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Le conflit en Libye va mener à une militarisation dangereuse de l’Afrique

L’escalade militaire enclenchée par Ankara risque de transformer le sol libyen en arène de confrontation directe entre les forces armées de différentes puissances et d’induire des conséquences graves sur les pays voisins jusqu’en Afrique subsaharienne
Des combattants du Gouvernement d’union nationale lors d’affrontements contre les forces de Khalifa Haftar, le 25 mai 2019, au sud Tripoli (AFP)

La décision du président turc d’envoyer des troupes sur le sol libyen est une conséquence directe de la guerre d’influence qui oppose les puissances régionales et internationales. 

D’une part, le Qatar, la Turquie et l’Italie soutiennent le Gouvernement d’union nationale (GNA), que dirige Fayez al-Sarraj, basé à Tripoli, reconnu par l’ONU et l’Union africaine comme seul pouvoir légitime. 

D’autre part, les Émirats arabes unis (EAU), l’Égypte et plus discrètement la France, la Russie et les États-Unis, soutiennent l’armée de Khalifa Haftar, farouchement opposé au GNA qu’il accuse d’être noyauté par les Frères musulmans, obédience qualifiée de terroriste par l’Égypte et les Émirats. 

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Une image partagée sur les réseaux sociaux montre des mercenaires russes du Wagner Group opérant en Syrie (Twitter)

L’intervention de puissances régionales et internationales se traduit par la livraison de grandes quantités d’armes en Libye en violation de l’embargo décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 2011. 

L’offensive menée par le Maréchal Haftar sur Tripoli contre le GNA et les récentes révélations sur la présence de mercenaires russes, liés à la compagnie de sécurité privée Wagner, aux côtés des forces du Maréchal ont exacerbé la colère d’Ankara, soutien indéfectible de Fayez al-Sarraj. 

Haftar bénéficie également de la présence des forces de l’armée française, qui intervient au sein de l’OTAN dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. 

L’offensive de Haftar menée au nom de la lutte contre le terrorisme et l’islamisme ? Un discours trompeur dans la mesure où il est lui-même soutenu par les madkhalistes

L’offensive de Haftar vise à prendre le contrôle de l’ensemble du territoire libyen et de s’imposer comme seule interlocuteur, au nom de la lutte contre le terrorisme et l’islamisme : un discours trompeur dans la mesure où il est lui-même soutenu par les madkhalistes, un courant salafiste rigoriste et anti-Frères musulmans. 

Cette situation force Fayez al-Sarraj et son gouvernement à accepter le soutien de la Turquie même si cela risque de l’isoler sur la scène internationale. 

L’accord militaire signé entre le GNA et la Turquie, suivi par les annonces répétitives deRecep Tayyip Erdoğan d’une éventuelle intervention, font monter les tensions diplomatiques entre Ankara et différents acteurs et voisins directement concernés par le conflit libyen, comme l’Égypte, la Tunisie et l’Algérie, et qui craignent de sérieux débordements.  

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L’escalade militaire enclenchée par Ankara risque de transformer le sol libyen en arène de confrontation directe entre les forces armées de différentes puissances comme en Syrie. La situation en Libye est déjà très fragile et l’escalade de la violence risque d’amplifier le conflit, induisant l’éclatement du pays en plusieurs territoires avec des conséquences graves sur les pays voisins et sur l’ensemble de la zone subsaharienne. 

Si l’affrontement entre le GNA et l’armée de Haftar crée un schisme entre l’est et l’ouest du pays, les tribus toboues et touarègues qui contrôlent les zones frontalières du sud, autonomes, risquent de faire sécession. 

Jusqu’au Sahel

En Libye, l’enjeu économique est énorme car le pays détient d’importantes réserves en gaz et en pétrole. La Libye est classée quatrième producteur de pétrole en Afrique après le Nigeria, l’Angola et l’Algérie. 

Il détient les plus grandes réserves en Afrique et se place au neuvième rang dans le monde. Ses réserves en gaz de schiste seraient encore plus importantes, selon l’Agence internationale de l’énergie. 

La relance progressive de la production énergétique en Libye est convoitée par les géants pétrolières comme l’Américain ExxonMobil, l’Italien ENI, le Français Total, etc., qui se partagent déjà la production qui avoisine un million de barils par jour. 

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Avec des revenus pétroliers conséquents, le conflit libyen est une aubaine pour les économies de différents pays producteurs d’armes avec un marché qui s’élève à plusieurs milliards de dollars, ainsi des drones turcs vendus au GNA à 2,5 millions d’euros pièce. 

De plus, la confrontation des puissances va au-delà du territoire libyen pour s’étendre jusqu’à l’Afrique de l’Ouest en passant par le Sahel, zone très riche en hydrocarbures et en matières rares. 

Elle s’inscrit aussi dans les bouleversements géopolitiques qui résultent de l’émergence de nouvelles puissances, notamment la Chine, déclenchant une compétition exacerbée des États pour le positionnement ou repositionnement géostratégique, principalement en Afrique. 

Le chaos libyen, l’instabilité des pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, marqués par des conflits ethniques, et la menace terroriste justifient et facilitent les interventions militaires et les ingérences dangereuses des puissances dans cette zone qui regorge de richesses très variées – pétrole, gaz, eau, uranium, etc. – très convoitées. 

La présence chinoise et russe toujours plus forte en Afrique bouscule la géopolitique du continent

Située au carrefour de trois continents africain, asiatique et européen, la Libye devient un point stratégique pour les différentes puissances qui participent aujourd’hui au conflit, car le pays leur offre une porte d’entrée sur le continent africain. 

En effet, la présence chinoise et russe toujours plus forte en Afrique bouscule la géopolitique du continent, un territoire traditionnellement sous l’influence des États-Unis et des anciennes puissances coloniales, comme la France et la Grande-Bretagne. 

La Russie fait de l’ombre à la France

La Russie a d’abord su maintenir ses intérêts stratégiques avec certains alliés historiques comme l’Égypte et l’Algérie qui occupent respectivement la quatrième et la cinquième place dans le classement mondial des pays importateurs d’armes. 

Au côté de la coopération énergétique entre Gazprom et Sonatrach, la Russie est le premier fournisseur d’armes à l’Algérie (66 %) loin devant la Chine (13 %) et l’Allemagne (10 %) ; et le deuxième fournisseur à l’Égypte (30 %) de peu derrière la France (37 %) et devant les États-Unis (19 %).  

L’escalade du conflit risque de faire exploser le trafic d’armes et renforcer en conséquence l’instabilité et les crises sécuritaires et humanitaires de l’ensemble des pays du Maghreb, du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest

De plus, Moscou a développé une coopération militaire avec plusieurs autres pays, à l’instar de la Centrafrique – pays ravagé par la guerre civile – où la présence croissante de l’armée russe fait de l’ombre à l’influence française.

Le remplacement du franc CFA par une nouvelle monnaie et les critiques de plus en plus fortes contre la présence de l’armée française au Sahel sont la conséquence de cette lutte d’influence, associée à la présence accrue de nouveaux médias, russes, américains, turcs, et bientôt chinois qui diffusent en arabe et en français à destination des pays du Maghreb, du Sahel et de l’Afrique centrale et de l’Ouest. 

Le forum Chine-Afrique de juillet 2019, suivi par le sommet Russie-Afrique de Sotchi enoctobre sont révélateurs de l’influence croissante de ces deux puissances. 

D’autres puissances comme la Turquie et les Émirats arabes unis ambitionnent également de s’implanter sur le continent.

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Les Émirats détiennent une base militaire en Érythrée et une base navale dans le Somaliland, servant de base arrière aux opérations au Yémen, tandis que la Turquie à son tour a installé une base militaire à Mogadiscio et un centre de formation militaire en Somalie : une présence militaire encore justifiée par la lutte contre le terrorisme, en l’occurrence le groupe Shebab qui menace cette zone.   

En somme, la militarisation accélérée de l’Afrique, qui s’accompagne de guerres d’influence que se livrent plusieurs puissances en Libye et ailleurs en Afrique, au nom de la lutte contre le terrorisme, risque de faire voler en éclat certains pays. 

Des crises à venir

La situation devient plus délicate avec la prolifération dans plusieurs pays africains de sociétés militaires privées comme les sociétés américaines Erickson Inc., et Stratfort, le Wagner Group russe et l’Omega Consulting Group ukrainien, etc. 

Ces affrontements entre puissances exacerbent des conflits interethniques transfrontaliers, ce qui pourrait accentuer la violence et aggraver les crises humanitaires et politiques dans la région, voire induire des partitions et de nouveaux traçages des frontières de plusieurs pays fragiles, dont la Libye et le Mali parmi bien d’autres.  

L’escalade du conflit en Libye risque de faire exploser le trafic d’armes et renforcer en conséquence l’instabilité et les crises sécuritaires et humanitaires de l’ensemble des pays du Maghreb, du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

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