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Syrie : une nappe de pétrole « potentiellement dévastatrice » se dirige vers les côtes turques

Selon les experts, cette nouvelle pollution en Méditerranée pourrait avoir des retombées environnementales pendant quinze ans
Une image satellite prise à 8 h 03 GMT le 1er septembre montre la nappe de pétrole se dirigeant au nord vers la Turquie (Data ESA/Analytics Orbital EOS)
Une image satellite prise à 8 h 03 GMT le 1er septembre montre la nappe de pétrole se dirigeant vers le nord, en direction de la Turquie (Data ESA/Analytics Orbital EOS)

La nappe de pétrole au large de la Syrie prend la direction des côtes turques et devrait avoir des conséquences désastreuses, dont les effets devraient se faire ressentir pendant au moins quinze ans, ont annoncé mercredi 2 septembre des groupes écologistes.

Au début de la semaine dernière, le 23 août, un réservoir contenant environ 15 000 tonnes de pétrole dans la centrale thermique délabrée de Banias en Syrie a commencé à fuir dans la Méditerranée.

Des images satellites montrent une nappe de pétrole se dirigeant vers la Turquie (MEE)

Des images satellites montrent comment cette nappe de pétrole s’est ensuite étendue depuis la côte occidentale de la Syrie vers Chypre. Elle semble désormais menacer les côtes turques au nord, et recouvre une superficie d’environ 800 à 1 000 mètres carrés.

Le Fonds mondial pour la nature (WWF) a mis en garde mercredi contre les « conséquences potentiellement dévastatrices pour la biodiversité et les écosystèmes marins », ajoutant que cette pollution faisait courir de sérieux risques aux collectivités et activités dont la survie dépend du tourisme et des ressources marines ».

Près de la moitié du pétrole sur les côtes syriennes

Selon les experts en environnement avec lesquels s’est entretenu Middle East Eye, la qualité de l’eau, la faune et la flore marines et côtières – « du plancton aux dauphins jusqu’au poisson destiné à la consommation humaine » – et les collectivités côtières seraient très vraisemblablement touchées.

Sur des images, on voit une équipe au large de Chypre sortir de l’eau une tortue morte, couverte de pétrole

Pour ne rien arranger, Mauro Randone, coordinateur du programme Économie bleue durable au sein de l’Initiative marine méditerranéenne du WWF, la Méditerranée étant un « bassin mi-clos », cela signifie que « le pétrole y reste, il est très compliqué d’obtenir une dispersion naturelle comme ça peut être le cas dans d’autres régions du monde. »

Les effets de cette pollution se feront sentir pendant plus d’une décennie, a-t-il ajouté. « Au minimum quinze ans, et plus à partir de ce seuil. [Le pétrole] reste là à long terme, et c’est ce qui nous inquiète véritablement. »

Natasa Ioannou, biologiste marine auprès des Amis de la Terre Chypre, explique à MEE qu’il faudra au moins trois mois aux écologistes pour avoir une idée de la véritable ampleur des conséquences de ce déversement.

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Cela dépendra de l’efficacité de l’opération de nettoyage ainsi que de l’endroit où le vent et les courants pousseront cette nappe.

Par exemple, il est « très, très difficile » de débarrasser une côte rocailleuse du pétrole, assure Mauro Randone avant d’ajouter : « La solution est d’éviter les pollutions, pas de nettoyer après. »

Près de la moitié du pétrole a terminé sur les côtes syriennes selon le Centre régional méditerranéen pour l’intervention d’urgence contre la pollution marine accidentelle (REMPEC). 

L’agence de presse publique syrienne (SANA) a signalé lundi qu’une bonne partie du pétrole déversé en mer s’était échoué le long de la côte de Banias et de Jablé, à 20 km au nord de la raffinerie.

Les médias locaux ont quant à eux publié des images d’ouvriers en nettoyant les côtes avec des pelles, des seaux en métal et une pelleteuse.

Israël a déclaré que cette marée noire ne s’étendait pas sur ses côtes.

En février, une autre nappe de pétrole a touché 160 km de côtes en Israël, à Gaza et au Liban, une catastrophe qui pourrait prendre des années à nettoyer selon les autorités.

La Méditerranée a connu relativement peu de pollution au pétrole ces dernières années selon un rapport 2017 du REMPEC. La plus importante est advenue en 1991 lorsqu’un pétrolier baptisé MT Haven a coulé après une explosion à bord, relâchant 144 000 tonnes de pétrole brut en mer près de Genève, en Italie.

« Tout peut arriver »

Les images satellites utilisées par les experts pour suivre la nappe pétrolière ne sont pas totalement complètes. Les pétroles lourds, comme le pétrole impliqué ici, se divisent en « taches et traînées discrètes » et plus petites selon un rapport du département du Commerce américain, et sont donc difficiles à suivre avec exactitude.

De nombreux phénomènes naturels – notamment les varechs et les reflets sur l’eau – peuvent par ailleurs rendre l’analyse confuse.

Mais « il n’y a pas d’autres moyens », indique à MEE Juan Peña, PDG d’Orbital EOS, organisation qui suit l’avancée de la pollution. « Il faut observer cela depuis l’espace. Il est impossible de comprendre une nappe de pétrole de 1 000 km² d’un avion comme on le faisait par le passé. »

Cette image satellite publiée par Maxar Technologies le 31 août 2021 montre la centrale électrique de Banias sur la côte méditerranéenne de la Syrie (AFP)
Cette image satellite publiée par Maxar Technologies le 31 août 2021 montre la centrale électrique de Banias sur la côte méditerranéenne de la Syrie (AFP)

Selon les prévisions, le pétrole devait atteindre les plages du nord de Chypre, mais les conditions météo semblent pousser le pétrole vers les côtes turques, qui a donc envoyé deux navires pour aider à contrôler et récupérer une partie du pétrole, selon l’AFP.

Une image satellite prise mercredi matin par l’Agence spatiale européenne et fournie – avec les marqueurs bleus – par Orbital EOS à MEE montre la nappe de pétrole, d’une superficie d’environ 910 km² qui se dirige vers le nord.

« Rien n’a été localisé dans les régions sous le contrôle de la République de Chypre », déclarait mardi le ministre chypriote de l’Agriculture Kóstas Kadís.

« Mais tout peut arriver dans les jours à venir », nuance Mauro Randone.

Les opérations maritimes et éventuellement terrestres de nettoyage pourraient être entravées par les vieilles hostilités sur l’île.

L’île méditerranéenne de Chypre est divisée en fonction des groupes ethniques depuis 1974 : d’un côté, le gouvernement chypriote grec reconnu par la communauté internationale dans le sud ; de l’autre, une région sécessionniste au nord établie suite à une invasion turque.

Une catastrophe évitable

Le nord a été occupé par la Turquie en réaction à un coup d’État cherchant à annexer Chypre à la Grèce. Depuis qu’elle a unilatéralement déclaré son indépendance en 1983, la République turque de Chypre du Nord (soutenue financièrement par la Turquie) n’est reconnue que par Ankara.

Kadís indiquait mardi que les autorités chypriotes grecques du sud étaient disposées à coopérer avec leurs homologues dans la partie nord, contrôlée par les Turcs.

« Malheureusement », déplore-t-il, « notre intention et notre volonté d’aider restent jusqu’à présent lettre morte, nous n’avons pas reçu la moindre information ni réponse de la part des autorités du régime illégal. »

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Avant 2011, la raffinerie de Banias fournissait 20 % des besoins en pétrole de Syrie était l’une des cinq raffineries dans le pays.

Cependant, les dix années de conflit en Syrie ont engendré un effondrement structurel des infrastructures énergétiques du pays un déclaré Wim Zwijnenburg, chef de projet chez Pax, une ONG néerlandaise, à MEE.

Bien que les deux raffineries de pétrole opérationnelles à Banias et Homs soient toujours sous le contrôle de Damas, elles ont été la cible d’attaques ces dernières années ; et les ressources pétrolières du pays à l’est sont aux mains des forces menées par les Kurdes et l’armée américaine.

La production de pétrole a chuté lors des combats et les pipelines syriens ont été frappés par des groupes armés. Des navires iraniens livrent donc du pétrole en Syrie, laquelle est sous sanctions américaines et dépend de son voisin de l’est.

« Nous allons probablement connaître davantage de déversements provenant des navires qui livrent du pétrole si rien n’est réparé »

- Wim Zwijnenburg, chef de projet à l’ONG Pax

En juin 2019, une attaque présumée sur des pipelines sous-marins à Banias a provoqué un déversement de pétrole pendant un mois.

En janvier, une énorme explosion avait touché le dépôt près de la station de Homs dévastant un certain nombre de camions-citernes chargeant le pétrole brut depuis une installation.

En avril, trois personnes sont mortes lorsqu’un pétrolier iranien a été attaqué au large des côtes syriennes. La Syrie accuse Israël de l’attaque, la première de ce genre depuis le début de la guerre civile syrienne il y a dix ans.

Puis en mai, un grand incendie a dévasté une grande partie de la raffinerie de Homs à cause d’une fuite dans une station de pompage.

Banias a également connu une augmentation marquée des déversements de pétrole et d’eau contaminée par du pétrole ces dernières années, ajoute Wim Zwijnenburg.

Donc même s’il ne s’attendait pas à une pollution de cette ampleur, « ce n’est pas une énorme surprise » non plus.

« Nous allons probablement connaître davantage de déversements provenant des navires qui livrent du pétrole si n’est rien n’est réparé », poursuit-il. « Cela revient à se contenter d’attendre le prochain incident. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.