Aller au contenu principal

Salle de sport, spa et billard : les Égyptiens condamnent la « prison 7 étoiles » pour les responsables de l’ère Moubarak

Un ancien prisonnier a révélé que les fils et conseillers de Moubarak bénéficiaient de conditions de détention luxueuses, engendrant des accusations de discrimination à l’égard des prisonniers d’opinion
Alaa (à gauche) et Gamal Moubarak, les fils du président Hosni Moubarak, se présentent à leur procès pour corruption au Caire, le 9 juillet 2012. Ils ont été libérés en 2015 (AFP)
Par

Les révélations concernant les opulentes conditions de détention dont ont bénéficié les fils et conseillers emprisonnés de l’autocrate égyptien Hosni Moubarak ont suscité la colère sur internet, étant donné que la majorité des prisonniers politiques en Égypte sont incarcérés dans des conditions très dures.

Dans une interview diffusée mardi par la radio Nogoum FM, le musicien égyptien Hani Mehanna a raconté son expérience en prison avec les deux fils de Moubarak, Gamal et Alaa, ainsi qu’avec d’importants hommes d’affaires et ministres emprisonnés après la révolution de janvier 2011. 

Mehanna, partisan du président évincé, dit avoir été détenu pendant six mois en 2014 dans la prison agricole de Tora, qui fait partie du complexe pénitentiaire de Tora, où de nombreuses autres personnalités de l’opposition et défenseurs des droits de l’homme sont également détenus. 

« Hicham Talaat Moustafa a construit une énorme mosquée et Ahmed a construit une salle de sport et un spa doté des dernières technologies, et il y avait des tables de ping-pong et de billard »

Hani Mehanna, ancien détenu

Selon Mehanna, les fils de Moubarak, son ministre de l’Intérieur Habib al-Adli et les magnats des affaires Ahmed Ezz et Hicham Talaat Moustafa étaient détenus dans deux bâtiments huppés dans le complexe, où seules seize personnes étaient incarcérées. Ces responsables étaient emprisonnés pour des accusations allant de la corruption financière au meurtre de manifestants. 

Les deux fils de Moubarak ont été relâchés en 2015.

« Nous étions 16 dans deux bâtiments qui pouvaient accueillir 3 000 personnes », a-t-il déclaré à l’animateur de l’émission de radio, Youssef al-Hussaini. 

« Hicham Talaat Moustafa a construit une énorme mosquée et Ahmed a construit une salle de sport et un spa doté des dernières technologies, et il y avait des tables de ping-pong et de billard », se rappelle-t-il.

« Au départ, j’étais choqué. Puis Alaa m’a fourni une télé et Gamal un réfrigérateur.

« J’ai joué au football avec eux. Alaa et moi avions une équipe et Gamal avait une équipe avec certains policiers emprisonnés. Habib al-Adli tenait parfois le rôle d’arbitre. »

Ces révélations forment un profond contraste avec les souffrances des détenus dans le quartier de haute sécurité « Scorpion », situé dans le même complexe que la prison agricole de Tora.

Egypte : de nouveaux témoignages indiquent que la torture continue
Lire

Le mois dernier, un rapport de Human Rights Watch a repris une vidéo montrant les terribles conditions de détention dans la prison, dont « les détenus sont pratiquement privés de ventilation adéquate, d’électricité et d’eau chaude ».

Cette prison accueille près de 800 prisonniers politiques, pour la plupart en isolement. Au moins 14 prisonniers sont morts à Scorpion depuis 2015, notamment du fait de la négligence médicale et d’actes de torture, selon plusieurs groupes pour les droits de l’homme.

Les autorités égyptiennes interdisent toute surveillance indépendante des lieux de détention du pays, et le gouvernement gère les affaires liées aux prisonniers dans le plus grand secret. 

Le Conseil national pour les droits de l’homme, organisation financée par l’État, indiquait en mai 2015 que les commissariats de police étaient en surcapacité de 300 % et les prisons de 160 %.

Les organisations de défense des droits de l’homme estiment qu’au moins 60 000 prisonniers politiques languissent dans les prisons égyptiennes sous le régime du président Abdel Fattah al-Sissi, un général qui s’est emparé du pouvoir en 2013.

Le gouvernement de Sissi nie ces faits. En 2019, il a affirmé dans une interview accordée au magazine d’information américain 60 Minutes : « Il n’y a pas de prisonniers politiques en Égypte. »

« Prison 7 étoiles »

Les propos de Hani Mehanna ont entraîné une vague de condamnations des divergences entre les conditions de détention des responsables de l’ère Moubarak et celles réservées aux détracteurs du gouvernement Sissi.

Pour May Azzam, une journaliste égyptienne, les commentaires de Mehanna constituent « une vidéo spéciale pour l’anniversaire du 25 janvier [début des manifestations contre Moubarak] ».

« C’est pour envoyer un message aux révolutionnaires, afin de leur faire regretter d’avoir participé à la révolution pour le restant de leur vie », a-t-elle commenté sur Facebook.

« Une prison 7 étoiles pour l’ensemble des hommes de Moubarak condamnés à la suite du 25 janvier. Des pièces spacieuses, un spa, la climatisation, des réfrigérateurs, la télévision, de la nourriture fraîche tous les jours, des tables de billard et de ping-pong, et un terrain de foot. La seule chose qui manque, ce sont des danseurs et chanteurs pour les distraire en prison », a-t-elle ajouté.

« Les prisonniers d’opinion, quant à eux, rêvent d’avoir un matelas pour leur lit de fer ou une couverture supplémentaire contre le froid ou encore des médicaments pour leur maladie chronique, afin de rester en vie. »

Gamma Eid, avocat et défenseur des droits de l’homme, a souligné les grandes différences entre les cellules luxueuses décrites par Mehanna et celles de la majorité des activistes prodémocratie. 

Traduction : « Avez-vous entendu Mehanna parler des prisons où les hommes de Moubarak sont détenus ? Voilà la photo d’une “victime” dans une cellule. Il la juge correcte et exceptionnelle car elle n’est pas bondée. Voilà les véritables conditions d’incarcération des partisans de la révolution de janvier et de la démocratie en Égypte. »

Gamal et Alaa Moubarak n’ont pas commenté publiquement cette interview, mais l’ancien directeur de l’autorité pénitentiaire égyptienne, Mohammed Naguid, a démenti les allégations de Mehanna : « J’ai contacté les responsables de la prison et ils m’ont confirmé que ces propos étaient totalement faux », a-t-il déclaré à BBC Arabic.

Les poursuites judiciaires contre Moubarak et ses fils pour corruption et répression étaient l’une des principales exigences des manifestants prodémocratie en 2011. 

Que reste-t-il de la révolution égyptienne ?
Lire

Les deux frères ont été condamnés à trois ans de prison en 2015, ainsi que leur père, après avoir été reconnus coupables d’avoir utilisé des fonds publics pour rénover leurs biens immobiliers familiaux.

Cependant, les fils de Moubarak ont été libérés la même année, ayant déjà passé trois ans en détention provisoire avant le procès. 

Moubarak lui-même a été relâché en 2017 après avoir été acquitté par un tribunal d’avoir ordonné l’assassinat de manifestants pendant la révolution. 

Les opposants de Moubarak ont vivement condamné ce qu’ils considèrent être un traitement préférentiel par rapport à son successeur Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu en Égypte.

Morsi est décédé des suites d’un malaise au tribunal au Caire en juin 2019. Il avait passé six ans en détention, à la suite d’un coup d’État contre lui mené par Sissi. 

Les organisations de défense des droits de l’homme et une enquête indépendante de l’ONU imputent sa mort à la négligence médicale et aux circonstances inhumaines de son isolement.

Moubarak est mort en février dernier à l’âge de 91 ans ; Sissi et les principaux membres de son gouvernement ont assisté à ses funérailles

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.