journal était stocké ont été pris d'assaut et pillés par le groupe, notamment une station de radio communautaire et un centre communautaire pour femmes dans la ville de Kafranbel (province d'Idleb), où le journal est populaire.

Les similitudes sont importantes puisque les meurtriers français des journalistes de Charlie Hebdo ont revendiqué leur affiliation à al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), organisation sœur de Jabhat al-Nosra au Yémen.

Par ailleurs, une vidéo semble montrer des membres d'Ahrar al-Sham, une faction du Front islamique soutenue par les pays du Golfe, en train de brûler des copies du journal Souriatna dédié à Charlie Hebdo.

« Nous avons contacté certains de nos correspondants et distributeurs. Leur sécurité a toujours été notre priorité absolue », précise Amer Mohammed. « Nous avons aidé ceux qui souhaitaient quitter le pays et essayé de protéger ceux qui ont choisi de rester. »

Bien qu'Amer Mohammed reconnaisse le caractère potentiellement offensant de certaines caricatures, il déclare que le combat qu'il mène depuis longtemps pour la liberté de la presse en Syrie l'a poussé, ainsi que d'autres membres de la rédaction du journal, à se mobiliser pour la campagne « Je suis Charlie ».

« Nous souhaitions faire passer un message explicite de défense de la liberté d'expression, car en tant que Syriens nous sommes convaincus que la source de nos problèmes actuels réside dans le fait que la liberté d'expression a été fortement réprimée dans ce pays au cours des cinquante dernières années », déclare-t-il.

« Cette oppression est directement liée à la situation actuelle en Syrie. Lorsque la révolte populaire a débuté en 2011, la revendication première était la liberté d'expression. »

Ce désir de s'exprimer librement était tellement viral que « les enfants écrivaient sur les murs », indique-t-il.

Le journal contenait des hommages aux journalistes de Charlie Hebdo assassinés (Souriatna).

La Syrie de Bachar al-Assad est célèbre pour ses lois liberticides à l'encontre de la presse.

Un rapport publié en 2010 par Freedom House a attribué au pays l'une des pires notes en matière de liberté d'expression, signalant que « les journalistes sont fréquemment harcelés : on les menace notamment d'expulsion, leurs demandes d'accréditation sont négligées et on emploie des méthodes d'intimidation illégales à leur encontre telles que des arrestations, emprisonnement et torture ».

Le début du Printemps arabe en 2011 et les révoltes qui ont suivi en Tunisie, en Egypte et en Libye ont poussé les militants de la cause démocratique à descendre dans la rue mais aussi à se saisir de leurs crayons.
« Ce journal fut le premier à être créé suite à la révolution syrienne », affirme Amer Mohammed.

« Il a vu le jour à Damas en septembre 2011. Tous les membres de l'équipe éditoriale vivaient à Damas sous le contrôle du régime. Nous utilisions tous des pseudonymes et ne nous connaissions pas mutuellement. Nous communiquions via internet. Aucun d'entre nous ne savait à quoi ressemblaient les autres. »

Selon lui, la longévité du journal est liée au fait qu'au lieu de mener à des changements ou à des réformes du régime, la révolution syrienne s'est transformée en une guerre civile persistante.

« Nous avons poursuivi notre travail, mais nous ne pensions pas que la révolution durerait trois ans, presque quatre », précise-t-il. « Ce journal existe désormais depuis trois ans et demi. Nous ne l'aurions jamais cru. »

Le journal contenait des reproductions de caricatures de Charlie Hebdo ridiculisant Bachar al-Assad (Souriatna).

Tandis qu'al-Nosra, Ahrar al-Sham et d'autres groupes à l'idéologie similaire ont été irrités par le fait que Souriatna affiche sa solidarité avec une publication qu'ils considèrent ni plus ni moins comme anti-islamique, Amer Mohammed affirme que le public de son journal, fidélisé pendant près de quatre ans de conflit, a compris le message.

« Nous avons appelé tous ceux qui se sentent lésés par l'attaque de Charlie Hebdo à répliquer de cette façon, c’est-à-dire en écrivant, en dessinant et en publiant des magazines », explique-t-il.

« Pas besoin de prendre les armes ni de tuer des gens parce qu'ils n'apprécient pas leur manière de s'exprimer. »

Suite aux incendies, une manifestation a été organisée dans le centre-ville de Kafranbel par des militants, dont notamment le dessinateur et militant libéral de l'opposition Raed Fares.

Kafranbel, « the little Syrian town that could » (« le village syrien qui a pu »), est devenu célèbre notamment grâce à ses campagnes sur les réseaux sociaux et ses photos et vidéos de militants critiquant régulièrement le gouvernement de Bachar al-Assad et l'Etat islamique, et évoquant également d'autres événements mondiaux contemporains tels que la guerre en Ukraine, l'emprisonnement des journalistes d'Al-Jazeera ou le décès du comédien Robin Williams.

Suite au massacre de Charlie Hebdo, ils ont publié une photo condamnant à la fois les meurtres et le fait que le journal ait ridiculisé l'islam.

(Occupied Kafranbel).

Suivant le conseil d'Amer Mohammed selon lequel les crayons sont plus puissants que des épées, Raed Fares a dessiné des caricatures pour les militants, qui les ont régulièrement diffusées sur les réseaux sociaux.

L'une d’entre elles illustrait la nature contre-productive du massacre de Charlie Hebdo en représentant un tueur détruisant le minaret d'une mosquée en attaquant l'un des journalistes de Charlie Hebdo.

(Occupied Kafranbel).

Bien que l'on considère souvent que la guerre de Syrie est devenue un enchevêtrement de sectarisme, brutalité et opportunisme politique, Amer Mohammed estime que Souriatna continue de prôner les valeurs originelles du Printemps arabe de 2011, et notamment la liberté d'expression et l'affranchissement de l'intimidation politique.

« Nous resterons toujours fidèles à notre politique et continuerons à adresser un message laïc et civil à la Syrie et à l'ensemble des Syriens, quelle que soit leur affiliation, leur secte ou leur conviction politique », affirme-t-il.

« La Syrie appartient à tous. Nous n'accepterons jamais une Syrie islamique ou sunnite comme ils le souhaitent. En réalité, ils ne considèrent pas la Syrie comme étant sunnite. Dans leur esprit, il y a la Syrie des croyants et celle des infidèles. Nous, nous percevons la Syrie comme une société laïque et civile. »

Messages de solidarité figurant sur la page centrale (Souriatna).

Souriatna ne semble pas avoir été réduit au silence : une formation à l'utilisation des nouveaux médias y est prévue dans les mois à venir.

« Nous mettrons tout en œuvre pour garantir que le journal continue d'être publié », affirme Amer Mohammed. « Nous avons réussi pendant trois ans et demi avec le conflit pour toile de fond. Nous avons survécu malgré des conditions de vie, de travail et psychologiques difficiles. »

« Nous sommes convaincus d’être capables de continuer. »

Traduction de l'anglais (original).