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Élections en Palestine : pourquoi le Hamas cherche-t-il l’unité nationale avec le Fatah ?

Alors que l’AP n’a pas freiné sa collaboration avec l’occupation israélienne, toute forme d’« unité nationale » ne serait rien d’autre qu’une unité en collaboration avec les occupants
Des Palestiniens agitent des drapeaux palestiniens lors d’une manifestation contre la division et en faveur de l’unité nationale (AFP)
Des Palestiniens agitent des drapeaux palestiniens lors d’une manifestation contre la division et en faveur de l’unité nationale (AFP)

Le sens commun voudrait que dans les luttes politiques, l’unité soit préférable à la division. On nous dit que quand nous luttons contre un ennemi commun, les différences doivent être mises de côté. Cet adage se vérifie lorsqu’il s’applique à des forces qui comprennent l’une autant que l’autre qu’il faut résister à l’ennemi et le vaincre.

Certes, en Algérie, personne ne se serait attendu à ce que le Front national de libération fasse cause commune avec les harkis, les collaborateurs algériens du colonialisme français. En Afrique du Sud, le Congrès national africain entré en résistance a refusé de s’unir avec l’Inkatha, parti considéré à juste titre comme un collaborateur du régime d’apartheid.

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Alors que les résistants anticoloniaux ne se sont jamais unis avec les collaborateurs dans les luttes anticoloniales, que ce soit en Afrique du Sud et en Rhodésie, au Kenya ou au Vietnam, c’est précisément ce qui s’est passé récemment dans le cas de la Palestine.

Pourtant, dans le cas palestinien, le Hamas, qui prône la résistance contre l’occupation israélienne, a été appelé à rejoindre une sorte d’« unité nationale » avec le Fatah, qui contrôle l’Autorité palestinienne et dont la mission « sacrée » consiste depuis plusieurs décennies à se coordonner avec l’occupation militaire israélienne pour étouffer la résistance palestinienne anti-israélienne.

Il y a deux semaines, divers groupes politiques palestiniens se sont réunis au Caire sous le parrainage officiel de l’Égypte pour élaborer un plan de « partenariat national » en vue d’organiser des élections pour l’Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie occupée par Israël et dans la bande de Gaza assiégée par Israël (on ne sait toujours pas si les Palestiniens de Jérusalem-Est occupée par Israël seront autorisés à y participer).

Les nouvelles élections ont été demandées par le leader non élu de l’AP, Mahmoud Abbas, dont le mandat électoral en tant que « président » de l’AP a pris fin en janvier 2009. 

Ne parlez pas d’occupation

Les deux principaux partis en lice, le Fatah et le Hamas, se sont affrontés pour la dernière fois lors des élections de 2006 et continuent de prétendre qu’ils suivent des stratégies opposées pour mettre fin à l’occupation israélienne. 

Le Fatah et l’AP insistent sur le fait que la seule façon de mettre fin à l’occupation israélienne de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est est de collaborer avec l’occupation militaire israélienne et de l’aider à réprimer et à éliminer toute résistance palestinienne violente et même pacifique, y compris le boycott international d’Israël. 

Les branches politique et militaire du Hamas, en revanche, soutiennent que la seule façon de mettre fin à l’occupation est la résistance sous ses multiples formes, notamment l’action militaire et civile, la solidarité internationale et le boycott international.

Le chef du Hamas Ismaël Haniyeh et des représentants des factions palestiniennes  à Beyrouth pour des pourparlers en visioconférence avec le président palestinien, le 3 septembre 2020 (AFP)
Le chef du Hamas Ismaël Haniyeh et des représentants des factions palestiniennes à Beyrouth pour des pourparlers en visioconférence avec le président palestinien, le 3 septembre 2020 (AFP)

Quelle est donc la base sur laquelle ces deux grandes stratégies antagonistes pourraient se rallier contre l’occupation israélienne dans le cadre de ce que le communiqué publié à l’issue de la rencontre qualifie d’« unité nationale » palestinienne ? C’est d’autant plus ironique que tout cela a un air de déjà vu par rapport aux événements qui se sont déroulés de 2005 à 2007 !

L’aspect le plus flagrant du communiqué est qu’il ne mentionne pas l’occupation israélienne – sauf une fois, curieusement, au point 12, où il précise qu’une fois le futur Parlement élu, les factions palestiniennes « lui soumettront une recommandation pour traiter la question des parlementaires palestiniens emprisonnés par l’occupation ».

Pour le reste, ce communiqué long et détaillé ne parle que des procédures électorales et de la nécessité que toutes les parties acceptent les résultats ; il ne mentionne jamais le fait que les élections se dérouleront sous occupation militaire israélienne ou que le Fatah a rejeté les résultats la dernière fois que des élections ont eu lieu. Le mot « Israël » n’apparaît même nulle part. 

Le fait que les groupes réunis aient jugé bon de se rappeler qu’ils constituent toujours un « mouvement de libération nationale » frise tout simplement le ridicule

Tout comme l’occupation israélienne n’apparaît pratiquement pas dans le communiqué, la résistance palestinienne à l’occupation n’est mentionnée que brièvement au point 1, qui prévoit une réunion des factions palestiniennes au Caire ce mois-ci pour discuter de l’élection/la sélection de nouveaux membres du Conseil national palestinien de l’OLP « afin d’activer et de développer l’OLP, et de renforcer le programme de résistance nationale, fondé sur notre nature en tant que mouvement de libération nationale ».

Il semblerait que la nature de ce programme de résistance nationale soit appelée à être définie lors de la rencontre de mars et qu’elle ne constitue aucunement la base de l’accord actuel.

Le fait que les groupes réunis aient jugé bon de se rappeler qu’ils constituent toujours un « mouvement de libération nationale » frise tout simplement le ridicule.

Mais quel est le but de cette « unité nationale » ? En quoi ces nouvelles élections ne sont-elles pas une répétition des mêmes événements qui ont eu lieu entre 2005 et 2007 ? 

Les dirigeants du Hamas, qui ont rejeté les accords d’Oslo, ont compris que le but de la formation de l’AP par ces accords était que celle-ci fonctionne comme un outil de l’occupation israélienne, un objectif que l’AP a rempli avec aplomb.

Le Hamas a également compris que les élections, qui n’accordent aux Palestiniens aucun contrôle sur leurs terres ou leurs eaux, sans parler du vol continu de ces biens par les colons israéliens, sont plutôt un coup de pub qui profite à Israël et à ses collaborateurs de l’AP.

C’est pourquoi le Hamas a refusé de participer aux élections présidentielles et parlementaires de 1996 de l’AP ou aux élections présidentielles de janvier 2005 qui ont suivi la mort de Yasser Arafat en 2004. 

Pas de légitimité historique

Privé de la légitimité historique d’Arafat, Abbas devait légitimer son règne. Lorsque les Israéliens ont décidé en 2005 de retirer leurs troupes d’occupation de la bande de Gaza et de les redéployer autour de la région, transformant ainsi la bande de territoire en cette prison à ciel ouvert qu’elle est aujourd’hui, il y a eu un mouvement vers une certaine forme d’unité nationale entre le Hamas entré en résistance et les collaborateurs du Fatah, chacun espérant déloger l’autre de ses positions.

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Par conséquent, douze factions palestiniennes, dont le Hamas et le Fatah, se sont réunies au Caire en mars 2005 sous le parrainage de l’Égypte pour régler leurs différends sur le système de vote à utiliser lors d’élections auxquelles elles participeraient toutes. 

Ils ont publié la déclaration du Caire, qui a convenu d’un système électoral incluant partiellement la représentation proportionnelle et de « l’activation et [du] développement » de l’OLP, employant le même langage que celui utilisé dans le communiqué de février. 

Contrairement au dernier accord, cependant, la déclaration de 2005 n’a pas manqué d’affirmer « le droit du peuple palestinien à la résistance afin de mettre fin à l’occupation, d’obtenir un État palestinien pleinement souverain avec Jérusalem comme capitale ainsi que la garantie du droit au retour des réfugiés dans leurs foyers et leurs propriétés ». Ils ont également fait part de leur opposition au colonialisme juif et au mur de l’apartheid, ainsi qu’à la « judaïsation de Jérusalem ».

Face à la marginalisation croissante de la population vis-à-vis de l’AP, dont la corruption financière et la collaboration avec les Israéliens s’étaient intensifiées depuis la seconde Intifada, aux divisions croissantes au sein du Fatah – avec de jeunes dirigeants pro-Oslo comme Marwane Barghouti (emprisonné et condamné par les Israéliens pour son rôle présumé dans la seconde Intifada) qui se présentent en rivaux des dirigeants traditionnels – et à la popularité croissante du Hamas, les États-Unis – notamment à travers sa secrétaire d’État Condoleezza Rice, faucon de droite notoire – ont insisté pour que des élections soient organisées en janvier 2006. 

Étouffer le Hamas

À l’époque, les États-Unis espéraient voir le Fatah étouffer le Hamas, sur la base de sondages qui prédisaient à tort une victoire du Fatah.

Si elle s’était concrétisée, une telle victoire aurait évincé une fois pour toutes le Hamas et la résistance, estimaient-ils. L’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a investi 2,3 millions de dollars sous divers faux prétextes (comme une « opération de plantation d’arbres » et un « tournoi de football ») pour soutenir l’élection du Fatah et renforcer la position d’Abbas (ce qui n’était clairement pas considéré comme une ingérence « étrangère » dans des élections locales).

Le Fatah et l’AP, tout comme leurs sponsors israéliens, américains et arabes, ont tout à gagner de ce nouvel arrangement, alors que le Hamas a tout à perdre

C’est pourtant l’orgueil des États-Unis et de leurs clients qui a été étouffé lors de ces élections. Le Hamas l’a emporté avec 74 sièges au Conseil législatif, contre 45 pour le Fatah. 

Le Fatah et Abbas ont commencé à harceler les dirigeants élus du Hamas et à arrêter leurs partisans. Les Israéliens ont arrêté de nombreux candidats du Hamas qui ont remporté des sièges au Parlement ainsi que des ministres du Hamas au sein du nouveau gouvernement formé en mars 2006.

En août, Israël a enlevé et détenu 33 parlementaires du Hamas (soit 25 % des membres du Conseil législatif) et huit ministres du gouvernement. Israël a également empêché les membres du Conseil législatif établis à Gaza de se rendre en Cisjordanie. Faute de quorum, le conseil n’a pas pu se réunir.  

Les Américains et les Européens ont rapidement mis fin aux aides accordées à l’Autorité palestinienne. En juin 2007, Abbas a illégalement révoqué le gouvernement élu du Hamas et remplacé son Premier ministre par Salam Fayyad, ancien agent de la Banque mondiale, qui n’a pas été élu.

Avec l’aide des services de renseignement jordaniens et égyptiens, les forces de sécurité de l’AP formées par la CIA ont tenté de prendre le contrôle de Gaza et de la Cisjordanie par la force et de renverser le gouvernement élu. Après plusieurs mois d’enlèvements de responsables du Hamas par Israël et de harcèlement des cadres du Hamas par le Fatah en Cisjordanie, le Hamas a succombé au coup d’État à Ramallah mais est resté aux commandes à Gaza au prix d’une résistance vaillante.

Avec le soutien de l’Égypte, de Mahmoud Abbas et de ses loyalistes, Israël a ensuite imposé le siège punitif encore en vigueur à Gaza dans le but de forcer la reddition ou l’effondrement du Hamas en infligeant d’intenses souffrances à la population. 

Des membres palestiniens de la Commission électorale centrale ouvrent le premier centre d’inscription des électeurs à Gaza, le 10 février 2021 (AFP)
Des membres palestiniens de la Commission électorale centrale ouvrent le premier centre d’inscription des électeurs à Gaza, le 10 février 2021 (AFP)

Ces événements se sont déroulés dans un contexte optimal, à un moment où les États-Unis, l’UE, l’ONU et la Russie étaient investis dans un certain modus operandi dans les Territoires palestiniens occupés et où les pays arabes n’avaient pas encore déclaré de manière éhontée et obséquieuse leur amour indéfectible pour Israël.

En réalité, la déclaration du Caire de 2005 a offert au Hamas les ingrédients de base de la justice pour les Palestiniens et du soutien aux droits des Palestiniens, tandis que le communiqué du Caire de 2021 ne reconnaît pas un seul de ces droits. 

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Alors pourquoi les dirigeants de la branche politique du Hamas, mouvement engagé dans la résistance, cherchent-ils à obtenir une « unité nationale » avec le Fatah, qui a fait preuve d’une détermination sans faille à collaborer avec l’ennemi israélien afin d’opprimer le peuple palestinien ? 

Le Fatah et l’AP, tout comme leurs sponsors israéliens, américains et arabes (en particulier l’Égypte et la Jordanie), ont tout à gagner de ce nouvel arrangement, alors que le Hamas a tout à perdre. 

En prévision des élections, Israël s’est déjà déchaîné au cours des deux dernières semaines comme entre 2005 et 2007 en enlevant et en arrêtant des dirigeants du Hamas et d’autres militants de gauche opposés à l’AP en Cisjordanie.

Une unité dans la collaboration ?

Si le Hamas perd les élections après toutes sortes de manœuvres illégales de la part d’Israël, des États-Unis et du Fatah, la pression qu’il subira pour qu’il dépose ses armes (une condition permanente imposée par Israël et les États-Unis pour mettre fin à l’isolement et à la criminalisation du mouvement) augmentera à pas de géant. S’il gagne, il sera confronté à une répétition du coup d’État de 2006-2007. 

Comme le Fatah et l’AP n’ont pas cédé au sujet de leur collaboration avec l’occupation israélienne, ni sur leur inimitié totale envers la résistance palestinienne, il est logique de penser que ce sont les dirigeants politiques du Hamas qui ont cédé. 

Toute forme d’« unité nationale » entre le Hamas et le Fatah dans ces conditions ne serait rien d’autre qu’une unité en collaboration avec les occupants israéliens.

Si tel est le cas, une fissure majeure se créera bientôt entre les dirigeants de la branche politique du Hamas et ceux de sa branche militaire indépendante : les uns rejoindront les rangs des collaborateurs, tandis que les autres, opposés à l’effort de rapprochement vis-à-vis des collaborateurs, resteront des résistants inébranlables face aux efforts incessants délivrés par Israël pour révoquer tous les droits nationaux et politiques du peuple palestinien. 

- Joseph Massad est professeur d’histoire politique et intellectuelle arabe moderne à l’Université Columbia de New York. Il est l’auteur de nombreux livres et articles, tant universitaires que journalistiques. Parmi ses ouvrages figurent Colonial Effects: The Making of National Identity in Jordan, Desiring Arabs et, publié en français, La Persistance de la question palestinienne (La Fabrique, 2009). Plus récemment, il a publié Islam in Liberalism. Son travail a été traduit dans une douzaine de langues.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Joseph Massad
Joseph Massad is professor of modern Arab politics and intellectual history at Columbia University, New York. He is the author of many books and academic and journalistic articles. His books include Colonial Effects: The Making of National Identity in Jordan; Desiring Arabs; The Persistence of the Palestinian Question: Essays on Zionism and the Palestinians, and most recently Islam in Liberalism. His books and articles have been translated into a dozen languages.