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Les ruines de Baalbek au Liban, un site béni des dieux

Le musée d’art moderne de Beyrouth accueille jusqu’au 22 septembre une exposition sur Baalbek, site religieux de la Rome antique et symbole du Liban moderne
Le temple de Bacchus à Héliopolis, ou Baalbek, est une étape de nombreux circuits touristiques (MEE/Maghie Ghali)
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BEYROUTH, Liban

Perchée sur une haute butte surplombant la vallée luxuriante de la Bekaa au Liban, Baalbek est une ville chargée d’histoire. Elle abrite les vestiges de l’un des plus vastes sites religieux romains. Vestiges du passé, ces colonnes sont devenues un emblème national.

L’exposition sur Baalbek, au musée Sursock, présente deux pièces romaines : un torse d’homme nu datant du IIe, IIIe siècle avant J-C, et un socle de statue en pierre calcaire (MEE/Maghie Ghali)

Depuis des siècles, ce site religieux attire des voyageurs cherchant à être les témoins de la puissance de l’Empire romain et à en capter l’essence. 

Mais 300 ans de règne romain à Baalbek ont éclipsé 10 000 ans de peuplement ininterrompu, l’origine préhistorique de la ville et son rôle de source alimentant les deux principaux points d’eau de la vallée, épicentre de la vie et de la fertilité. 

Son nom est formé à partir de deux termes : baal, signifiant « le pouvoir des dieux et précurseur de Zeus et Jupiter » en langue sémitique, et nebek signifiant « sources » en araméen. Les Romains connaissaient la ville sous le nom grec d’Héliopolis qui signifiait « ville du soleil ».

Baalbek est également une ville moderne, animée, où vivent et travaillent plus de 80 000 habitants.

« Il serait réducteur de ramener l’histoire de la ville à un moment d’égarement où ont été édifiés ces gigantesques temples romains »

- Vali Mahlouji, conservateur

Vali Mahlouji, le conservateur de l’exposition « Baalbek, Archives of an Eternity », jusqu’au 22 septembre 2019, cherche à changer la vision tronquée du site en question. Présentée au musée Sursock de Beyrouth (musée d’art moderne de Beyrouth), l’exposition retrace des histoires de la ville, qui passe par les origines lointaines et mystérieuses du site, son ascension fulgurante, son appropriation par l’Occident, son identité politique et la réalité contemporaine. 

« L’origine de Baalbek remonte aux premiers hommes qui s’y sont installés. Rares sont les lieux qui ont connu des vagues de peuplement continues avec une activité tout au long de leur histoire », rappelle Vali Mahlouji, conseiller indépendant auprès du British Museum et conservateur installé à Londres.

« Il serait réducteur de ramener l’histoire de la ville à un moment d’égarement où ont été édifiés ces gigantesques temples romains pour ensuite enfermer ces impressionnantes et interminables structures en pierre dans le passé. » 

« Baalbek n’était pas une ville importante », explique-t-il. « C’est devenu la demeure des dieux en raison de son cadre naturel, notamment de Ras al-Ain, une source abondante d’eau fraîche. À neuf kilomètres de là, les eaux de la source Ain-Juj ont été amenées par un canal pour alimenter Baalbek. Baalbek avait la main sur ces deux sources abondantes qui alimentent les fleuves Litani et Aassi et s’écoulent en direction opposée de la plaine de la Bekaa. »

Les premières installations

La première occupation de Baalbek – l’un des nombreux tells (traduction arabe de « butte ») de la Bekaa – remonte à environ 10 000 ans avant J-C. La plaine abrite une multitude de sites préhistoriques et néolithiques. 

L’une des premières pièces de l’exposition du musée Sursock est le fragment d’un navire en chaux éteinte datant de 7 000 ans avant J.C, présenté à côté de la sculpture d’un torse d’homme du IIe siècle et de socles d’Héliopolis très travaillés.  

Site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, le temple romain a été achevé entre le IIe et IIIe siècle pour devenir un vaste site religieux construit sur un ancien temple datant de la période hellénistique. Les quatre temples célèbres – Jupiter, Mercure, Vénus et Bacchus nommés d’après les dieux romains – sont un échantillon des exemples les plus imposants et les mieux conservés de l’architecture romaine. 

« Tous les temples étaient construits avec des blocs provenant de carrières de calcaire à proximité », ajoute l’archéologue et chercheuse en chef du projet Margarete van Ess.

L’une des pierres angulaires colossales retrouvées à Baalbek, dont l’origine reste un mystère (YouTube)

« Les pierres ayant servi à l’édification de la seconde phase du temple de Jupiter sont particulièrement spectaculaires en raison de leur taille exceptionnelle. Pour la construction du socle des temples, les blocs pouvaient atteindre vingt mètres de long et quatre mètres de hauteur et pesaient environ 1 000 tonnes chacun. »

« L’admiration que vouent les visiteurs à ce sanctuaire s’explique en partie par le mystère du transport de ces pierres jusqu’au temple. Le trilithe, structure composée de deux immenses pierres sur lesquelles repose une troisième, était évoqué comme une particularité assez remarquable dans les textes anciens. Aujourd’hui, c’est la dimension gigantesque de l’ensemble qui attire davantage les visiteurs. »

L’utilisation de ces pierres angulaires, notamment celles du trilithe, est l’un des grands mystères du monde antique. On ignore comment ces blocs extrêmement lourds – plus de dix fois le poids des blocs individuels qui ont servi à l’édification de la grande pyramide de Gizeh – ont été déplacés. La forte inclinaison de la butte exclut la possibilité d’utiliser des chariots, des leviers ou des poulies.

La taille et le poids astronomiques de ces pierres – les archéologues ont récemment trouvé un quatrième bloc encore plus grand, enterré non loin – ont suscité d’intéressantes légendes locales sur leur origine. Elles auraient notamment été utilisées par le roi Salomon pour la construction du palais de la reine de Saba. Il se dit aussi que l’épisode biblique du déluge les aurait laissées là abandonnées.  

Vali Majhloul constate : « Il y a encore aujourd’hui d’immenses blocs jonchés par-ci par-là, prêts à être utilisés, des pierres qui pourraient servir à l’édification d’une nouvelle estrade autour du temple de Jupiter… comme s’il y avait un projet de construction en cours avec des pièces parsemées tout autour de la ville. »  

Arrivée de l’Occident

Au XVIIe siècle, l’Occident entreprend son expansion coloniale dans la région : le moment est venu de s’approprier le site romain de Baalbek, un orientalisme qui durera des siècles. 

La Reconstitution des trois temples de Baalbek, de Louis-François Cassas, autour de 1784-1787 (Philippe Jabre collection/musée Sursock)

Grâce au développement de la recherche archéologique et scientifique du XVIIe au XIXe siècle, les Européens ont entrepris de classer, de protéger et à terme de revendiquer ce site pour leur usage. 

Le poète anglais du XVIIe siècle, Jon Donne, décrivait le site en termes élogieux : « Aucun vestige de l’antiquité n’a suscité autant d’attention que ceux d’Héliopolis, ou n’a été aussi fréquemment ou précisément mesuré et décrit. »

Timbre libanais des années 1950 montrant le temple de Bacchus depuis Baalbek

Alors que l’Europe connaissait une forte croissance économique et politique, au même moment, on assistait à ce qui allait devenir le déclin spectaculaire de l’Empire ottoman au XIXe siècle, explique Vali Mahlouji. « Les Européens étendaient leur présence aux origines de leur civilisation, au-delà de la gloire de Rome et de la Grèce, en Mésopotamie, berceau de la civilisation, et par extension revendiquaient leurs propres racines au-delà l’Europe. »  

Le site attirait de nombreux artistes fascinés par le romanticisme émanant de l’Orient. L’exposition retrace ce phénomène que Vali Mahlouji a illustré à travers des peintures orientalistes d’Occident représentant Baalbek. Des références sur Baalbek trouvées dans des poèmes, des chansons, des livres et des manuscrits retraçant l’histoire du site défilent aussi sur grand écran.

« Ils [les Européens] découvrent les langues indo-européennes, qui les relient à l’Asie, et leur notion d’Europe s’étend aux Perses, aux Égyptiens, aux Phéniciens », expique Vali Mahlouji. 

« Alors que d’un côté l’Europe se délecte de ces splendeurs, donne une vision romantique de ces sites, y organise des fouilles et commence à revendiquer la connaissance de ces espaces, de l’autre côté, les habitants de la région n’ont pas conscience de leur patrimoine, de leur passé et ne font pas le lien avec quoi que ce soit. » 

Symbole du Liban

En 1920, le mandat français décrète officiellement que la plaine de la Bekaa est un territoire libanais et le vaste site romain devient ainsi l’emblème de la nouvelle nation. Ses colonnes ornent les timbres, les billets de banque et les cartes postales – autant de pièces qui sont présentées dans l’exposition.

Dès les années 1950, le site apparaît sur les affiches de films et les prospectus touristiques, mais son utilisation comme symbole national a des incidences politiques et sociales.  

Sur la droite de l’affiche du film d’espionnage de 1964, Dernier avion pour Baalbek, on peut distinguer les colonnes de Baalbek

« J’ai retrouvé une coupure de journal où l’on peut lire : “L’endroit est idéal pour construire la nouvelle ville et expulser les habitants de Baalbek” » relate Vali Mahlouji. « Ils ont recueilli un millier de signatures d’habitants de Baalbek donnant leur accord, mais une résistance s’est organisée empêchant que le projet aboutisse. »

Le Festival international de Baalbeck est né en 1956 d’une volonté de jeter un pont entre les deux cultures. Ce festival culturel qui s’est tenu chaque année en été jusqu’à aujourd’hui a accueilli des artistes comme Oum Kalthoum, Nina Simone et Sting. 

Combinant les exploits passés de l’Europe, avec en toile de fond le temple de Bacchus, au folklore de Baalbek, le Liban est devenu le trait d’union entre l’Orient et l’Occident.

« Le festival était un projet de longue haleine qui, d’une certaine manière, tentait de réhabiliter et de reconnecter la ville avec Héliopolis », précise Vali Mahlouji. 

« Comme si, ‘’il fallait faire ressortir à travers ce monument tous les éléments témoignant de la modernité de cette nation dont l’origine remonte à l’Antiquité’’, mais toutes ces considérations ne prennent pas en compte le lieu d’implantation du site, pourquoi il a été construit et ce qu’il signifie pour les habitants qui y vivent. »

En 2019, l’écart entre les besoins du site historique et ceux des habitants qui vivent aujourd’hui dans la ville moderne existe toujours, bien que moins prononcé que par le passé.

Les dernières sections de l’exposition posent le problème et amènent à se demander si l’esprit de Baalbek réside dans ses vestiges ou dans ses habitants qui vivent actuellement dans la région depuis d’innombrables générations.

« Si personne ne me demande de partir, je resterai là. Je n’ai pas l’impression que nous ne faisons pas partie de l’histoire », rapporte Maen Mazloum, un chauffeur professionnel de Baalbek, à propos d’Héliopolis. « Les habitants de Baalbek devraient avoir un accès gratuit au site, mais ils nous font payer l’entrée 10 000 livres libanaises [5,08 euros]. J’ai trois petits enfants que j’aimerais les y amener, mais si on y va tous j’en aurais pour 50 000 livres libanaises [29,40 euros]. » 

Le festival de Baalbek a été annulé en 2006 en raison de la guerre qui a éclaté entre Israël et le Liban. Une vue d’ensemble montre les colonnes romaines emblématiques du temple de Jupiter (AFP)

Sirotant son café au bar du coin non loin du site romain, Maen Mazloum souligne que si le tarif ne représente pas une grosse somme pour un touriste, pour lui ce n’est pas rien.

L’exposition propose également des témoignages d’habitants, donnant des points de vue sur la vie quotidienne, la politique et leur vision du site antique par rapport à la ville moderne. 

Le tourisme pose un autre problème : les visiteurs viennent voir les vestiges situés au nord-ouest de la ville, mais ils n’entrent pas réellement au cœur de la ville.

« Personne n’entre dans la ville, l’accès n’est pas autorisé, c’est ce que veulent l’ahzeb [factions religieuses politiques en arabe] et les politiques », ajoute Maen Mazloum. « Nous avons des hôtels mais personne ne parvient à obtenir une licence pour ouvrir un hôtel autour des temples. Il n’y a que le vieil hôtel Palmyra et un autre hôtel appartenant au Hezbollah qui ont l’autorisation. » 

Le gouvernement libanais a concentré tous ses efforts sur Héliopolis, en ajoutant de grands parkings et en facilitant l’accès au site. Mais ces améliorations se font au détriment des attraits de l’autre partie de la ville. 

« La circulation dans la vieille ville pose problème », constate Margarete Van Ess. « Les rues sont étroites et jusqu’à ce jour, aucune solution convaincante n’a été proposée pour canaliser les véhicules entrant de manière à ce qu’ils ne viennent pas densifier la circulation au quotidien. » 

Unifier la ville et le site historique

Vali Mahlouji indique qu’il désapprouve l’idée de préserver l’aspect intemporel du monument, alors que, comme l’exprime souvent la population locale, la ville évolue, à l’écart et ignorée. 

« Nous devons désormais arrêter d’opposer le site archéologique qui est contrôlé par le ministère du Tourisme, et la ville animée », souligne Vali Mahlouji. « Ils sont en train d’aménager des routes plus larges menant au site pour en faire une ville musée clôturée, détachée du reste de la ville moderne. »  

Maen Mazloum aquiesce. « La municipalité doit faire quelque chose, organiser des festivals dans la ville moderne, autoriser les visiteurs à entrer dans la ville et à se rendre dans les souks. La ville abrite de nombreux marchés et vendeurs. » 

« Les temples appartiennent à tout le monde, mais ils font partie de notre ADN »

- Maen Mazloum, chauffeur professionnel

Et pourtant, les bus s’arrêtent au parking près des temples. Les touristes déambulent sur place puis quittent les lieux pour aller déjeuner dans la ville de Zahlé à proximité. 

Et d’ajouter : « Ils devraient aller déjeuner à Baalbek. Songez un peu combien cela pourrait être utile à la population locale, aux restaurants, aux vendeurs qui proposent des colliers, des foulards... »

« Les temples appartiennent à tout le monde, mais ils font partie de notre ADN », ajoute-t-il. « Nous adorons ce lieu, mais cela ne nous donne pas envie d’y aller ou de faire partie de l’aventure. »

Traduit de l’anglais par Julie Ghibaudo