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Élections israéliennes : Yaïr Lapid, l’homme qui œuvre en coulisses

L’alliance improbable entre l’extrême droite de Naftali Bennett et le centriste Lapid a peut-être été accélérée par l’homme qu’elle cherche à détrôner : Benyamin Netanyahou
Le leader de l’opposition et président du parti israélien Yesh Atid, Yaïr Lapid, arrive en conférence de presse dans la ville israélienne de Tel Aviv, le 6 mai 2021 (AFP)
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TEL AVIV, Israël

Naftali Bennett, chef du parti nationaliste d’extrême droite Yamina, pourrait bientôt accéder au poste de Premier ministre – la plus importante fonction de la politique israélienne – et remplacer ainsi le Premier ministre de longue date, Benyamin Netanyahou. 

Le véritable moteur et cerveau de cet événement historique est Yaïr Lapid, chef du parti centriste Yesh Atid, avec lequel Bennett a annoncé dimanche une alliance pour tenter de renverser Netanyahou. 

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La contribution la plus évidente de Lapid à ce développement aux conséquences potentiellement historiques est le fait que, bien que son parti ait remporté dix-sept sièges parlementaires contre sept pour Yamina aux dernières élections, il offre à Bennett l’opportunité de devenir Premier ministre d’abord dans une rotation planifiée entre les deux chefs. 

À 57 ans, Lapid joue aujourd’hui un rôle central dans la politique israélienne.

Il est entré dans l’arène politique en tant que petite célébrité – écrivain prolifique et chroniqueur populaire pour le quotidien à grand tirage Yedioth Ahronoth, à l’occasion acteur et auteur-compositeur, présentateur télé et du programme d’information télévisé le plus important du weekend.

Mais ce qui semblait être une spectaculaire carrière innocente sans véritable objectif n’était qu’une préparation à sa carrière politique à venir. 

Du journalisme à la politique

Lapid est actuellement en mission pour mettre fin aux douze ans de règne de Netanyahou, qu’il considère comme une dangereuse catastrophe. Netanyahou, qui est le dirigeant israélien ayant passé le plus de temps au pouvoir, est actuellement jugé pour corruption dans un certain nombre d’affaires. Celles-ci ont été citées par ses rivaux comme l’une des principales raisons pour lesquelles Israël a besoin d’un nouveau dirigeant, l’argument étant que Netanyahou pourrait utiliser un nouveau mandat pour légiférer son immunité et ne pas avoir de comptes à rendre à la justice.

Mais Lapid a compris que seul un candidat de droite a une chance de diriger un gouvernement, même s’il est à la manœuvre en coulisses.

Ce ne serait pas le premier grand geste de sa carrière politique. Lapid a déjà renoncé à une rotation avec le chef du parti Bleu Blanc Benny Gantz lors des élections de janvier 2019, il était alors perçu comme un obstacle pour les électeurs qui semblaient lui préférer le chef d’état-major de l’armée israélienne.

Aujourd’hui, Lapid pourrait réaliser le rêve de sa vie, devenir Premier ministre dans la seconde moitié du mandat du gouvernement – si celui-ci se concrétise.

Si cela se produit, il remplira également son engagement envers son père, Yosef Lapid, autrefois journaliste de premier plan, chef du conseil supérieur de l’audiovisuel israélien et du parti centriste Shinui.

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Sur son lit de mort en 2008, Lapid père a dit à son fils : « Tu vas achever mon travail. » Treize ans plus tard, avec dix ans de politique à son actif, le fils est sur la bonne voie pour réaliser le rêve du père. 

Au fil des années qu’il a passées dans les médias, Lapid a appris à aborder et à définir le centre d’Israël et ses besoins. Maître du consensus israélien, son appel au plus grand dénominateur commun lui a apporté popularité et renommée.

Même s’il est bien apprécié des masses, il a été raillé par des collègues plus intellectuels, qui n’ont pas compris son objectif ultime. Plus important encore, il a été snobé par la gauche, un sentiment qui a ensuite influencé ses débuts politiques.

La première étape importante dans le rapprochement de ses deux carrières a été le passage d’une émission de télévision de divertissement populaire au programme d’information le plus regardé du vendredi soir. Il a commencé sa toute première apparition en déclarant : « Je suis Yaïr Lapid et je porte une cravate. » Mais il y avait plus que le port de la cravate ; c’était le premier pas sur la voie vers la fonction de Premier ministre.

Le premier à prédire le chemin de Lapid ne fut autre que Netanyahou lui-même. Cette possibilité l’inquiétait suffisamment pour que son parti, le Likoud, adopte une loi imposant un an d’« attente » aux journalistes cherchant à entrer en politique.

Netanyahou avait raison. Lapid a utilisé son temps à l’antenne pour apprendre la politique, attaquer le système et relancer sa campagne. Lorsqu’il a rejoint la Knesset pour la première fois en tant que député en 2013, Netanyahou l’a félicité, de manière quelque peu sarcastique, d’avoir « maintenant officiellement » rejoint la vie politique. 

Les ennemis de mes ennemis

L’expérience sociale et politique que Lapid a accumulée au fil des ans dans les médias a porté ses fruits.

Les grandes manifestations sociales de 2011, les premières à impliquer de manière significative la classe moyenne israélienne, ont été un parfait tremplin. Ces personnes étaient exactement ses homologues, ceux qui allaient constituer sa cohorte d’électeurs. 

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Lapid a visé haut dès le départ, mais les dix-neuf sièges que le tout nouveau Yesh Atid a obtenus lors des élections de 2013 ont représenté une énorme surprise politique. 

Lapid avait réussi à former une sorte de parti « rassemblant tous les Israéliens » – embrassant même le secteur religieux « léger ». Il est resté fidèle à la définition de son parti comme « centriste, avec une légère tendance à droite » ; ainsi, il a violemment attaqué les mouvements critiques de l’occupation des territoires palestiniens comme Breaking the Silence, affirmant qu’ils sapaient les fondements d’Israël. 

Son programme politique concernant l’occupation et les relations d’Israël avec les Palestiniens peut être résumé ainsi : il a appelé à l’annexion à Israël des colonies illégales, tout en apportant son soutien à une solution à deux États.

Les élections de 2013 ont également marqué les prémices de l’alliance entre Lapid et Bennett, se qualifiant mutuellement de « frères » et affirmant qu’ils pourraient mettre de côté des différences idéologiques majeures et se concentrer sur des dénominateurs communs afin de collaborer.

Cette fraternité – alors largement critiquée – n’a pas tenu à l’époque, mais cette histoire sert désormais bien les deux hommes, qui se retrouvent en train de former un nouveau « gouvernement de changement ». 

Yaïr Lapid (à gauche) donne l’accolade à Naftali Bennett lors d’une réception marquant l’ouverture de la 19e Knesset, le 5 février 2013 à Jérusalem (AFP)
Yaïr Lapid (à gauche) donne l’accolade à Naftali Bennett lors d’une réception marquant l’ouverture de la 19e Knesset, le 5 février 2013 à Jérusalem (AFP)

Après son succès en 2013, Lapid a rejoint le gouvernement de coalition de Netanyahou après s’être vu offrir le poste de ministre des Finances. Cette offre était un piège, et il le savait – Lapid n’avait toutefois pas le choix. Après avoir passé une grande partie de sa campagne à se demander « où va l’argent ? », c’était une offre qu’il ne pouvait pas refuser.

Sans expérience, il est entré dans un ministère que personne n’aimait, et a perdu une grande partie de sa popularité – comme Netanyahou l’espérait et s’y attendait sans doute. En 2014, le centriste a été limogé par Netanyahou, qui l’a désigné comme son ennemi juré, même si personne d’autre ne prenait Lapid aussi au sérieux. 

Malgré ce mandat infructueux, Yesh Atid, dont beaucoup avaient prédit l’échec assuré, a remporté onze sièges aux élections de 2015, faisant de Lapid un chef de l’opposition actif et efficace.

Au premier tour des élections de 2019, il a formé un bloc avec le nouveau parti Bleu Blanc de Gantz. Le bloc commun a conservé 33 sièges lors des deux élections de cette année-là – mais l’alliance s’est effondrée en mars 2020, lorsque Gantz a décidé de manière inattendue de rejoindre la coalition de Netanyahou en échange d’une rotation au poste de Premier ministre qui n’a jamais eu lieu. 

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L’année écoulée dans l’opposition a bien servi Lapid. Même ses adversaires les plus ardents – il n’a pas de véritables ennemis – ont admis qu’il avait mûri et qu’il avait endossé ce rôle.

Alors que l’arène politique israélienne a sombré dans le chaos, les élections législatives successives n’ayant pas réussi à désigner un vainqueur clair, Lapid a gardé son calme, une qualité rare à l’ère Netanyahou. L’ancien présentateur télé a mené le processus de formation d’une coalition de manière ordonnée et derrière un écran de fumée.

Ses plus proches alliés affirment que Lapid est maintenant plus à gauche qu’il ne le projette ; la droite prétend qu’il est devenu le « chouchou de la gauche ». Ce n’est pas le cas. La gauche l’a adoubé par désespoir et par manque de véritables alternatives. Face à une scène politique décousue, leur principal point commun est le désir de voir partir Netanyahou.     

Le changement le plus remarquable s’est opéré dans les relations de Lapid avec les politiques issus de la communauté palestinienne d’Israël. En 2013, il avait déclaré son refus de rejoindre un bloc anti-Netanyahou aux côtés des « Zoabis » – en référence à la députée Haneen Zoabi du parti Balad et à d’autres membres de la coalition de la Liste arabe commune. Il s’est par la suite excusé auprès du député Ahmad Tibi pour cette remarque offensante. En 2021, il a été le premier à déclarer ouvertement qu’il était prêt à former un gouvernement soutenu par la Liste unifiée.

En près de onze ans en politique, le « gars gentil et léger » pourrait maintenant devenir Premier ministre. Dans un coup du sort, Netanyahou a peut-être été celui qui a accéléré son ascension au sommet.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.