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En Israël, Netanyahou est le dernier obstacle au triomphe absolu de l’extrême droite

Les partis religieux radicaux et ceux des colons constituent une majorité claire au nouveau Parlement israélien. Et ils veulent dorénavant un dirigeant véritablement dévoué à leur cause
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, dirigeant du Likoud, s’adresse à ses partisans, le 24 mars (AFP)

Alors que treize partis se sont attelés à de complexes calculs mathématiques après les élections en Israël, cherchant à nouer des alliances susceptibles de leur assurer le pouvoir, il est facile de passer à côté du résultat le plus significatif de ce vote. Les partis des fondamentalistes religieux et des colons – l’extrême droite israélienne – ont remporté une victoire sans précédent et indiscutable la semaine dernière.

Même d’après l’évaluation la plus prudente, ces partis détiennent collectivement 72 sièges sur les 120 que compte le Parlement israélien, la Knesset. Depuis plus de dix ans, ils garantissent le règne ininterrompu de Benyamin Netanyahou. C’est pourquoi toutes les discussions actuelles en Israël et dans les médias occidentaux à propos de deux camps égaux, la droite et la gauche, l’un contre l’autre – implacablement hostiles et incapables de s’entendre sur une majorité – sont un grand n’importe quoi. 

L’extrême droite dispose d’une large majorité. Elle pourrait aisément former un gouvernement… si elle n’était pas enlisée dans ce qui semble être une crise perpétuelle concernant Netanyahou. 

L’extrême droite comme les « centristes » souscrivent aux versions de l’idéologie coloniale du sionisme

Opposés à l’extrême droite, on trouve les « centristes », qui veulent tout autant prendre le contrôle de pans des territoires occupés, mais plus furtivement dans leur cas. 

Il y a deux partis de « centre droit » : Yesh Atid et Bleu Blanc, qui ont gagné 25 sièges à eux deux. Le « centre gauche », représenté par le parti travailliste et le Meretz, qui peinent à continuer à prétendre qu’ils forment le « camp de la paix », s’est assuré treize sièges. Dix autres sièges sont allés aux divers partis représentant la grande majorité des citoyens palestiniens en Israël. 

L’extrême droite comme les « centristes » souscrivent aux versions de l’idéologie coloniale du sionisme. Pour des profanes, les points communs entre les deux camps peuvent sembler parfois plus forts que leurs différences. En fin de compte, hormis peut-être le Meretz, tous veulent que les Palestiniens soient assujettis et chassés.

Les « centristes » peuvent être qualifiés d’aile apologétique du sionisme. Ils s’inquiètent de l’image d’Israël à l’étranger. Et cela signifie qu’ils s’attachent, du moins en apparence, à diviser le territoire entre les juifs et les Palestiniens – comme le proposent les accords d’Oslo – plutôt qu’à diviser manifestement les droits. La plus grande crainte des centristes est d’être vus en train de présider bientôt un État unique pratiquant l’apartheid.

Suprématie juive

Les 60 % du Parlement désormais aux mains des partis religieux radicaux et des colons adoptent le point de vue opposé. Ils préfèrent diviser des droits – créer un système d’apartheid explicite – s’ils peuvent ainsi éviter de diviser le territoire. Ils veulent toute la région, et dans l’idéal, uniquement pour les juifs. 

L’extrême droite considère explicitement les Palestiniens, le peuple indigène dont la patrie est colonisée par le mouvement sioniste depuis un siècle, comme des intrus ou des hôtes indésirables

Ils se moquent de ce que pensent les autres. Tous souscrivent à une idéologie de la suprématie juive, même si leur acception du mot « juif » diffère en fonction d’aspects religieux ou ethnico-nationalistes. En 2018, le gouvernement de Netanyahou a commencé à légiférer en ce sens, à travers la loi sur l’État-nation juif.

L’extrême droite considère explicitement les Palestiniens, le peuple indigène dont la patrie est colonisée par le mouvement sioniste européen depuis un siècle, comme des intrus ou des hôtes indésirables. 

Contrairement aux centristes, l’extrême droite donne peu de poids à la distinction entre les Palestiniens sous occupation et les 20 % de la population israélienne qui sont Palestiniens et sont des citoyens de seconde zone. Tous les Palestiniens, qu’importe l’endroit où ils vivent et quel que soit leur statut, sont considérés comme un ennemi à soumettre. 

Alliance avec les centristes

Donc pourquoi, étant donné le triomphe incontestable de l’extrême droite la semaine dernière, les médias regorgent-ils d’analyses à propos de l’impasse politique perpétuelle en Israël et de la probabilité d’un cinquième scrutin dans quelques mois ?

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Pourquoi, si une majorité claire de députés sont des suprémacistes juifs impénitents, Netanyahou a-t-il persisté à courtiser les centristes pour rester au pouvoir – comme il l’a fait après les dernières élections, lorsqu’il a fait tomber le chevronné général Benny Gantz dans les filets de sa coalition ? Et pourquoi, après cette élection, se rapprocherait-il pour la première fois d’un parti palestinien pour obtenir son soutien ? 

La réponse à cette question tient en partie au désaccord profond au sein de l’extrême droite, entre les fondamentalistes religieux et ses composantes plus laïques, sur la définition de la « domination juive ». Les deux camps se concentrent sur la suprématie des juifs sur les Palestiniens et refusent de faire une quelconque distinction entre les territoires occupés et Israël. Mais ils ont des conceptions totalement différentes de la souveraineté juive. Une faction pense que les juifs doivent prendre leurs ordres de Dieu, tandis que les autres se tournent vers un État juif.

En outre, ils ne sont pas d’accord sur qui est juif. 

Des ultra-orthodoxes votent aux élections israéliennes le 23 mars (AFP)
Des juifs ultra-orthodoxes votent aux élections israéliennes le 23 mars (AFP)

Il est difficile, par exemple, pour Avigdor Lieberman (dirigeant d’Israel Beytenou) de rompre le pain avec les rabbins extrémistes du Shas et de Judaïsme unifié de la Torah, vu que ces rabbins ne considèrent pas bon nombre de ses partisans – des immigrants de l’ex-Union soviétique – comme de véritables juifs. Pour eux, les « Russes » n’appartiennent pas plus au collectif juif que les Palestiniens. 

Une ombre oppressante

La personnalité de Netanyahou, l’actuel Premier ministre qui détient le record du temps passé au pouvoir, constitue un obstacle encore plus grand. 

L’extrême droite n’est pas perturbée par le procès de Netanyahou sur diverses affaires de corruption. La brève histoire d’Israël regorge de crimes majeurs perpétrés par ses dirigeants : guerres d’agression, transferts forcés de population, exécutions et pillages, vols de terres et colonisation. La fraude présumée et les pots-de-vin qu’aurait acceptés Netanyahou semblent banals en comparaison. 

Le problème de l’extrême droite avec Netanyahou est plus complexe. 

Il préside ce bloc, sans rencontrer d’obstacle majeur, depuis le début des années 1990. Il est devenu de loin le plus compétent, le plus expérimenté et le plus charismatique politicien en Israël. Et pour cette raison, aucun autre dirigeant d’extrême droite n’a réussi à émerger de cette ombre oppressante. 

Il est peut-être le roi Bibi (son surnom) mais les princes d’extrême droite plus ambitieux s’agitent de plus en plus. Ils ont hâte de prendre sa place. Ils sont à couteaux tirés. Guideon Saar, son protégé du Likoud, a créé un parti (Nouvel Espoir) pour se présenter aux élections de la semaine dernière précisément dans l’espoir d’évincer son ancien patron. Mais une fois encore, Netanyahou est si rusé et expérimenté qu’il continue à l’emporter sur ses rivaux. Il a réussi à éviter bon nombre des pièges létaux mis en place par ses opposants en exploitant les faiblesses de l’extrême droite.

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Netanyahou a recours à une double stratégie. Malgré les perceptions à l’étranger, il est actuellement l’une des personnalités les plus modérées du bloc des religieux radicaux et des colons. Sur le plan idéologique, il est plus proche de Benny Gantz de Bleu Blanc qu’il ne l’est des rabbins qui dictent les politiques des partis religieux ou des extrémistes colons – ou même du plus gros de son propre parti, le Likoud.

Netanyahou est devenu un épouvantail à l’étranger principalement parce qu’il aime exploiter l’énergie des partis des religieux et des colons et la mobiliser à son propre avantage tant politique que personnel. La société israélienne devient de plus en plus extrême car Netanyahou a depuis des décennies fourni une aura de respectabilité, une grandeur étatique et un poids intellectuel à la rhétorique entourant les positions les plus nocives de l’extrême droite. 

Lors de ces élections, il a même négocié un accord qui a aidé à faire entrer au Parlement le Pouvoir juif, parti le plus fasciste d’Israël. S’il le faut, il accueillera ses membres au sein du gouvernement qu’il espère former. 

Une stratégie éculée

La modération relative de Netanyahou – selon les normes israéliennes – signifie cependant qu’il préférait, du moins jusqu’à récemment, inclure les centristes dans ses coalitions. Cela l’a aidé à modérer les excès d’un gouvernement purement d’extrême droite qui pourrait se mettre à dos les Européens et embarrasser Washington. De même, il a entretenu les divisions de l’extrême droite divisée et sa dépendance envers lui en dressant ses composantes contre les centristes. 

Netanyahou a depuis des décennies fourni une aura de respectabilité, une grandeur étatique et un poids intellectuel à la rhétorique entourant les positions les plus nocives de l’extrême droite

Si les princes des colonies vont trop loin, il peut toujours tenter un Yaïr Lapid (Yesh Atid), un Benny Gantz (Bleu Blanc) ou un Ehud Barak (Parti travailliste) pour les remplacer.

Il n’est loyal qu’envers lui-même. 

Aujourd’hui, sa stratégie est éculée. Son procès pour corruption et la campagne subséquente qu’il a menée pour affaiblir les systèmes judiciaire et juridique d’Israël afin de s’éviter la prison restent en travers de la gorge des centristes. Ils se méfient dorénavant bien plus d’une alliance avec lui. 

Après les élections de l’année dernière, seul Gantz a osé rejoindre un gouvernement Netanyahou après avoir cité des motifs exceptionnels : l’impérieuse nécessité de lutter contre la pandémie dans un gouvernement d’urgence. Même ainsi, il a détruit son parti. Désormais, il semble que seul un dirigeant islamiste conservateur néophyte tel Mansour Abbas pourrait vouloir tomber dans les filets de Netanyahou.

Mansour Abbas, dirigeant du parti islamiste conservateur Raam, s’exprime face à une foule lors d’un rassemblement politique pour le féliciter de sa victoire électorale, le 26 mars (AFP)
Mansour Abbas, dirigeant du parti islamiste conservateur Raam, s’exprime face à une foule lors d’un rassemblement politique pour le féliciter de sa victoire électorale, le 26 mars (AFP)

Sentant la faiblesse de Netanyahou et sa perte de partenaires alternatifs, certaines composantes de l’extrême droite s’agitent.

Netanyahou a conservé les partis religieux radicaux à bord – mais à un prix élevé. Il leur a donné ce qu’ils demandaient par-dessus tout : l’autonomie pour leur communauté. C’est pourquoi la police israélienne ferme les yeux depuis le début de la pandémie quand les ultra-orthodoxes refusent de fermer leurs écoles pendant les confinements et affluent en masse – généralement sans masque – aux funérailles des rabbins.

Mais l’indulgence infinie de Netanyahou envers les ultra-orthodoxes n’a fait que lui aliéner les composantes les plus laïques de l’extrême droite. 

Trahis sur l’annexion

Pire, en se concentrant sur les façons de détourner l’attention de son procès en corruption, Netanyahou a choisi de prendre à la légère les priorités politiques et émotionnelles de l’extrême droite – en particulier l’annexion. Lors des dernières campagnes électorales successives, il a fait de sérieuses promesses d’annexer officiellement des pans de Cisjordanie. Mais il n’a jamais tenu ses promesses. 

L’exaspération monte à l’égard de Netanyahou. Des fractions de l’extrême droite veulent quelqu’un de nouveau, quelqu’un d’investi dans leur cause, pas quelqu’un d’occupé avec ses propres manœuvres personnelles et politiques

Cette trahison s’est fait durement sentir après les élections l’année dernière. Avec la bénédiction du président américain de l’époque Donald Trump, Netanyahou avait promis de commencer rapidement l’annexion de larges sections de la Cisjordanie. Mais finalement, le Premier ministre a botté en touche, préférant signer un « accord de paix » avec certains États du Golfe conditionné au report de l’annexion. 

Cette initiative a clairement montré que si cela peut servir sa survie politique, Netanyahou est prêt à apaiser les capitales étrangères – un comportement faisant penser à celui des centristes – plutôt que d’avancer les objectifs essentiels de l’extrême droite. En conséquence, l’exaspération monte à l’égard de Netanyahou. Des fractions de l’extrême droite veulent quelqu’un de nouveau, quelqu’un d’investi dans leur cause – pas quelqu’un d’occupé avec ses propres manœuvres personnelles et politiques.

À la manière des dictateurs du Moyen-Orient, Netanyahou n’a désigné aucun successeur. Il a cultivé l’inaptitude dans son camp idéologique et les princes des colonies ont peur de ne pas s’en sortir sans lui. Il est leur nounou depuis bien trop longtemps. 

Mais comme des adolescents rebelles, ils veulent goûter à la liberté – et faire davantage de ravages que Netanyahou ne leur a jamais permis. 

Ils espèrent se libérer du centre de gravité politique qu’il a élaboré pour lui-même. S’ils finissent par y parvenir, nous pourrions à l’avenir nous souvenir de l’ère Netanyahou comme d’une époque de relative modération et de calme.

- Jonathan Cook est un journaliste anglais basé à Nazareth depuis 2001. Il a écrit trois ouvrages sur le conflit israélo-palestinien et remporté le prix spécial de journalisme Martha Gellhorn. Vous pouvez consulter son site web et son blog à l’adresse suivante : www.jonathan-cook.net.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Jonathan Cook
Jonathan Cook, a British journalist based in Nazareth since 2001, is the the author of three books on the Israeli-Palestinian conflict. He is a past winner of the Martha Gellhorn Special Prize for Journalism. His website and blog can be found at: www.jonathan-cook.net