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Israël : qui est le nouveau directeur du Shin Bet chargé de prévoir l’après-Abbas

Quatre défis majeurs attendent le nouveau chef des services de renseignement intérieur israéliens, dont on ne peut pas encore révéler l’identité
Le nouveau chef du Shin Bet est identifié simplement par son initiale « R. », même si de nombreux Israéliens connaissent sa véritable identité (MEE/illustration de Mohamad Elaasar)
Par
TEL AVIV, Israël

Le prochain chef du Shin Bet, le service de sécurité intérieure d’Israël, est un copier-coller du directeur sortant Nadav Argaman.

En raison de l’approche puérile d’Israël en matière de sécurité, son nom ne sera révélé que dans six semaines, lors de sa prise de fonction officielle. Jusque-là, la stricte censure israélienne permet aux médias et au public de l’appeler R., l’initiale de son prénom, bien que son nom soit bien connu de nombreux Israéliens.

Argaman prend sa retraite après cinq ans et demi à la tête de l’agence. Comme lui, R. a mûri dans les ruelles sombres des opérations secrètes. Il était l’adjoint d’Argaman et, entre autres missions, dirigeait les projets à long terme de l’agence.

Après des semaines d’hésitation, le Premier ministre israélien Naftali Bennett, qui est légalement et administrativement en charge du Shin Bet, s’est prononcé en faveur de R. plutôt que d’un autre candidat sérieux, Y.

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Ce fut un choix difficile pour Bennett. Les deux candidats étaient des purs produits du Shin Bet et de l’appareil militaro-sécuritaire israélien. Leurs carrières étaient quasiment identiques, la différence tenant plus au style et au caractère.

Y., qui parle couramment l’arabe, vient du domaine de la collecte de renseignements, recrutant des Palestiniens en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza pour en faire des agents dont il tire des informations visant à contrecarrer d’éventuelles attaques.

R., qui ne parle pas arabe, s’est frayé un chemin jusqu’au sommet de l’échelle du Shin Bet via les centaines d’opérations auxquelles il a participé. Homme d’action, il a pénétré furtivement dans des maisons (« objets » dans le jargon du renseignement) ou encore surveillé et mis sur écoute des foyers palestiniens et des ambassades étrangères – le Shin Bet est également chargé de détecter et démasquer les espions et de glaner des informations.

Âgé de 55 ans, R. est marié et père de trois enfants. Il est un coureur de fond passionné et un camarade de course d’Omer Bar-Lev, ministre israélien de la Sécurité publique. Au milieu des années 1980, alors colonel dans l’armée, Bar-Lev commandait l’unité des forces spéciales la plus prestigieuse et la plus élitiste d’Israël, Sayeret Matkal. R. était chef d’équipe dans l’unité dirigée par Bar-Lev et les deux sont restés bons amis.

Controverse Epstein

Il convient de noter que la Sayeret Matkal est apparue au fil des ans comme un vivier de politiciens, d’entrepreneurs et surtout de chefs de l’armée et de la sécurité israéliens. Le nouveau chef du Mossad, David Barnea, est également un ancien de l’unité dirigée par Bar-Lev. Bennett lui-même a servi au sein de Sayeret Matkal, même si c’était cinq ans après R. et Barnea.

Venant des rangs du domaine opérationnel, R. est devenu chef du département des opérations de l’agence. Entre temps, il a reçu la bourse Wexner pour étudier à la Kennedy School de Harvard et y obtenir son deuxième diplôme. La bourse Wexner est décernée à des fonctionnaires et responsables de la sécurité israéliens de haut niveau et prometteurs.

R., qui ne parle pas arabe, s’est frayé un chemin jusqu’au sommet de l’échelle du Shin Bet via les centaines d’opérations auxquelles il a participé

Le programme doit son nom à Les Wexner, homme d’affaires et philanthrope juif américain qui était un partenaire commercial du pédophile notoire Jeffrey Epstein, décédé dans des circonstances mystérieuses dans une prison de New York.

En raison du passif d’Epstein, le programme Wexner et les bénéficiaires de ses bourses ont été pris pour cibles par l’extrême droite israélienne, y compris la famille de l’ancien Premier ministre Benyamin Netanyahou. Yaïr, le fils problématique de Netanyahou qui promeut des théories du complot, a été contraint de s’excuser après que l’association des anciens élèves de Wexner a menacé de le poursuivre en justice pour diffamation.

Transition technologique

En nommant R. pour un mandat de cinq ans avec la possibilité de le porter à six ans, le Shin Bet aura à sa tête deux directeurs spécialisés dans les opérations et la transition des renseignements traditionnels, surnommés « humint », aux renseignements reposant davantage sur la technologie.

Cela reflète le long chemin que le monde du renseignement en général et israélien en particulier ont parcouru depuis l’image classique de l’espion immortalisée dans les films de James Bond et les romans de John le Carré.

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Néanmoins, ces opérations et d’autres encore sont des outils pour collecter des informations au service du Shin Bet et du gouvernement.

En ce sens, avec quelques modifications et ajustements, les missions de l’agence restent les mêmes. La priorité numéro un du Shin Bet est de prévenir le terrorisme, et si des attaques se produisent, il a le mandat de suivre les coupables, de les arrêter et de les interroger, puis de les traduire en justice devant les tribunaux.

Quatre défis majeurs attendent l’agence sous la direction de R.

L’un consiste à maintenir un calme et une tranquillité relatifs en Cisjordanie en améliorant la coopération clandestine avec l’Autorité palestinienne (AP) même après le départ de son président malade et vieillissant, Mahmoud Abbas (85 ans).

Comme beaucoup de hauts responsables israéliens du renseignement et de l’armée, R. s’oppose à l’occupation et espère voir une solution pacifique au conflit israélo-palestinien.

Mais en même temps, lui et ses collègues ne sont pas prêts à faire des compromis sur la sécurité, et en tant que responsables loyaux, ils continueront à suivre les instructions du gouvernement, même si ce n’est pas à leur goût.

Peur du chaos

Les analystes du Shin Bet élaborent des scénarios apocalyptiques, craignant qu’après Abbas, l’AP ne s’effondre en raison des luttes de pouvoir entre individus et factions que sa mort déclenchera.

L’un des résultats d’une telle éventualité est que le Hamas pourrait étendre son influence politique et militaire de Gaza à la Cisjordanie. Le Shin Bet sous la direction de R. voit très peu de marge de manœuvre pour obtenir un compromis entre les ennemis jurés que sont Israël et le Hamas.

Comme beaucoup de hauts responsables israéliens du renseignement et de l’armée, R. s’oppose à l’occupation et espère voir une solution pacifique au conflit israélo-palestinien. Mais en même temps, lui et ses collègues ne sont pas prêts à faire des compromis sur la sécurité

Pourtant, dans le même temps, lui et ses hauts responsables sont prêts à parvenir à un accord avec le Hamas via les services de renseignement égyptiens, un accord qui comprendrait un échange de prisonniers, un cessez-le-feu stable et une reconstruction économique pour Gaza et ses deux millions d’habitants, qui vivent dans la pauvreté et le désespoir.

Mais en raison de l’énorme fossé entre les exigences d’Israël et celles du Hamas, les chances d’un accord sont minces.

L’un des efforts les plus importants pour faire avancer un tel accord est la rencontre attendue très bientôt entre Bennett et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui se tiendra dans la station balnéaire de Charm el-Cheikh, dans le Sinaï.

Un troisième défi important pour R. est l’amélioration des relations avec la Jordanie et son dirigeant le roi Abdallah, lesquelles ont été lourdement endommagées sous Netanyahou, malgré les nombreux efforts et les bonnes intentions d’Argaman en vue de désamorcer la tension.

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Le gardiennage par la Jordanie de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem fait partie de l’accord de paix de 1994 avec Israël. Mais le roi a estimé que Netanyahou avait intentionnellement essayé de le saper.

Un autre test, très sensible, consistera à persuader R. de permettre à son agence de s’impliquer dans les efforts du gouvernement visant à réduire la criminalité parmi les citoyens palestiniens d’Israël. Les députés palestiniens, y compris le parti Raam de Mansour Abbas, exhortent le Shin Bet à assumer cette tâche vu que la police israélienne n’a pas réussi à résoudre le problème.

Le prédécesseur de R., Nadav Argaman, avait refusé d’entretenir l’idée, arguant que puisque les citoyens palestiniens d’Israël étaient des citoyens de l’État, il n’était pas approprié qu’un service secret exerce ses fonctions au sein d’une société civile. Reste à savoir si R. sera d’accord sur ce point.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.