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« Personne ne sait véritablement ce qu’il se passe » : l’Irak pris à nouveau en étau entre les États-Unis et l’Iran

Alors que de nombreux Irakiens espéraient leur pays enfin sorti d’une longue période d’effusion de sang et d’instabilité, il semble que les tambours de la guerre puissent résonner à nouveau
Les combattants d’une Unité de mobilisation populaire sur un tank près de la frontière irako-syrienne à al-Qaïm, Irak (Reuters)

Alors que les tensions s’accroissent une fois de plus entre les États-Unis et l’Iran, l’Irak est comme d’habitude pris en étau au milieu.

Mercredi dernier, les États-Unis ont annoncé le retrait de l’ensemble de leur personnel non-essentiel de la capitale fédérale, Bagdad, et de la capitale kurde, Erbil, suite à des menaces non spécifiées de la part de forces liées à l’Iran.

« C’est le chaos à la Maison-Blanche sur la façon de gérer l’Irak. […] ils voient l’Irak sous l’angle de la rhétorique anti-iranienne »

- Sarkawt Shams, député

L’Irak a longtemps été un champ de bataille pour les conflits par procuration entre les États-Unis et l’Iran. Des milliers de soldats américains sont toujours stationnés en Irak, tandis que l’Iran fournit un soutien financier et idéologique à un certain nombre de groupes armés et de partis politiques irakiens.

Alors même que de nombreux Irakiens espéraient que leur pays était en train de sortir enfin d’une longue période d’effusion de sang et d’instabilité, il semble que les tambours de la guerre soient susceptibles de résonner à nouveau.

En dépit des menaces émanant d’entités armées, de nombreux Irakiens ne croient pas les États-Unis lorsque ceux-ci prétendent que la menace de groupes soutenus par l’Iran a suffi à justifier le retrait de leur personnel du pays.

Le Premier ministre irakien Adel Abdel-Mehdi a déclaré mardi dernier à la presse que les Irakiens n’avaient observé aucun « mouvement qui constitue une menace pour une quelconque partie. Nous avons clarifié cela aux Américains – le gouvernement fait son devoir de protéger toutes les parties. »

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Les États-Unis disposent de personnel en Irak à divers titres depuis leur invasion du pays en 2003. Les menaces à leur encontre ont été fréquentes et nombreuses depuis lors, en particulier au plus fort de l’insurrection contre l’occupation en 2005. Et pourtant, il n’y a pas eu de retrait de personnel pendant cette période.

Un responsable du gouvernement irakien, qui a requis l’anonymat parce qu’il n’est pas autorisé à parler aux médias, affirme que les excuses données par les États-Unis ne sont « pas du tout » prises au sérieux par l’Irak.

« La diplomatie se développe, les visites de ministres des Affaires étrangères ou appels téléphoniques avec eux se multiplient, des ambassadeurs rendent visite », indique-t-il.

Cependant, mis à part l’attention un peu plus grande portée aux informations, peu de plans ont été envisagés en vue d’un éventuel conflit futur.

« Personne ne sait véritablement ce qu’il se passe », déclare le responsable. « C’est ce manque de clarté qui suscite des inquiétudes »

Liens entre l’Iran et l’Irak

Tout conflit entre l’Iran et les États-Unis aurait inévitablement un énorme impact sur l’Irak. 

Selon la Chambre de commerce Iran-Irak, sur les 44 milliards de dollars d’exportations iraniennes hors pétrole, environ 9 milliards de dollars de marchandises ont été exportés vers l’Irak sur l’année écoulée de mars à mars, soit une augmentation de 36 % par rapport à l’année précédente, tandis que 40 % de l’électricité irakienne proviendrait des centrales à gaz iraniennes.

Malgré le renouvellement des sanctions contre l’Iran en novembre, les États-Unis ont été contraints à plusieurs reprises de délivrer des dérogations à l’Irak, sachant pertinemment que le pays dépendait de la République islamique.

Sarkawt Shams, député appartenant au parti Nouvelle Génération, déclare à MEE que la décision de Washington de retirer son personnel est « immature » et repose sur une évaluation « inexacte » des menaces.

« C’est le chaos à la Maison-Blanche sur la façon de gérer l’Irak », estime-t-il. « Cette Maison-Blanche n’a pas de politique claire sur la façon de traiter l’Irak – ils voient l’Irak sous l’angle de la rhétorique anti-iranienne. »

L’élu irakien dit craindre que la démarche des États-Unis ne finisse par nuire aux relations entre les deux pays, lesquelles, espérait-il, se seraient renforcées dans une ère post-État islamique (EI).

« Nous espérions qu’après la défaite de l’EI, nous pourrions faire passer les relations entre nos deux pays d’une coopération militaire à une coopération économique et commerciale, que nous pourrions faire en sorte que les États-Unis investissent dans l’économie irakienne, pas seulement dans son potentiel militaire », poursuit-il.

Iran USA
Photo fournie par la présidence iranienne le 6 avril montrant le président iranien Hassan Rohani (à droite), en réunion avec le Premier ministre irakien Adel Abdel-Mahdi à Téhéran (AFP)

Tout cela risque de donner la migraine à Adel Abdel-Mahdi, qui a conclu une visite en Turquie jeudi dernier.

L’Irak n’a toujours pas de ministre de la Défense ou de l’Intérieur, plus d’un an après les élections législatives.

L’agence de presse Reuters a cité deux sources militaires irakiennes selon lesquelles le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a déclaré à des responsables irakiens lors d’un voyage surprise au début du mois qu’ils devraient contrôler les groupes armés soutenus par l’Iran.

« Ils ont dit que si les États-Unis étaient attaqués sur le sol irakien, ils prendraient des mesures pour se défendre sans se coordonner avec Bagdad », déclarait l’une des sources.

« En tant que citoyen irakien n’appartenant pas au gouvernement et aux partis, je suis très inquiet de la détérioration de l’économie irakienne »

- Husham al-Hashimi, analyste

Des groupes soutenus par l’Iran, tels que Asaïb Ahl al-Haq, l’Organisation Badr et Kataeb Hezbollah, ont appelé à plusieurs reprises les troupes américaines à quitter le pays, tout comme d’ailleurs d’autres groupes non soutenus par l’Iran.

En décembre, une visite de Donald Trump en Irak a suscité la controverse. Non seulement le président américain a choisi à cette occasion de ne pas rencontrer de responsables irakiens, mais il a rompu avec la ligne de conduite officielle des États-Unis selon laquelle le déploiement de troupes américaines en Irak visait uniquement l’EI en déclarant qu’il surveillerait également l’Iran. Ses commentaires avaient révolté de nombreux Irakiens.

Husham al-Hashimi, un analyste spécialisé dans les questions de sécurité basé à Bagdad, explique que cette controverse a « embarrassé » Adel Abdel-Mahdi, qui tentait d’y « aller calmement et prudemment face à la tension accrue entre Washington et Téhéran ».

« En tant que citoyen irakien n’appartenant pas au gouvernement et aux partis, je suis très inquiet de la détérioration de l’économie irakienne », confie le spécialiste à MEE. « Les investisseurs sont inquiets car ils ont peur de l’effondrement du dinar irakien par rapport au dollar. »

À moins que les responsables de l’ambassade des États-Unis ne réussissent à convaincre leurs chefs à Washington, « la crainte que personne ne puisse arrêter cela est réelle », ajoute-t-il.

Une « véritable » politique étrangère

Un grand nombre de pays ont demandé aux États-Unis et à l’Iran d’atténuer leur rhétorique et d’empêcher une escalade suite à l’attaque de pétroliers dans le Golfe lundi dernier.

Même Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien habituellement connu pour ses positions bellicistes vis-à-vis de l’Iran, aurait ordonné aux hauts responsables de son pays, selon la chaîne israélienne Reshet 13, de « prendre des mesures pour isoler Israël de tout développement et faire en sorte qu’Israël ne soit pas entraîné dans cette escalade ».

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Après des décennies de violence et de troubles, notamment des guerres avec les États-Unis et l’Iran, beaucoup d’Irakiens espèrent aujourd’hui que leur pays puisse se stabiliser, commencer à s’affirmer en tant qu’acteur indépendant dans la région et cesser d’être le champ de bataille du Moyen-Orient.

« Je discute avec les responsables et mes collègues du Parlement du fait que nous devons avoir une vraie politique étrangère irakienne, ce que nous n’avons pas », souligne le député Sarkawt Shams.

« L’Irak doit faire attention à ses relations avec les deux pays, les États-Unis et l’Iran. Ne pas intervenir dans leur conflit et les convaincre que l’Irak est neutre et ne prend pas parti. L’Irak doit aussi ramener les entreprises dans le pays au-delà du secteur de la sécurité et au-delà des entreprises militaires – jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à faire cela ni à normaliser le rôle de l’Irak au sein de la communauté internationale. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.