Aller au contenu principal

EXCLUSIF : Le prince héritier d’Arabie saoudite s’est montré réticent à soutenir une attaque américaine contre l’Iran

Benyamin Netanyahou a réclamé des frappes contre des installations d’uranium lors de sa rencontre à Neom avec un Mohammed ben Salmane « très nerveux », selon des sources saoudiennes
Mohammed ben Salmane préside une session du sommet virtuel du G20, plus tôt ce mois-ci (AFP)
Mohammed ben Salmane préside une session du sommet virtuel du G20, plus tôt ce mois-ci (AFP)

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane s’est montré réticent à accéder aux demandes du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qui souhaitait convenir d’une attaque contre l’Iran lors de leur rencontre dimanche dernier à Neom, ont indiqué à Middle East Eye des sources saoudiennes proches des discussions.

Deux raisons expliqueraient la réticence de MBS. Premièrement, il a interprété les deux récentes attaques contre des cibles pétrolières saoudiennes comme des avertissements adressés par l’Iran via des intermédiaires.

Deuxièmement, il doute de la réaction des États-Unis sous la nouvelle administration du président élu Joe Biden en cas de série prolongée de frappes et de ripostes, estimant que la première réponse de Biden à une crise du Golfe serait de désamorcer la situation avant de négocier un accord sur le nucléaire avec Téhéran.

Élection américaine : une présidence Biden entraînerait-elle un changement de cap vis-à-vis de l’Iran ?
Lire

Lors de la rencontre tripartite de dimanche dernier, le secrétaire d’État américain sortant Mike Pompeo ne s’est pas engagé à attaquer les installations iraniennes de traitement de l’uranium, a déclaré à MEE une source saoudienne proche des discussions.

« Pendant la rencontre, Netanyahou préconisait de frapper l’Iran. Pompeo ne s’est engagé ni dans un sens ni dans l’autre », a confié notre interlocuteur sous couvert d’anonymat.

À Riyad, la menace d’une attaque américaine contre des installations iraniennes d’enrichissement d’uranium continue de planer, malgré les signes indiquant que le président américain sortant Donald Trump semble enfin prêt à concéder sa défaite électorale.

Ces dernières semaines, deux bombardiers B52 ont effectué une sortie au-dessus du Golfe depuis une base du Dakota du Nord, impliquant d’autres avions de combat et de ravitaillement américains.

Le secrétaire à la Défense par intérim Christopher Miller est actuellement de nouveau en voyage dans le Golfe, où il visite les bases aériennes américaines à Bahreïn et au Qatar, officiellement pour souhaiter un joyeux Thanksgiving aux militaires américains.

« De la nécessité d’unifier le Golfe »

D’après notre source saoudienne, les dernières attaques contre des sites du royaume constituaient clairement des messages envoyés par l’Iran par le biais d’intermédiaires.

Les deux attaques les plus récentes contre des installations pétrolières saoudiennes sont une frappe d’un missile Qods 2 lancé par les Houthis soutenus par l’Iran en direction d’un réservoir de pétrole de l’usine Aramco dans le nord de Djeddah et l’explosion d’une mine limpet visant un pétrolier grec dans le port d’al-Shuqaiq, au bord de la mer Rouge.

La frappe de missile dans le nord de Djeddah constitue l’attaque la plus importante lancée contre une installation d’Aramco depuis les frappes de drone qui ont touché Abqaïq et Khurais et réduit de moitié la production de pétrole du royaume pendant quelques mois en 2019.

Riyad a officiellement nié l’existence de la rencontre de dimanche dernier après que le journal israélien Haaretz en a donné les premiers détails.

« Aucune rencontre de ce type n’a eu lieu », a tweeté le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Fayçal ben Farhane al-Saoud.

Dans un communiqué, le département d’État américain a évoqué la rencontre de Mike Pompeo avec le prince héritier à Neom sans mentionner Netanyahou.

« Les Iraniens font savoir aux Saoudiens que s’il leur arrive quelque chose, ils en paieront le prix. MBS sait que si Trump attaque les Iraniens, les Saoudiens n’obtiendront pas la protection des États-Unis sous Biden »

- Une source à MEE

« Ils ont discuté de la nécessité d’unifier le Golfe pour contrer l’attitude agressive de l’Iran dans la région et de parvenir à une résolution politique du conflit au Yémen », est-il précisé.

Si le bureau de Netanyahou n’a pas commenté la rencontre, le ministre israélien de la Défense Benny Gantz a déclaré que « la divulgation de la visite secrète du Premier ministre en Arabie saoudite [était] quelque chose d’irresponsable ».

La visite de Netanyahou, accompagné du chef du Mossad Yossi Cohen, forme la première rencontre de haut niveau connue entre un dirigeant israélien et un dirigeant saoudien, même s’il se dit que les deux hommes s’étaient déjà rencontrés en privé par le passé.

Les « messages » transmis par l’Iran à Riyad par le biais d’attaques contre des installations pétrolières font partie intégrante d’une offensive de communication plus large.

La semaine dernière, MEE a rapporté que l’Iran avait envoyé à Bagdad un de ses généraux les plus gradés pour ordonner aux factions irakiennes alliées de cesser toutes les attaques jusqu’à ce que Biden s’installe à la Maison-Blanche.

Le 18 novembre, le général de brigade Ismael Qaani s’était montré très clair dans ses instructions données aux chefs de groupes paramilitaires.

« Qaani a clairement indiqué que Trump voulait entraîner la région dans une guerre ouverte avant de partir, pour se venger de ses adversaires après sa défaite à l’élection présidentielle, et il n’est pas dans notre intérêt de lui donner une justification pour déclencher une telle guerre », a déclaré à MEE le commandant d’une faction armée chiite informé de ce qui a été dit lors de la réunion.

Selon les sources de MEE, l’Iran pense que le lancement d’une attaque par Trump représente toujours une menace imminente.

« Pas d’attaques contre des cibles américaines tant que Trump n’est pas parti »
Lire

« Ils font savoir aux Saoudiens que s’il leur arrive quelque chose, ils en paieront le prix. MBS sait que si Trump attaque les Iraniens, les Saoudiens n’obtiendront pas la protection des États-Unis sous Biden », a indiqué une source.

« Il est désormais réticent à ce qu’une telle chose se produise sous Trump. Cela transparaissait clairement lors de la rencontre. »

Nos sources, directement informées des événements à la cour royale saoudienne, ont décrit un prince héritier « anxieux et très nerveux ».

« MBS traverse la pire période depuis qu’il est devenu prince héritier. Sa principale source de préoccupation est Biden. Il estime que cette administration lui sera hostile et comme le monde n’oublie pas tout ce qu’il a fait – qu’il s’agisse de l’assassinat de Jamal Khashoggi, de l’emprisonnement de militantes féministes ou des mauvais traitements qui leur sont infligés –, il ne sait vraiment pas quoi faire », a déclaré une autre source.

MBS réticent à normaliser les relations avec Israël

Trump, son gendre Jared Kushner et Mike Pompeo ont chacun fait pression sur le prince héritier, souverain de fait du royaume, pour le pousser à normaliser les relations avec Israël, un effort apparemment poursuivi depuis les élections américaines.

Tout d’abord, Pompeo a essayé de forcer la main à MBS pour qu’il rencontre Netanyahou en public. Finalement, un compromis a été trouvé. La rencontre organisée à Neom devait être secrète mais il était convenu à l’avance que Netanyahou pourrait la divulguer.

La rencontre à Neom a comme prévu été divulguée aux médias israéliens et l’organisme de censure israélien, chargé d’interdire la publication d’articles mentionnant des contacts avec des pays avec lesquels Israël n’entretient pas de relations diplomatiques, a gardé le silence.

La réticence du prince héritier à normaliser les relations avec Israël ne découle pas d’une sympathie pour la cause palestinienne.

« Il se fiche des Palestiniens. Il les déteste. Pas une seule cellule de son corps ne se soucie de leur cause », a affirmé la source.

MBS sait toutefois que s’il fait pression en faveur d’une normalisation dès maintenant, cela devra passer par son père, le roi Salmane.

« Une telle démarche doit recevoir l’approbation de son père. Et quel que soit son degré de conscience et de vivacité d’esprit, le roi s’y oppose implacablement », a déclaré la source, en faisant référence à la démence présumée du roi.

« Dans ces circonstances, la normalisation ne sera pas facilement vendue au peuple saoudien. »

« Qu'ils négocient ou qu'ils ferment leur bouche » : ce que MBS pense des Palestiniens
Lire

Mike Pompeo est allé droit au but avec MBS. Le secrétaire d’État sortant a déclaré au prince saoudien que sous une administration Biden hostile, il n’avait plus que deux protections aux États-Unis.

La première est le lobby pro-israélien et la seconde, le caucus républicain au Sénat.

Pompeo a confié au prince héritier qu’il devait faire plaisir à Trump s’il voulait toujours bénéficier de la protection de la nouvelle administration.

MBS se serait montré anxieux et préoccupé vis-à-vis de Biden.

Biden a promis à plusieurs reprises de demander des comptes à l’Arabie saoudite pour ses violations des droits de l’homme et s’est engagé à limiter les ventes d’armes et à traiter le royaume comme un « paria ». Il se dit convaincu que MBS a ordonné l’assassinat de Khashoggi en 2018.

Il a également promis ce qui équivaudrait à un virage politique à 180 degrés vis-à-vis de l’Iran en rejetant la politique de pression maximale sous forme de sanctions et en retournant à la table des négociations.

De nombreux ennemis que le prince héritier s’est attirés lors de son ascension considéreront l’administration Biden comme un allié.

Parmi eux figureront notamment certains des princes de haut rang que MBS a fait arrêter et emprisonner – son cousin aîné, l’ancien prince héritier Mohammed ben Nayef, ou encore son oncle, le prince Ahmed ben Abdelaziz, qui s’est publiquement opposé à MBS.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (à droite) rencontre le secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Neom, le 22 novembre (AFP)
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (à droite) rencontre le secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Neom, le 22 novembre (AFP)

Conscient de sa propre vulnérabilité, le prince héritier a encore plus besoin de son père comme figure de proue.

Lors de la réunion virtuelle du G20 à Riyad, le roi Salmane a été envoyé au front et MBS était absent de la photo officielle, contrairement aux précédentes réunions du G20 lors desquelles il représentait le royaume.

Renouer avec Erdoğan

Le roi Salmane a également été employé pour renouer des liens devenus tendus avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Ce qu’il a fait au cours d’un entretien téléphonique avec Erdoğan en proposant que les ministres des Affaires étrangères des deux pays se rencontrent pour résoudre la question du boycott officieux des produits turcs prononcé par le royaume.

Les relations saoudiennes avec la Turquie sont mises à rude épreuve depuis deux ans, Erdoğan ayant refusé de cesser de réclamer une enquête internationale sur l’assassinat de Khashoggi, perpétré dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

Le rameau d’olivier présenté aujourd’hui par Riyad tient principalement au fait que lorsque Biden s’ouvrira à l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie auront besoin l’une de l’autre. 

La guerre au Yémen constitue une autre préoccupation majeure du prince héritier.

L’Égypte a l’impression de payer le prix de la reconnaissance diplomatique d’Israël par les Émiratis. Selon Le Caire, cette reconnaissance a établi un modèle d’accords commerciaux faisant d’Israël la porte méditerranéenne du Golfe, ce qui permet de contourner l’Égypte et rend le canal de Suez superflu

« L’économie connaît une hémorragie bien plus forte que ce qui est annoncé officiellement pour financer l’opération militaire saoudienne au Yémen. Son principal allié [Mohammed ben Zayed, prince héritier d’Abou Dabi] a obtenu ce qu’il voulait [le contrôle du sud] et MBS se retrouve avec la véritable guerre contre les Houthis », a résumé une source.

MBS, qui occupe également le poste de ministre de la Défense, manque de troupes sur le terrain et s’est tourné vers le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Ce dernier n’est toutefois pas disposé à lui rendre service.

L’Égypte a l’impression de payer le prix de la reconnaissance diplomatique d’Israël par les Émiratis. Selon Le Caire, cette reconnaissance a établi un modèle d’accords commerciaux faisant d’Israël la porte méditerranéenne du Golfe, ce qui permet de contourner l’Égypte et rend le canal de Suez superflu.

Ces accords comprennent un oléoduc, une ligne de chemin de fer à grande vitesse et désormais un projet initié par Google de câble à fibre optique reliant l’Arabie saoudite et Israël, qui raccordera l’Europe à l’Inde.

« Les Égyptiens commencent à en ressentir le souffle », a déclaré une source. « Il est très inquiet pour l’avenir », a affirmé la source au sujet du prince héritier d’Arabie saoudite. « La rencontre a eu lieu parce qu’il est prêt à payer le prix, à faire plaisir à Israël et à garder Trump et les républicains à ses côtés. Même s’il aspirait à devenir roi jusqu’à présent, il se rend compte qu’il a plus que jamais besoin de son père. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.