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Alors que l’offensive de Haftar contre Tripoli s’éternise, la Libye souffre

Cinq mois après le début de l’offensive de l’ANL contre la capitale libyenne, aucun camp ne semble proche de la victoire malgré un important soutien étranger
Les troupes fidèles au Gouvernement d’union nationale (GNA) sont accompagnées par des combattants de Misrata qui se sont portés volontaires pour rejoindre la lutte contre l’Armée nationale libyenne de Haftar (MEE/Mauricio Morales)
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TRIPOLI, Libye

Depuis cinq mois, le chef militaire Mohammed al-Durat et ses combattants de Misrata sont engagés sur les lignes de front, pour l’essentiel statiques, du sud de Tripoli, près de leur base de Yarmouk.

Peu de choses ont changé sur le champ de bataille depuis que le commandant de l’est du pays, Khalifa Haftar, et son Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée ont organisé une attaque surprise contre la capitale le 4 avril, alors que le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, était en visite à Tripoli.

Brisant la confiance des négociateurs, Haftar a lancé une offensive alors que dix jours après, une rencontre devait se tenir entre toutes les parties impliquées dans le conflit qui ravage la Libye depuis près de dix ans afin d’aboutir à une solution à leurs revendications, à l’occasion d’une conférence soutenue par l’ONU et organisée dans la ville de Ghadamès dans le but de mettre en route un dialogue national, un accord sur la Constitution et des élections démocratiques.

Les Misratis à Tripoli affirment désormais qu’ils luttent pour la survie de la révolution même (MEE/Mauricio Morales)

L’ANL, qui se fondait sur des renseignements erronés, misait sur une victoire rapide contre Tripoli, contrôlée par le Gouvernement d’union nationale (GNA) soutenu par l’ONU.

L’ANL de Haftar mène ses guerres terrestre et aérienne avec une rhétorique grandiloquente, comme l’a récemment déclaré le porte-parole Ahmed al-Mismari : « Nous éradiquerons les terroristes où qu’ils se trouvent ».

Ces mots comportent une certaine dose d’ironie pour les hommes de Durat, qui ont combattu les combattants du groupe État islamique (EI) et subi de lourdes pertes dans la bataille pour la ville de Syrte en 2016.

La Libye devrait enregistrer un déficit budgétaire pouvant atteindre 10 milliards de dollars

Avant cela, ils avaient survécu à d’intenses combats urbains en 2011 contre les troupes du dictateur Mouammar Kadhafi à Misrata. Désormais, ils affirment qu’ils luttent pour la survie de la révolution même.

D’après la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL), malgré des réserves de pétrole continues d’1,2 milliard de barils par jour et une augmentation des recettes budgétaires, la Libye devrait enregistrer un déficit budgétaire pouvant atteindre 10 milliards de dollars pour soutenir le conflit.

« Plus de 100 civils ont été tués et plus de 300 blessés, alors que 120 000 civils ont été déplacés », a rapporté le représentant de la MANUL Ghassan Salamé au Conseil de sécurité des Nations unies le 4 septembre. « Il n’y a pas de données confirmées quant au nombre total de combattants qui ont perdu la vie jusqu’à présent, mais de manière anecdotique, ce nombre semble être de l’ordre de quelques milliers. »

« Mes hommes vont bien. Nous avons subi des pertes, mais nous avons [mobilisé plus de combattants] », affirme Durat à Middle East Eye. « Nous tenons nos positions et de temps en temps, nous voyons l’ennemi. »

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Les Misratis, tout comme les combattants de Tripoli, de Zaouïa, de Zintan et d’autres villes côtières, ainsi que les Amazighs, sont pour la plupart des volontaires combattant sous l’égide du GNA et dispersés dans la banlieue sud de Tripoli.

Ces hommes sont originaires des mêmes villes qui ont combattu Kadhafi en 2011, relève le chercheur libyen Wolfram Lacher.

L’offensive de l’ANL, appelée opération Déluge de dignité, est dirigée par une coalition composée de la brigade Kaniyat de Tarhouna (ouest) et de combattants venus de Zintan, des villes côtières pro-Haftar et du sud, ainsi que d’étrangers, notamment des Soudanais payés par les Forces de soutien rapide (FSR) et des groupes rebelles soudanais (le Mouvement pour la justice et l’égalité et la faction de Minni Minnawi du Mouvement de libération du Soudan).

Durat affirme qu’une douzaine de mercenaires de l’ANL, qui seraient selon lui soudanais, se sont rendus auprès de ses forces et leur ont remis leurs munitions, leurs armes et deux véhicules. En retour, les Misratis les ont renvoyés vers le sud. 

Drones qui bourdonnent

« Ils pensaient qu’ils allaient mourir et que l’argent que leur versait Haftar n’aurait pas de valeur. Il y a déjà beaucoup de morts », relève-t-il.

Pendant la nuit, son contingent reste sous la protection de l’obscurité pour éviter les frappes aériennes des drones qui bourdonnent incessamment au-dessus de leurs têtes, identifiés comme étant des Wing Loong chinois fournis par les Émirats arabes unis.

« Nous ne savons pas de quoi ils sont armés, mais sur le terrain, nous voyons des roquettes Grad, des mortiers, des missiles Kornet et des chars », a indiqué Durat. Après que le GNA s’est emparé de la ville stratégique de Gharyan aux dépens de l’ANL en juin, ils ont trouvé des missiles Javelin de fabrication américaine et des roquettes chinoises qui y avaient été abandonnés.

« Nous n’avons pas peur des drones, mais des F16 »

- Hassan Kara, combattant pro-GNA

« Nous n’avons pas peur des drones, mais des F16 », commente Hassan Kara, un combattant plus âgé, qui ajoute qu’ils ont frappé à trois reprises, notamment à côté du camp de Yarmouk. « Nous ne voulons pas de cette guerre. Si Haftar arrête sa campagne aérienne, la guerre ne continuera pas. C’est certain. »

Les deux camps en conflit ont ignoré de façon flagrante l’interdiction prononcée par l’ONU contre l’importation d’armes. L’ONU rend compte méticuleusement des achats d’armes effectués depuis plusieurs années.

Les Émirats arabes unis arment discrètement l’est et ont même construit pour Haftar la base aérienne d’al-Khadim dans le désert, tandis que l’ouest a sollicité des envois d’armes, principalement en provenance de Turquie.

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Dans cette guerre, la portée géographique de la bataille aérienne veut tout dire.

Après avoir perdu Gharyan, Haftar a fait grand usage de bases logistiques avancées telles que Tarhouna et des pistes aériennes d’Al Djoufrah et Ras Lanouf pour lancer des avions de chasse et des drones manipulés par des pilotes et des conseillers étrangers. Les autres bases aériennes plus éloignées sont majoritairement en sommeil pour le moment.

« Il n’y a aucun moyen de mener des négociations crédibles entre les parties belligérantes tant qu’il y a un niveau élevé d’intervention étrangère », affirme Tarek Megerisi, chercheur en politique spécialiste de la Libye au Conseil européen des relations internationales. « Vous pouvez parler à Tarhouna et à Misrata, mais si un drone étranger bombarde lourdement un endroit, cette trêve est en fin de compte rompue. »

Les pilotes étrangers, les avions de combat et les drones compensent le manque d’expertise et de troupes libyennes sur le terrain.

« Il y a des rumeurs provenant de sources ouvertes selon lesquelles [la base aérienne d’al-Djoufrah située dans le centre de la Libye] est non seulement occupée par les Émiratis, mais aussi par les Français et les Américains – ces derniers étant présents à des fins de renseignement ou pour aider les Français – ainsi que par une société militaire russe », confie à MEE un diplomate centré sur la Libye.

Se fondant sur des renseignements erronés, l’ANL misait sur une victoire rapide contre Tripoli (MEE/Mauricio Morales)

Le GNA est pour sa part cantonné aux aéroports mixtes militaires et civils de Mitiga et Misrata, utilisés pour stocker des drones.

Le ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, s’est rendu en Turquie pour discuter du conflit et le GNA a reçu des envois d’armes principalement turcs, notamment des drones Bayraktar avec des conseillers, afin de remettre les camps sur un même pied d’égalité.

Interventions étrangères

« La communauté internationale siégeant au Conseil de sécurité prend part aux combats. Elle est divisée et nous a laissés nous débrouiller tout seuls », affirme Fathi Bashagha à MEE. « Elle nous a laissés à la merci des pays qui ont armé Haftar. Nous ne pouvons pas attendre que la communauté internationale arrête les combats et s’asseye autour d’une table. Haftar va nous tuer. »

La guerre menée par Haftar compte des partisans aux préoccupations complexes : les Émiratis et leurs ambitions idéologiques et territoriales, les Égyptiens et leurs préoccupations en matière de stabilité et de sécurité, les Français et leurs aspirations régionales. Pendant ce temps, la Russie joue de plus en plus dans les deux camps du conflit.

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Les soutiens du GNA sont pour la plupart des pays membres de l’Union européenne, notamment l’Italie, l’ancienne puissance coloniale qui nourrit des intérêts vis-à-vis du pétrole et du gaz et qui cherche à juguler l’immigration.

La Turquie est impliquée pour des raisons idéologiques et pour assouvir des aspirations en matière de territoires maritimes et de commerce, tandis que le Qatar a apporté un soutien symbolique au GNA.

Les États-Unis, proche allié de Misrata pendant la guerre contre l’EI, ont gardé une position délibérément ambiguë sous l’administration Trump. La Maison-Blanche, qui serait en désaccord avec les responsables du département d’État américain, reste focalisée sur la « guerre contre le terrorisme ».

Jalel Harchaoui, chercheur à l’institut Clingendael aux Pays-Bas, ne voit pas la Libye comme le théâtre d’une simple guerre par procuration, mais comme celui d’une bataille qui s’est transformée en une intervention étrangère. « Il y a une partie considérable de la guerre qui est étrangère, à savoir les frappes aériennes. Je constate que l’effort terrestre de l’ANL est en train de mourir et que les Émiratis tentent de lui redonner un peu d’élan », explique-t-il.

Pas à l’abri dans les hôpitaux

Les infirmiers militaires sont en grand danger de mort sur les lignes de front. À al-Swani, dans la banlieue sud de Tripoli, un hôpital de campagne a été visé à trois reprises, alors même que des véhicules identifiés comme des ambulances par leur logo étaient stationnés à l’extérieur. L’hôpital a été transféré à la hâte dans un entrepôt non identifié.

« Nous recevons les alertes à propos des drones et des avions à la radio », indique le docteur Mohammed Algelli.

Les patients de l’hôpital de campagne d’al-Swani souffrent généralement de blessures causées par des balles et des éclats d’obus.

« Jusqu’à douze personnes ont été victimes d’un même bombardements. Nous avons dû faire correspondre les parties des corps arrachées »

- Mohammed Algelli, médecin

« Je me souviens qu’après notre victoire à Gharyan, l’ANL a annoncé sa revanche. Jusqu’à douze personnes ont été victimes d’un même bombardements », raconte Algelli. « Nous avons dû faire correspondre les parties des corps arrachées. »

Les infirmiers veillent à ne pas être vus dehors, l’une de leurs ambulances ayant été directement visées tandis que quatre autres ont été prises dans des échanges de tirs.

« Si les ambulances ou les hôpitaux de campagne dont on sait qu’ils soignent exclusivement les blessés sont délibérément ciblés, il s’agit d’une atteinte délibérée au droit de la guerre », insiste Hanan Salah, chercheuse spécialiste de la Libye pour Human Rights Watch (HRW).

Le terminal de fortune bondé de Mitiga sert de bouée de sauvetage pour la ville depuis la destruction de l’aéroport international de Tripoli par des milices lors du conflit de 2014. L’aéroport est généralement rempli de civils se rendant à l’étranger, principalement à Tunis ou à Istanbul, pour obtenir des soins médicaux.

La police libyenne inspecte les véhicules endommagés à l’aéroport international Mitiga de Tripoli, le 24 août 2019, après qu’une roquette se soit abattue sur l’aéroport (AFP)

Mais au cours des derniers mois, Mitiga a régulièrement été la cible de frappes. Un hôpital voisin et une prison situés à proximité – sous le contrôle d’Abdel Raouf Kara et de sa Force spéciale de dissuasion – sont également vulnérables à la violence.

Après une attaque contre la partie civile de l’aéroport – dont la piste – qui a endommagé un avion transportant plusieurs dizaines de pèlerins le 1er septembre, tous les vols au départ et à destination de l’ouest de la Libye ont été transférés à la base aérienne de Misrata, située à proximité d’un hôpital de campagne et de deux prisons.

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Dans le même temps, les habitants de Tripoli déplorent les coupures de courant incessantes causées par la chaleur étouffante, les coupures d’eau, le manque d’emplois et d’argent, la mauvaise qualité de l’enseignement et des soins de santé, mais aussi l’avenir qui leur est réservé.

Beaucoup considèrent Haftar comme un dictateur qui fera reculer la révolution. Selon eux, ce n’est qu’après l’avoir battu qu’ils pourront s’occuper des milices enracinées et corrompues qui les cernent. D’autres semblent prêts à renoncer à leurs droits, affirmant qu’ils préfèrent Haftar pour assurer le maintien de l’ordre et instaurer la sécurité.

Le GNA et la communauté internationale sont souvent jugés inefficaces. La plupart des Libyens prévoient une guerre sans fin et un avenir sombre.

L’histoire de Nour

Installée avec quelques autres familles au « 17 février », un hôtel abandonné dans la banlieue rurale de Tadjourah, Nour, une mère de deux enfants autistes âgée de 46 ans, est accablée.

Elle raconte en larmes la chimiothérapie qu’elle a subie pour vaincre son cancer, même si elle se dit fière d’avoir gardé ses cheveux. Elle dépend désormais d’un traitement insulinique pour tenir son diabète à distance. Elle est également bouleversée par le fait que d’autres enfants embêtent les siens.

« Mes enfants hurlaient depuis le balcon : ''Ne nous faites pas de mal !'' »

– Nour, mère de deux enfants

Nour a grandi à Bani Walid. Son père était un officier supérieur de l’armée de Kadhafi et elle a elle-même été policière.

Elle raconte qu’elle voyageait à travers l’Europe avec son père, mais que ces jours sont révolus.

Son père vit désormais avec une autre épouse et une autre famille à Tunis, tandis que son mari l’a abandonnée avec deux enfants difficiles à élever. Nour a ensuite été contrainte de louer un logement au milieu des affrontements sur les lignes de front de Tripoli. « Mes enfants hurlaient depuis le balcon : ''Ne nous faites pas de mal !'' »

Nour fait tournoyer nerveusement la clé de sa voiture et explique qu’elle prend la voiture pour aller avec ses enfants à la plage, où elle leur donne à manger tandis qu’elle peut regarder la mer et réfléchir. C’est ce qui lui permet de préserver sa santé mentale.

« Je veux prendre un bateau pour l’Europe avec eux », confie-t-elle. « Ils sont tout ce que j’aime. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.